

Rico Rizzitelli est mort le 15 avril dernier Ă Santiago du Chili, oĂč il rĂ©sidait depuis quelques annĂ©es.
Dans lâunivers ouatĂ© et codifiĂ© des notules nĂ©crologiques, cette phrase arrive en gĂ©nĂ©ral en fin de premier paragraphe, aprĂšs une introduction en forme dâanecdote censĂ©e rĂ©sumer les diffĂ©rentes facettes du personnage avec douceur et lĂ©gĂšretĂ©. Câest plus vivant ainsi, plus Ă©mouvant, moins abrupt. Une certitude: il aurait dĂ©testĂ©. Les mots âpisse-copieâ, ânulâ, âTu vaux pas mieux que les autresâ auraient possiblement Ă©tĂ© prononcĂ©s, possiblement dans cet ordre, et possiblement accompagnĂ©s dâautres commentaires plus sĂ©vĂšres sur la presse Ă©crite en gĂ©nĂ©ral et celle de ce pays en particulier. Alors au diable lâintroduction feutrĂ©e: Rico Rizzitelli est mort le 15 avril dernier Ă Santiago du Chili, oĂč il rĂ©sidait depuis quelques annĂ©es. Et comme lâun de ses anciens camarades lâa Ă©crit sur un rĂ©seau social quâil exĂ©crait, les pensĂ©es nous envahissent.
âRico Rizzitelliâ nâĂ©tait pas son vrai nom, bien sĂ»r. La premiĂšre fois quâil avait poussĂ© la porte de So Press â qui se rĂ©sumait alors au mensuel So Foot et opĂ©rait depuis un studio de Belleville qui sentait les rongeurs et le sac McDo refroidi, cela devait ĂȘtre en 2004 ou 2005 â, il nâavait pas fallu plus de quelques secondes pour que le masque tombe. Rizzitelli, il nâallait pas nous la faire, câĂ©tait le nom dâun attaquant italien des annĂ©es 1990. Cesena, Roma, Torino, Bayern Munich, Piacenza: une carriĂšre menĂ©e dans des Ă©quipes de haut niveau mais Ă lâĂ©cart des feux de la rampe, un nom oubliĂ© du grand public mais pas des connaisseurs que, du haut de notre post-adolescence imbĂ©cile, nous nous targuions dâĂȘtre. Un pseudo comme un mot de passe â les meilleurs. Alors va pour Rizzitelli. On lâapprendrait assez vite, câĂ©tait lĂ une nouvelle identitĂ© pour une nouvelle vie. Avant de poser ses affaires dans nos locaux â littĂ©ralement, chaussettes, t-shirts et brosse Ă dents compris, il avait mĂȘme ramenĂ© un portant pour les ranger â et de se lancer dans le journalisme, le personnage sâĂ©tait longtemps prĂ©sentĂ© sous le nom de Rico Maldoror. RĂ©fĂ©rence maudite encore (LautrĂ©amont), et parfaitement raccord: sous cet alias-lĂ , Rico avait acquis un statut de lĂ©gende noire de la contre-culture française des annĂ©es 1980. Dâabord en fondant un fanzine au nom appelĂ© Ă devenir culte, Les hĂ©ros du peuple sont immortels, puis en montant le label Gougnaf Mouvement. Ultraviolet, OTH, Les Thugs, Parabellum, Les Rats, Les Sheriff, Camera Silens, Les Porte-Mentaux: les noms des groupes qui gravitĂšrent autour de Gougnaf sonneront sans doute aujourdâhui comme des noms dâanimaux disparus pour les nouvelles gĂ©nĂ©rations ; ils furent, pour une jeunesse française tombĂ©e dans le monde pile entre la culture hippie et la culture rap, lâune des plus belles façons dâĂ©crire son histoire. De cette aventure, commencĂ©e en rĂ©gion parisienne, prolongĂ©e Ă Angers puis Ă Lyon, Rico gardera une rĂ©putation (personnalitĂ© difficile, sens de la comptabilitĂ© psychĂ©dĂ©lique, came), des brouilles homĂ©riques, ainsi quâune communautĂ© de destin et de camaraderie, avec des personnages passĂ©s depuis Ă la lumiĂšre, dont la plus connue se nomme Virginie Despentes.

