

On lâappelle âle Mur grisâ. Ă bientĂŽt 89 ans, Jerome Charyn nâa plus le jeu de jambes dâautrefois, mais sa dĂ©fense reste redoutable. Le dos voĂ»tĂ©, un bandana nouĂ© autour du cou, il renvoie les balles dâun geste ample et sec, rĂ©pĂ©tĂ© des milliers de fois, ploc-ploc-ploc, pendant de longues minutes, dans le sous-sol de SPiN, un club de ping-pong en plein cĆur de Manhattan, au croisement de Park Avenue et de la 23e rue. âMa vie, ce sont les mots. Mais si jâavais su jouer comme mon entraĂźneur, jâaurais renoncĂ© Ă tous les mots pour me consacrer entiĂšrement au jeuâ, confie le romancier, auteur de plus dâune cinquantaine de livres, dont un essai sur son sport favori. Dehors, un manteau blanc recouvre les rues de New York depuis quâune tempĂȘte de neige a balayĂ© la ville trois jours plus tĂŽt. Mais il en faut plus pour dĂ©courager le natif du Bronx, qui vient sâentraĂźner lĂ deux fois par semaine, histoire de garder la forme et peut-ĂȘtre surtout de maintenir le lien qui lâunit Ă son ancien professeur, aujourdâhui disparu: Marty Reisman. Une amitiĂ© de 50 ans, dont les racines remontent aux annĂ©es 1970. Ă lâĂ©poque, lâĂ©crivain vient de rentrer Ă New York aprĂšs quelques annĂ©es passĂ©es Ă enseigner Ă Stanford, en Californie. Tout juste sĂ©parĂ©, dâhumeur morose, il pousse un jour la porte dâun club de tennis de table de Manhattan, non loin de son cinĂ©ma art et essai prĂ©fĂ©rĂ©, et tombe sur Marty Reisman, quâil surnomme encore aujourdâhui âlâAiguilleâ, en rĂ©fĂ©rence Ă sa silhouette longiligne. Un joueur comme on en croise une ou deux fois dans sa vie. âIl avait un don, se souvient le romancier. Je pourrais mâentraĂźner pendant 150 ans, je ne serais jamais comme lui.â Parmi les nombreux clubs oĂč Marty Reisman a traĂźnĂ© ses guĂȘtres jusquâĂ sa disparition en 2012, SPiN, est le seul Ă avoir survĂ©cu. âLâesprit de Marty plane encore iciâ, confie Franck Raharinosy, lâun des fondateurs de lâendroit, en dĂ©signant la couverture dâun vieux magazine sur laquelle Reisman dĂ©gaine un revers foudroyant. La une est accrochĂ©e au mur dâune piĂšce privĂ©e baptisĂ©e âMartyâs Roomâ. On peut y siroter un cocktail au mezcal, lui aussi nommĂ© en hommage au parrain officieux des lieux.

















