Xavier Giannoli et la vraie vie | Society
Entretien

Xavier Giannoli et la vraie vie

Avec Les Rayons et les Ombres, l'un des longs-métrages français au plus gros budget de l'année, pourtant sorti sans tournée des festivals, Xavier Giannoli met en lumiÚre plus de trois heures durant l'histoire vraie d'un journaliste collabo et de sa fille, starlette de cinéma, avant, pendant et aprÚs l'Occupation. Une grenade à fragmentation dégoupillée dans la France de 2026? Le cinéaste répond. Avec quelques digressions.
  • Par David Alexander Cassan Photos: Julien Lienard
  • 22 min.
  • Interview
Un homme debout sur une terrasse, avec en arriĂšre-plan la basilique du SacrĂ©-CƓur Ă  Paris.
 Photos: Julien Lienard

Comme votre film prĂ©cĂ©dent, Illusions perdues, sorti il y a cinq ans, Les Rayons et les Ombres traite de la putrĂ©faction des mĂ©dias Ă  l’époque oĂč se dĂ©roule le film, tout en interrogeant la nĂŽtre
Le mot ‘putrĂ©faction’ ne m’intĂ©resse pas, et je n’ai surtout pas envie que ce soit circonscrit Ă  la presse. C’est plutĂŽt l’époque que j’ai voulu saisir. Ma lecture d’Illusions perdues (d’HonorĂ© de Balzac, 1837-43, ndlr) Ă©tait nĂ©o-marxiste, puisque c’était celle d’un grand critique, Georg LukĂĄcs, qui en a fait le grand roman de la marchandisation du monde. La responsabilitĂ© morale de la presse, devenue commerciale, se pose plus que jamais. Ce qui est important dans mon dernier film, c’est qu’une dictature n’a pas seulement besoin de nervis couteau entre les dents ou de miliciens bĂ©ret sur la tĂȘte ; elle a aussi besoin de gens qui prĂ©sentent bien, qui donnent l’impression d’ĂȘtre modernes, manient le langage, arrondissent les angles
 Ce que j’ai voulu montrer, cette fois-ci, c’est la faillite d’une certaine Ă©lite. Avec d’autant plus de sĂ©vĂ©ritĂ© que je viens moi-mĂȘme de la bourgeoisie. J’ai connu ce monde, j’ai grandi dedans.

Si le film s’envisage comme un miroir tendu Ă  la France et aux Français, qu’espĂ©rez-vous qu’ils y voient? C’est le premier plan du film: Jean (Dujardin, ndlr) apparaĂźt dans un miroir, relĂšve les yeux et se regarde. Loin de moi cette idĂ©e du miroir tendu nĂ©anmoins, parce que je trouverais ça trĂšs vulgaire comme dĂ©marche de chercher des sujets historiques avec une rĂ©sonance contemporaine. Je veux faire un film qui rende l’histoire et l’ñme humaine Ă  leurs contradictions, leurs paradoxes, leur complexitĂ©. Je filme des personnages qui font et disent des choses effrayantes, et il faut donc que je trouve le bon angle, la bonne distance, pour qu’il y ait cette tension entre ce qui m’indigne et ce qui me fascine. Ce que je dĂ©teste, c’est le Fahrenheit 9/11 de Michael Moore. Moi, j’aime lire Balzac, DostoĂŻevski, voir les films de Scorsese et Kubrick, me retrouver face aux mystĂšres de l’ñme humaine, de la psychologie, de l’histoire.

Society #276

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