Ă So Foot â Society nâĂ©tait alors mĂȘme pas Ă lâĂ©tat de projet â, Rico devenu Rizzitelli avait ramenĂ© avec lui une bonne partie de ses annĂ©es punk. Ă force dâĂȘtre rĂ©pĂ©tĂ©e Ă quiconque pĂ©nĂ©trait dans les bureaux, la phrase âLes hĂ©ros du peuple sont immortelsâ avait fini par devenir un slogan, ou plutĂŽt un mantra, Ă moins quâil ne sâagisse tout simplement dâune Ă©thique de vie lancĂ©e comme un dĂ©fi Ă tout ce qui ressemblait de prĂšs ou de loin au pouvoir, et quâil servait Ă toute heure du jour et de la nuit. Si vous aviez passĂ© le test et que vous restiez un peu de temps auprĂšs de lui, la seconde maxime arrivait assez vite. Celle-lĂ disait: âLe gĂ©nie incandescent des banlieues dĂ©cimĂ©es.â On ne savait jamais trop sâil parlait de celles et ceux, cinĂ©astes, Ă©crivains, musiciens, poĂštes, footballeurs, chorĂ©graphes, quâil admirait tant, ou sâil sâĂ©voquait lui-mĂȘme, fils de lâEssonne, plus prĂ©cisĂ©ment de la ville de Morsang-sur-Orge â âmort+sangâ, comme il le rappelait souvent pour expliquer pourquoi il avait choisi de vivre si vite. La nuit Ă©tait le brouillon du jour, qui Ă©tait le brouillon de la nuit, qui Ă©tait le brouillon du jour (encore des paroles de chanson). Travailler â vivre â avec Rico, câĂ©tait ĂȘtre aspirĂ©(e) dans un vortex de discussions sur tout et nâimporte quoi, mais qui retombaient toujours sur les mĂȘmes jambes: la musique, le cinĂ©ma, la littĂ©rature, le sport, domaines quâil maĂźtrisait Ă la perfection. La politique aussi, surtout la gauche, et pourquoi il fallait toujours que des staliniens en tous genres viennent saloper nos grandes espĂ©rances. En plus de tout ça, Rico aimait entortiller ses doigts, manger des pains au lait et parler trĂšs prĂšs du visage de ses interlocuteurs. Mentionnons Ă©galement une trĂšs Ă©trange passion pour la franchise Starbucks.
ForcĂ©ment, cela donnait des idĂ©es dâarticles en pagaille, parmi lesquelles il fallait faire le tri (jamais le bon, jugeait-il), puis il se lançait. Alors arrivait le vrai spectacle. Le rendu de lâarticle pouvait prendre des semaines, des mois, des annĂ©es, des dĂ©cennies. Chacun dâentre eux se transformant en une aventure en soi, dont le processus dâaccouchement occasionnait encore dâautres vortex de discussion sur lâĂ©criture, le style, lâhistoire de la presse, la frilositĂ© intrinsĂšque des chefs, la pingrerie des journaux installĂ©s. Sâensuivaient engueulades, menaces de laisser des pages blanches lĂ oĂč aurait dĂ» se trouver son article, puis il finissait par sâasseoir Ă son bureau, taper Ă deux doigts sur son clavier dĂ©foncĂ©, du free jazz ou du punk rock poussĂ© au volume 10, une cigarette dans une main, une autre entre les lĂšvres et une troisiĂšme derriĂšre lâoreille, tapant du pied comme un batteur de speed metal. Dit comme ça, on croirait une scĂšne too much, et pourtant elle fut, Ă une Ă©poque, le quotidien de ce journal. Puis le papier sortait, et ce nâĂ©tait en rĂ©alitĂ© que le dĂ©but. Il fallait rediscuter encore et encore. Se justifier dâavoir tuĂ© son style, coupĂ© son tempo, insultĂ© lâintelligence des lecteurs. Le regarder vous tourner autour en hurlant âSUJET, VERBE, COMPLĂMENTâ comme un tarĂ©. Que la personne qui lâa un jour Ă©ditĂ© et nâa pas reçu au milieu de la nuit suivante une rafale dâe-mails dâinsultes lĂšve le doigt. On se rabibochait Ă©videmment, parfois tout de suite, parfois longtemps aprĂšs. On finissait toujours par oublier, des deux cĂŽtĂ©s. Puis ça recommençait. On ne devrait pas le dire, mais quand un article se passait ânormalementâ, on en Ă©tait presque Ă se retrouver un peu déçus. On avait lâimpression dâĂȘtre au travail.
