Rico Rizzitelli: des types comme lui,
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Disparition

Rico Rizzitelli: des types comme lui, ça n'existe pas

Figure historique des magazines de So Press, de So Foot Ă  Society, Rico Rizzitelli est mort sans prĂ©venir au Chili, Ă  l’ñge de 64 ans. Il n’avait jamais menĂ© une vie pour finir centenaire, mais ça fait bien chier quand tout s’arrĂȘte.
  • Par StĂ©phane RĂ©gy
  • 14 min.
  • Portrait
Un homme se tient sur le pont d'un bateau, regardant vers l'eau. En arriÚre-plan, on voit une étendue d'eau avec des collines verdoyantes et un ciel dégagé.
 

Rico Rizzitelli est mort le 15 avril dernier Ă  Santiago du Chili, oĂč il rĂ©sidait depuis quelques annĂ©es.

Dans l’univers ouatĂ© et codifiĂ© des notules nĂ©crologiques, cette phrase arrive en gĂ©nĂ©ral en fin de premier paragraphe, aprĂšs une introduction en forme d’anecdote censĂ©e rĂ©sumer les diffĂ©rentes facettes du personnage avec douceur et lĂ©gĂšretĂ©. C’est plus vivant ainsi, plus Ă©mouvant, moins abrupt. Une certitude: il aurait dĂ©testĂ©. Les mots “pisse-copie”, “nul”, “Tu vaux pas mieux que les autres” auraient possiblement Ă©tĂ© prononcĂ©s, possiblement dans cet ordre, et possiblement accompagnĂ©s d’autres commentaires plus sĂ©vĂšres sur la presse Ă©crite en gĂ©nĂ©ral et celle de ce pays en particulier. Alors au diable l’introduction feutrĂ©e: Rico Rizzitelli est mort le 15 avril dernier Ă  Santiago du Chili, oĂč il rĂ©sidait depuis quelques annĂ©es. Et comme l’un de ses anciens camarades l’a Ă©crit sur un rĂ©seau social qu’il exĂ©crait, les pensĂ©es nous envahissent.

“Rico Rizzitelli” n’était pas son vrai nom, bien sĂ»r. La premiĂšre fois qu’il avait poussĂ© la porte de So Press – qui se rĂ©sumait alors au mensuel So Foot et opĂ©rait depuis un studio de Belleville qui sentait les rongeurs et le sac McDo refroidi, cela devait ĂȘtre en 2004 ou 2005 –, il n’avait pas fallu plus de quelques secondes pour que le masque tombe. Rizzitelli, il n’allait pas nous la faire, c’était le nom d’un attaquant italien des annĂ©es 1990. Cesena, Roma, Torino, Bayern Munich, Piacenza: une carriĂšre menĂ©e dans des Ă©quipes de haut niveau mais Ă  l’écart des feux de la rampe, un nom oubliĂ© du grand public mais pas des connaisseurs que, du haut de notre post-adolescence imbĂ©cile, nous nous targuions d’ĂȘtre. Un pseudo comme un mot de passe – les meilleurs. Alors va pour Rizzitelli. On l’apprendrait assez vite, c’était lĂ  une nouvelle identitĂ© pour une nouvelle vie. Avant de poser ses affaires dans nos locaux  – littĂ©ralement, chaussettes, t-shirts et brosse Ă  dents compris, il avait mĂȘme ramenĂ© un portant pour les ranger – et de se lancer dans le journalisme, le personnage s’était longtemps prĂ©sentĂ© sous le nom de Rico Maldoror. RĂ©fĂ©rence maudite encore (LautrĂ©amont), et parfaitement raccord: sous cet alias-lĂ , Rico avait acquis un statut de lĂ©gende noire de la contre-culture française des annĂ©es 1980. D’abord en fondant un fanzine au nom appelĂ© Ă  devenir culte, Les hĂ©ros du peuple sont immortels, puis en montant le label Gougnaf Mouvement. Ultraviolet, OTH, Les Thugs, Parabellum, Les Rats, Les Sheriff, Camera Silens, Les Porte-Mentaux: les noms des groupes qui gravitĂšrent autour de Gougnaf sonneront sans doute aujourd’hui comme des noms d’animaux disparus pour les nouvelles gĂ©nĂ©rations ; ils furent, pour une jeunesse française tombĂ©e dans le monde pile entre la culture hippie et la culture rap, l’une des plus belles façons d’écrire son histoire. De cette aventure, commencĂ©e en rĂ©gion parisienne, prolongĂ©e Ă  Angers puis Ă  Lyon, Rico gardera une rĂ©putation (personnalitĂ© difficile, sens de la comptabilitĂ© psychĂ©dĂ©lique, came), des brouilles homĂ©riques, ainsi qu’une communautĂ© de destin et de camaraderie, avec des personnages passĂ©s depuis Ă  la lumiĂšre, dont la plus connue se nomme Virginie Despentes.

