Un cauchemar américain | Society
Reportage

Un cauchemar américain

Dans une Amérique chaque jour un peu plus dévorée par le conservatisme, des femmes sont désormais envoyées en prison pour les actes violents de leur compagnon, séparées de leur nouveau-né sur leur lit d'accouchement ou condamnées pour un meurtre sur le lieu duquel elles n'étaient pas présentes. Pourquoi? Parce que la loi le permet.
  • Par Brice Lambert, en Oklahoma - Illustrations: Maria Francesca Melis
  • 18 min.
  • Reportage
L'image montre une femme assise par terre, tenant un bébé dans ses bras, entourée de grandes bottes de cow-boy et de jambes de personnes marchant, l'une d'elles portant un drapeau américain.
 Illustrations: Maria Francesca Melis

31 dĂ©cembre 2020. AprĂšs douze heures de service extĂ©nuantes au bar du Riverwind Casino d’Oklahoma City, Rebecca Hogue, 28 ans, rentre chez elle vers 4h du matin. Elle habite Norman, en banlieue proche. La maison est silencieuse. Son fils, Ryder, ĂągĂ© de 2 ans, semble dormir paisiblement dans sa chambre. Tout comme son compagnon, Christopher, le beau-pĂšre de Ryder. Elle se couche. Lorsqu’elle se rĂ©veille, son conjoint a disparu. La jeune mĂšre s’inquiĂšte et se rend immĂ©diatement dans la chambre de son fils. Elle trouve son corps inanimĂ©. Sa peau est froide: dĂ©cĂ©dĂ© depuis plusieurs heures, il Ă©tait dĂ©jĂ  mort quand elle est rentrĂ©e du travail dans la nuit. Une chasse Ă  l’homme est lancĂ©e. Quelques jours plus tard, Christopher est retrouvĂ© pendu dans une forĂȘt des montagnes Wichita. Sur un arbre, il a gravĂ© l’inscription suivante: “Rebecca est innocente.”

L’enquĂȘte Ă©tablit rapidement que c’est bien Christopher Trent qui a tuĂ© Ryder, pendant que Rebecca Ă©tait au travail. Pourtant, la mĂšre du garçon est arrĂȘtĂ©e. Son crime supposĂ©: ne pas avoir su protĂ©ger son enfant. En vertu de la loi locale “Failure to protect ” (“DĂ©faut de protection”), elle est accusĂ©e de meurtre. “Ce bĂ©bĂ© a Ă©tĂ© littĂ©ralement torturĂ© Ă  mort, et sa mĂšre n’a rien fait pour le protĂ©ger. Nous devons rendre justice Ă  ce bĂ©bĂ©â€, dĂ©clare alors Greg Mashburn, procureur du comtĂ©. Les enquĂȘteurs chargĂ©s du dossier estiment de leur cĂŽtĂ© qu’elle ne devrait pas ĂȘtre mise en cause. Dans un enregistrement audio qui a depuis fuitĂ©, l’inspecteur Sean Judy qualifie mĂȘme les accusations d’“abus de pouvoir”. Qu’importe, le procĂšs aura bien lieu. En novembre 2021, un jury populaire dĂ©clare Rebecca Hogue coupable du meurtre de son fils et recommande la rĂ©clusion criminelle Ă  perpĂ©tuitĂ©. Pour l’accusĂ©e, c’est peu dire que la peine est double: aprĂšs avoir perdu son fils, la voici condamnĂ©e Ă  la prison Ă  vie pour le meurtre de celui-ci. “En Oklahoma, nous ne nous contentons plus de juger les auteurs des faits. Lorsque des enfants sont impliquĂ©s, les procureurs s’en prennent aussi Ă  ceux qui auraient pu, en thĂ©orie, empĂȘcher ces crimes. Et la loi les autorise Ă  leur imputer les mĂȘmes infractions que celles reprochĂ©es Ă  l’auteur. Christopher s’était suicidĂ©, alors il fallait trouver un(e) autre coupable”, s’insurge aujourd’hui Andrew Casey, l’avocat de Rebecca. D’autant que le fameux texte “Failure to protect ” de l’Oklahoma laisse une grande place Ă  l’interprĂ©tation, permettant de poursuivre une personne qui “savait ou aurait dĂ» savoir” que l’enfant confiĂ©(e) Ă  l’auteur(rice) des violences encourait des risques. Christopher Trent avait des antĂ©cĂ©dents judiciaires: quatre condamnations pour conduite en Ă©tat d’ivresse et refus d’obtempĂ©rer. Et donc, selon le procureur et les jurĂ©s, Rebecca “aurait dĂ» savoir” qu’il tuerait probablement son fils.

Society #266

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