La nuit des chasseurs | Society
Enquête

La nuit des chasseurs

Ils agissent seuls ou en “brigade”, habilement cachés derrière de faux profils sur les réseaux sociaux. Leur but: piéger des pédophiles. Avec des intentions plus ou moins louables: les livrer aux autorités, leur extorquer de l’argent, les tabasser ou, tout simplement, engendrer des likes en mettant en scène ces humiliations, traques et guets-apens.
  • Par Hubert Mary / Illustrations: Cosima Delamare
  • 22 min.
  • Enquête
Un groupe de personnes portant des sweats à capuche sombres avec les capuches couvrant partiellement leurs visages, se tenant dans un environnement boisé.
 Illustrations: Cosima Delamare pour Society

Lyna a 16 ans, de longs cheveux noirs et lisses. Cette Brestoise aime les couchers de soleil sur la plage, sortir en boîte de nuit et traîner avec ses amis après le lycée. Elle a un compte Instagram, @Lyna.clr, qui ressemble à celui d’une adolescente de son âge: elle ne poste aucune photo d’elle et on ne voit jamais son visage sur ses nombreuses stories. Mais la Bretonne a une raison de plus de ne pas se montrer que celle de protéger son intimité: dans la vie réelle, Lyna n’existe pas. Elle est une création née il y a deux ans dans l’esprit d’Alexandre*, alors élève en terminale, à Brest. “J’avais vu beaucoup de gens faire ça sur les réseaux”, explique-t-il aujourd’hui. “Ça”? Créer de faux comptes d’adolescentes dans l’espoir d’appâter des hommes et de monnayer des (fausses) images d’elles dénudées. Pour alimenter celui de Lyna, Alexandre poste un mélange de vidéos filmées par ses soins à la sortie de son lycée ou en discothèque et de photos récupérées sur Internet. “Il fallait que ce soit crédible”, résume-t-il. L’illusion fonctionne: très vite, le compte de Lyna reçoit plusieurs demandes de suivi, une centaine en trois mois, “des hommes entre 30 et 60 ans pour la plupart”, évalue l’ex-lycéen, qui se retrouve donc à chatter avec eux en se faisant passer pour la jeune fille. “Ils voulaient tous la rencontrer. Même quand je disais qu’elle avait 16 ans, ça ne les dérangeait pas”, s’offusque-t-il encore aujourd’hui. Le jeune homme met alors en place une grille tarifaire: 20 euros pour cinq nudes, bidouillés à partir de photos glanées sur des chaînes Telegram de prostituées, dont il gomme le visage ; 50 euros pour une vidéo ; et dix euros de plus, payables à l’avance, pour un appel téléphonique de 30 minutes avec Lyna, lors duquel la supercherie est dévoilée. Lorsqu’un client se montre hésitant avant d’acheter, Alexandre a une technique imparable: “Je donnais dix euros à une pote pour faire un vocal, comme ça ils croyaient que c’était une vraie fille. Ça marchait à tous les coups.” En quelques mois, il accumule plusieurs milliers d’euros sur le compte PayPal qu’il a ouvert au nom de Lyna. “Ça rapportait bien, commente-t-il. Certains de ces hommes me faisaient de la peine, mais bon, pour moi, c’étaient tous des malades dans leur tête.”

Society #278

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