Un homme assis sur un tabouret, pieds nus, tenant une cigarette. Il est prĂšs d'une fenĂȘtre lumineuse, avec un tabouret Ă  cĂŽtĂ© sur lequel se trouvent une tasse, un briquet et un paquet de cigarettes.
 

Mort + sang

À So Foot – Society n’était alors mĂȘme pas Ă  l’état de projet –, Rico devenu Rizzitelli avait ramenĂ© avec lui une bonne partie de ses annĂ©es punk. À force d’ĂȘtre rĂ©pĂ©tĂ©e Ă  quiconque pĂ©nĂ©trait dans les bureaux, la phrase “Les hĂ©ros du peuple sont immortels” avait fini par devenir un slogan, ou plutĂŽt un mantra, Ă  moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’une Ă©thique de vie lancĂ©e comme un dĂ©fi Ă  tout ce qui ressemblait de prĂšs ou de loin au pouvoir, et qu’il servait Ă  toute heure du jour et de la nuit. Si vous aviez passĂ© le test et que vous restiez un peu de temps auprĂšs de lui, la seconde maxime arrivait assez vite. Celle-lĂ  disait: “Le gĂ©nie incandescent des banlieues dĂ©cimĂ©es.” On ne savait jamais trop s’il parlait de celles et ceux, cinĂ©astes, Ă©crivains, musiciens, poĂštes, footballeurs, chorĂ©graphes, qu’il admirait tant, ou s’il s’évoquait lui-mĂȘme, fils de l’Essonne, plus prĂ©cisĂ©ment de la ville de Morsang-sur-Orge – “mort+sang”, comme il le rappelait souvent pour expliquer pourquoi il avait choisi de vivre si vite. La nuit Ă©tait le brouillon du jour, qui Ă©tait le brouillon de la nuit, qui Ă©tait le brouillon du jour (encore des paroles de chanson). Travailler – vivre – avec Rico, c’était ĂȘtre aspirĂ©(e) dans un vortex de discussions sur tout et n’importe quoi, mais qui retombaient toujours sur les mĂȘmes jambes: la musique, le cinĂ©ma, la littĂ©rature, le sport, domaines qu’il maĂźtrisait Ă  la perfection. La politique aussi, surtout la gauche, et pourquoi il fallait toujours que des staliniens en tous genres viennent saloper nos grandes espĂ©rances. En plus de tout ça, Rico aimait entortiller ses doigts, manger des pains au lait et parler trĂšs prĂšs du visage de ses interlocuteurs. Mentionnons Ă©galement une trĂšs Ă©trange passion pour la franchise Starbucks.

ForcĂ©ment, cela donnait des idĂ©es d’articles en pagaille, parmi lesquelles il fallait faire le tri (jamais le bon, jugeait-il), puis il se lançait. Alors arrivait le vrai spectacle. Le rendu de l’article pouvait prendre des semaines, des mois, des annĂ©es, des dĂ©cennies. Chacun d’entre eux se transformant en une aventure en soi, dont le processus d’accouchement occasionnait encore d’autres vortex de discussion sur l’écriture, le style, l’histoire de la presse, la frilositĂ© intrinsĂšque des chefs, la pingrerie des journaux installĂ©s. S’ensuivaient engueulades, menaces de laisser des pages blanches lĂ  oĂč aurait dĂ» se trouver son article, puis il finissait par s’asseoir Ă  son bureau, taper Ă  deux doigts sur son clavier dĂ©foncĂ©, du free jazz ou du punk rock poussĂ© au volume 10, une cigarette dans une main, une autre entre les lĂšvres et une troisiĂšme derriĂšre l’oreille, tapant du pied comme un batteur de speed metal. Dit comme ça, on croirait une scĂšne too much, et pourtant elle fut, Ă  une Ă©poque, le quotidien de ce journal. Puis le papier sortait, et ce n’était en rĂ©alitĂ© que le dĂ©but. Il fallait rediscuter encore et encore. Se justifier d’avoir tuĂ© son style, coupĂ© son tempo, insultĂ© l’intelligence des lecteurs. Le regarder vous tourner autour en hurlant “SUJET, VERBE, COMPLÉMENT” comme un tarĂ©. Que la personne qui l’a un jour Ă©ditĂ© et n’a pas reçu au milieu de la nuit suivante une rafale d’e-mails d’insultes lĂšve le doigt. On se rabibochait Ă©videmment, parfois tout de suite, parfois longtemps aprĂšs. On finissait toujours par oublier, des deux cĂŽtĂ©s. Puis ça recommençait. On ne devrait pas le dire, mais quand un article se passait “normalement”, on en Ă©tait presque Ă  se retrouver un peu déçus. On avait l’impression d’ĂȘtre au travail.

