

Il vit “dans les ruines”. C’est une phrase qu’il laisse parfois tomber au détour d’une conversation. Ces dix dernières années, Eric Ouzounian aurait pu -ou dû- mourir deux fois. Une première fois au Bataclan, une seconde fois dans le chagrin. Le 13 novembre 2015, il a emmené sa fille, Lola, 17 ans, au concert des Eagles of Death Metal. Il en est revenu sans elle. En cet après-midi pluvieux d’octobre 2025, Eric Ouzounian n’a pourtant rien d’une ruine. Il a 60 ans et le temps qui passe le voûte certes peu à peu, mais ses yeux sont vifs et sa bouche, trébuchet à blagues et autres grivoiseries, toujours sarcastique. Il enseigne à l’ISCPA Paris, une école de journalisme, où il forme des étudiants depuis 21 ans. On l’y entend souvent pester contre la bureaucratisation de l’enseignement, les demandes absurdes des RH ou la qualité du travail des nouveaux venus, mais en ce jour de rentrée universitaire, c’est de bonne humeur qu’il commande son premier verre de rouge. Les étudiants de première année lui ont plu. “Peut-être qu’on arrivera à allumer une petite loupiote au fond de leurs yeux”, dit-il dans un sourire. Même si c’est de moins en moins souvent le cas ces dernières années, certains franchiront peut-être la frontière entre le statut d’étudiant(e) et celui d’ami(e). Et ils apprendront vite que chez Eric, il n’y a qu’une règle: si on s’attable, c’est pour refaire le monde en zigzaguant entre la fumée de cigarette, les bouteilles de gamay, les livres et les vinyles. De rock souvent, de blues et de jazz parfois, mais jamais de variété ni de pop. Eric Ouzounian était journaliste rock dans les années 1990, quand ça comptait encore un peu, à la rédaction de Best, le grand concurrent de Rock & Folk. Il porte plus rarement son blouson en cuir et ses boots en daim qu’à l’époque où il interviewait des rock stars, mais les riffs résonnent encore à l’intérieur de cet homme. Les bonnes vannes esprit Canard enchaîné ou Hara-Kiri aussi. Il aime autant les spaghetti alla puttanesca que dérouler le récit de leur origine -très certainement légendaire-dans les bordels napolitains.
