Dâautant que cette mĂ©thode ne lâa Ă©tonnamment jamais empĂȘchĂ© dâĂȘtre productif. Avec So Foot, Rico, qui ne parlait aucune autre langue que le français, est parti aux quatre coins du monde. Jamais un dĂ©placement sans un incident: avion ratĂ©, enregistreur en rade, interlocuteurs qui ne le ârespectaient pasâ parce quâils avaient osĂ© dĂ©placer le rendez-vous de dix minutes, virements bancaires quâil fallait effectuer de toute urgence si on voulait quâil puisse revenir en France. Ă cela sâajoutaient des notes de frais Ă©tranges, sauf si vous aimez le cappuccino au point de pouvoir en commander 22 dans la mĂȘme journĂ©e. Ă So Press â petite folie pour une industrie fauchĂ©e comme celle de la presse Ă©crite â, la tradition a toujours voulu que nombre de reportages se fassent Ă deux. Parce que câest quand mĂȘme plus marrant de voyager Ă deux que de se retrouver seul(e) comme un reprĂ©sentant de commerce Ă lâhĂŽtel le soir. Tous ceux qui sont dĂ©jĂ partis avec Rico ont ramenĂ© plus dâanecdotes quâil nâen faut pour Ă©crire un livre, quâils Ă©criront peut-ĂȘtre un jour. Le mĂȘme Rico aura Ă©galement rĂ©ussi Ă obtenir des interviews de la part de gens rĂ©putĂ©s pour ne jamais en donner, et surtout pas Ă un punk qui pouvait se pointer devant eux les cheveux violets et lâhumeur exĂ©crable, ou euphorique, ou les deux en mĂȘme temps. Peut-ĂȘtre quâil avait une façon de demander qui faisait penser aux gens quâils auraient plus de problĂšmes en dĂ©clinant quâen acceptant. Aux plus jeunes, enfin, Rico aura appris lâhistoire de ce sur quoi ils Ă©taient censĂ©s Ă©crire, indiquĂ© les piĂšges, la paresse et les facilitĂ©s dâune profession dont le conformisme et le mercantilisme grandissants ne finissaient jamais de le rĂ©volter, et nul doute que cela fit dâeux de meilleurs journalistes. Sâil a jamais existĂ© un style So Press â culture, sociĂ©tĂ©, dĂ©conne, exigence, pour ce que ça vaut â, alors Rico en fut lâun des principaux artisans. Il avait par ailleurs fini par gagner son match contre les substances, pas la moindre de ses batailles.
En 2015, une Ă©niĂšme fĂącherie, plus importante que les autres mais qui, bien entendu, semble rĂ©trospectivement du pipi de chat, lui fait rater les dĂ©buts de Society. Ce qui ne lâempĂȘche pas de continuer Ă se pointer au bureau pour dire tout le mal quâil pense de tel ou tel article paru dans le magazine, dâenvoyer des commentaires de texte argumentĂ©s sur telle ou telle interview pour en souligner les manques, ou de pitcher des papiers dont on sait tous, lui comme nous, quâil nâa mĂȘme pas envie de les Ă©crire. Ces moments Ă©taient parfois pĂ©nibles Ă affronter, parfois des parenthĂšses de fou rire partagĂ©, mais force est de constater quâils nous poussaient Ă faire plus, Ă faire mieux, y compris pour lui montrer. Appelons cela un ami exigeant. Bien sĂ»r, dans ces tunnels de discussion â qui commençaient toujours par la formule âDeux chosesâ â se cachaient des compliments quâil fallait savoir lire, et une certaine fiertĂ© dâĂȘtre de ce cĂŽtĂ© de la barricade. Tout en continuant Ă Ă©crire pour So Foot (pourrait-on sâil vous plaĂźt, un jour, diffuser les engueulades entre Rico Rizzitelli et Javier Prieto Santos Ă la place de tous ces spectacles de comiques pas drĂŽles?), Rico avait, alors, dĂ©jĂ diversifiĂ© sensiblement ses employeurs. On retrouvait parfois sa signature dans LâĂquipe Magazine et plus rĂ©guliĂšrement encore dans LibĂ©ration, oĂč il ne poursuivait en rĂ©alitĂ© quâun objectif intime: dĂ©border des pages sport pour inonder tout le journal de sa classe punk. De lĂ -bas aussi il nous revenait quâil faisait quelques esclandres. LĂ -bas aussi, pourtant, il a laissĂ© des gens inconsolables. Câest dâailleurs LibĂ© quâil finira par convaincre, aprĂšs des annĂ©es de pressing, de lâenvoyer au bout du monde, au Chili, pour occuper le poste de correspondant Ă Santiago. On lâavait regardĂ© partir pour le Pacifique comme un marin du XVIe siĂšcle ou un dĂ©tective sauvage de Bolaño sur le trajet du retour. Le projet semblait baroque, mais ne manquait pas de panache.