D’autant que cette mĂ©thode ne l’a Ă©tonnamment jamais empĂȘchĂ© d’ĂȘtre productif. Avec So Foot, Rico, qui ne parlait aucune autre langue que le français, est parti aux quatre coins du monde. Jamais un dĂ©placement sans un incident: avion ratĂ©, enregistreur en rade, interlocuteurs qui ne le “respectaient pas” parce qu’ils avaient osĂ© dĂ©placer le rendez-vous de dix minutes, virements bancaires qu’il fallait effectuer de toute urgence si on voulait qu’il puisse revenir en France. À cela s’ajoutaient des notes de frais Ă©tranges, sauf si vous aimez le cappuccino au point de pouvoir en commander 22 dans la mĂȘme journĂ©e. À So Press – petite folie pour une industrie fauchĂ©e comme celle de la presse Ă©crite –, la tradition a toujours voulu que nombre de reportages se fassent Ă  deux. Parce que c’est quand mĂȘme plus marrant de voyager Ă  deux que de se retrouver seul(e) comme un reprĂ©sentant de commerce Ă  l’hĂŽtel le soir. Tous ceux qui sont dĂ©jĂ  partis avec Rico ont ramenĂ© plus d’anecdotes qu’il n’en faut pour Ă©crire un livre, qu’ils Ă©criront peut-ĂȘtre un jour. Le mĂȘme Rico aura Ă©galement rĂ©ussi Ă  obtenir des interviews de la part de gens rĂ©putĂ©s pour ne jamais en donner, et surtout pas Ă  un punk qui pouvait se pointer devant eux les cheveux violets et l’humeur exĂ©crable, ou euphorique, ou les deux en mĂȘme temps. Peut-ĂȘtre qu’il avait une façon de demander qui faisait penser aux gens qu’ils auraient plus de problĂšmes en dĂ©clinant qu’en acceptant. Aux plus jeunes, enfin, Rico aura appris l’histoire de ce sur quoi ils Ă©taient censĂ©s Ă©crire, indiquĂ© les piĂšges, la paresse et les facilitĂ©s d’une profession dont le conformisme et le mercantilisme grandissants ne finissaient jamais de le rĂ©volter, et nul doute que cela fit d’eux de meilleurs journalistes. S’il a jamais existĂ© un style So Press – culture, sociĂ©tĂ©, dĂ©conne, exigence, pour ce que ça vaut –, alors Rico en fut l’un des principaux artisans. Il avait par ailleurs fini par gagner son match contre les substances, pas la moindre de ses batailles.

Océan Pacifique

En 2015, une Ă©niĂšme fĂącherie, plus importante que les autres mais qui, bien entendu, semble rĂ©trospectivement du pipi de chat, lui fait rater les dĂ©buts de Society. Ce qui ne l’empĂȘche pas de continuer Ă  se pointer au bureau pour dire tout le mal qu’il pense de tel ou tel article paru dans le magazine, d’envoyer des commentaires de texte argumentĂ©s sur telle ou telle interview pour en souligner les manques, ou de pitcher des papiers dont on sait tous, lui comme nous, qu’il n’a mĂȘme pas envie de les Ă©crire. Ces moments Ă©taient parfois pĂ©nibles Ă  affronter, parfois des parenthĂšses de fou rire partagĂ©, mais force est de constater qu’ils nous poussaient Ă  faire plus, Ă  faire mieux, y compris pour lui montrer. Appelons cela un ami exigeant. Bien sĂ»r, dans ces tunnels de discussion – qui commençaient toujours par la formule “Deux choses” – se cachaient des compliments qu’il fallait savoir lire, et une certaine fiertĂ© d’ĂȘtre de ce cĂŽtĂ© de la barricade. Tout en continuant Ă  Ă©crire pour So Foot (pourrait-on s’il vous plaĂźt, un jour, diffuser les engueulades entre Rico Rizzitelli et Javier Prieto Santos Ă  la place de tous ces spectacles de comiques pas drĂŽles?), Rico avait, alors, dĂ©jĂ  diversifiĂ© sensiblement ses employeurs. On retrouvait parfois sa signature dans L’Équipe Magazine et plus rĂ©guliĂšrement encore dans LibĂ©ration, oĂč il ne poursuivait en rĂ©alitĂ© qu’un objectif intime: dĂ©border des pages sport pour inonder tout le journal de sa classe punk. De lĂ -bas aussi il nous revenait qu’il faisait quelques esclandres. LĂ -bas aussi, pourtant, il a laissĂ© des gens inconsolables. C’est d’ailleurs LibĂ© qu’il finira par convaincre, aprĂšs des annĂ©es de pressing, de l’envoyer au bout du monde, au Chili, pour occuper le poste de correspondant Ă  Santiago. On l’avait regardĂ© partir pour le Pacifique comme un marin du XVIe siĂšcle ou un dĂ©tective sauvage de Bolaño sur le trajet du retour. Le projet semblait baroque, mais ne manquait pas de panache.

Illustration pour 41120
 

Impossible de se rappeler comment cette idĂ©e avait Ă©mergĂ©, mais quelque temps plus tard, on l’appelait avec la proposition suivante: suivre, pour Society, des concerts de Manu Chao en AmĂ©rique du Sud, oĂč ce dernier rodait son disque de come-back aprĂšs des annĂ©es hors des radars. Un autre journaliste – avec qui les engueulades furent Ă©galement nombreuses – traiterait l’Europe, et on mixerait les deux dans un rĂ©cit titanesque. On entrevoyait une logique: une histoire de fantĂŽme des annĂ©es 1980, une histoire d’indĂ©pendance, une histoire de fidĂ©litĂ© aux idĂ©aux de jeunesse. Il avait dit oui et n’avait d’ailleurs bizarrement pas portĂ© plainte contre notre editing au moment du bouclage, sans toutefois acheter le symbole: trĂšs peu pour lui. Et c’est sans doute lĂ  qu’il faut rendre hommage Ă  l’une de ses grandes qualitĂ©s, le refus total de la nostalgie. Rico avait tout un tas de thĂ©ories lĂ -dessus, parmi lesquelles le fait qu’il devrait ĂȘtre interdit d’écrire sur la musique aprĂšs 30 ans, ou cette autre, voisine et plus rĂ©cente, qu’une vie dans le journalisme a de toute façon une date de pĂ©remption. À vrai dire, ces thĂ©ories, il les avait faites siennes. Plus les mois passaient au Chili, et plus les articles se faisaient rares. Un dans So Foot ici, un autre dans LibĂ© lĂ . Des papiers plus courts qu’avant, notait-on, plus sages – on ne lui fera pas l’injure d’écrire “apaisĂ©s”. Lui qui, Ă  son arrivĂ©e en AmĂ©rique du Sud, n’hĂ©sitait jamais Ă  bombarder nos boĂźtes mail de messages comportant le plus de mots en espagnol possible, comme s’il n’en revenait pas d’avoir rĂ©ussi son coup, Ă©tait devenu presque discret. Il souffrait du diabĂšte, on le savait. Il rechignait Ă  suivre son traitement, on le savait aussi. L’argent manquait, on le devinait.

Il continuait nĂ©anmoins Ă  donner des nouvelles. À certains, il Ă©voquait ses projets du moment, dont les derniers en date consistaient Ă  ouvrir un kiosque Ă  journaux Ă  Santiago (!) ou Ă  se dĂ©nicher une maison au bord de l’ocĂ©an Pacifique, d’oĂč il pourrait passer ses journĂ©es Ă  le regarder. Aux mĂȘmes et Ă  d’autres, il tenait la chronique de son amour grandissant pour Frida et Luna, les deux chiennes de son colocataire, qui Ă©taient devenues, Ă  son grand Ă©tonnement, le centre de sa vie, lui qui avait tellement dĂ©testĂ© les clebs. Il continuait de parler politique. Peu aprĂšs la mort de Jospin, on recevait un e-mail de sa part faisant par le menu le bilan, presque doux, de “Yoyo, le clergyman”. Pour ceux qui auraient eu la malchance de ne jamais lire du Rico Rizzitelli dans le texte, le message commençait comme ça: “ Ciao StĂ©phane, ÂżQuĂ© onda? comme dirait le cheik de Guadalajara
 C’est drĂŽle, j’ai pensĂ© Ă  toi deux fois depuis lundi. » On Ă©tait mardi. Quelques jours plus tard, le 1er avril, c’est par la voie d’un vocal qu’il revenait, “parce que sinon, je vais tartiner”. Il Ă©tait question d’une Ă©niĂšme dĂ©faite au foot de l’Italie, de la misĂšre insondable du journalisme français, du traumatisme de la campagne prĂ©sidentielle de 2002, encore elle, de propositions d’articles qu’il nous ferait bientĂŽt, “pas beaucoup”. On avait prĂ©vu de rappeler, on ne l’avait pas encore fait.

Society #279

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