Impossible de se rappeler comment cette idĂ©e avait Ă©mergĂ©, mais quelque temps plus tard, on lâappelait avec la proposition suivante: suivre, pour Society, des concerts de Manu Chao en AmĂ©rique du Sud, oĂč ce dernier rodait son disque de come-back aprĂšs des annĂ©es hors des radars. Un autre journaliste â avec qui les engueulades furent Ă©galement nombreuses â traiterait lâEurope, et on mixerait les deux dans un rĂ©cit titanesque. On entrevoyait une logique: une histoire de fantĂŽme des annĂ©es 1980, une histoire dâindĂ©pendance, une histoire de fidĂ©litĂ© aux idĂ©aux de jeunesse. Il avait dit oui et nâavait dâailleurs bizarrement pas portĂ© plainte contre notre editing au moment du bouclage, sans toutefois acheter le symbole: trĂšs peu pour lui. Et câest sans doute lĂ quâil faut rendre hommage Ă lâune de ses grandes qualitĂ©s, le refus total de la nostalgie. Rico avait tout un tas de thĂ©ories lĂ -dessus, parmi lesquelles le fait quâil devrait ĂȘtre interdit dâĂ©crire sur la musique aprĂšs 30 ans, ou cette autre, voisine et plus rĂ©cente, quâune vie dans le journalisme a de toute façon une date de pĂ©remption. Ă vrai dire, ces thĂ©ories, il les avait faites siennes. Plus les mois passaient au Chili, et plus les articles se faisaient rares. Un dans So Foot ici, un autre dans LibĂ© lĂ . Des papiers plus courts quâavant, notait-on, plus sages â on ne lui fera pas lâinjure dâĂ©crire âapaisĂ©sâ. Lui qui, Ă son arrivĂ©e en AmĂ©rique du Sud, nâhĂ©sitait jamais Ă bombarder nos boĂźtes mail de messages comportant le plus de mots en espagnol possible, comme sâil nâen revenait pas dâavoir rĂ©ussi son coup, Ă©tait devenu presque discret. Il souffrait du diabĂšte, on le savait. Il rechignait Ă suivre son traitement, on le savait aussi. Lâargent manquait, on le devinait.
Il continuait nĂ©anmoins Ă donner des nouvelles. Ă certains, il Ă©voquait ses projets du moment, dont les derniers en date consistaient Ă ouvrir un kiosque Ă journaux Ă Santiago (!) ou Ă se dĂ©nicher une maison au bord de lâocĂ©an Pacifique, dâoĂč il pourrait passer ses journĂ©es Ă le regarder. Aux mĂȘmes et Ă dâautres, il tenait la chronique de son amour grandissant pour Frida et Luna, les deux chiennes de son colocataire, qui Ă©taient devenues, Ă son grand Ă©tonnement, le centre de sa vie, lui qui avait tellement dĂ©testĂ© les clebs. Il continuait de parler politique. Peu aprĂšs la mort de Jospin, on recevait un e-mail de sa part faisant par le menu le bilan, presque doux, de âYoyo, le clergymanâ. Pour ceux qui auraient eu la malchance de ne jamais lire du Rico Rizzitelli dans le texte, le message commençait comme ça: ââŻCiao StĂ©phane, ÂżQuĂ© onda? comme dirait le cheik de Guadalajara⊠Câest drĂŽle, jâai pensĂ© Ă toi deux fois depuis lundi. » On Ă©tait mardi. Quelques jours plus tard, le 1er avril, câest par la voie dâun vocal quâil revenait, âparce que sinon, je vais tartinerâ. Il Ă©tait question dâune Ă©niĂšme dĂ©faite au foot de lâItalie, de la misĂšre insondable du journalisme français, du traumatisme de la campagne prĂ©sidentielle de 2002, encore elle, de propositions dâarticles quâil nous ferait bientĂŽt, âpas beaucoupâ. On avait prĂ©vu de rappeler, on ne lâavait pas encore fait.

















