

La nuit tombe et le blizzard siffle sur le port de Nuuk. Dans lâusine de crevettes Royal Greenland, les chaĂźnes se sont arrĂȘtĂ©es. Les quais se vident. Ne restent que quelques marins, attendant le retour dâun caseyeur, et une dizaine de corbeaux qui sâagitent autour dâune tache rougeĂątre. Dans la timonerie surchauffĂ©e du Polar Eqaluk, navire de 20 mĂštres armĂ© pour la pĂȘche au crabe des neiges, Anton vide âpour la milliĂšme fois de la journĂ©eâ son gobelet de cafĂ©, le regard perdu dans le spectacle de la poudreuse tourbillonnant dans le halo des autres bateaux. Le petit pĂȘcheur, barbichette blanche et hirsute, quelques cheveux sauvages sur le haut du crĂąne, une cigarette mal roulĂ©e aux lĂšvres, est originaire dâun village du sud du Groenland. Quand il est montĂ© Ă Nuuk il y a des annĂ©es pour embarquer avec Polar Seafood, la plus grande entreprise de pĂȘche privĂ©e du Groenland, il nâavait pas anticipĂ© la chute des prix du poisson et la crise du logement. Il dort aujourdâhui toutes les nuits sur une bannette du Polar Eqaluk, comme deux autres des cinq marins de lâĂ©quipage, Ă©galement sans domicile. âIls construisent des logements partout en ville, mais câest trop cherâ, explique-t-il. La porte rouillĂ©e sâouvre sur une bourrasque de neige et sur Helge, le capitaine, yeux bleus translucides et visage couvert de rides profondes. Dans une langue qui sâest inventĂ©e au fil des marĂ©es, mĂ©lange de kalaallisut, de danois et dâun peu dâanglais, les deux hommes font le point sur leurs galĂšres: la piĂšce tant attendue pour rĂ©parer le moteur est toujours coincĂ©e sur le tarmac Ă Copenhague, impossible de reprendre la mer avant une semaine, au mieux. Alors lâĂ©quipage tue le temps autour de la cafetiĂšre et cogite sur lâavenir de son immense territoire. âDepuis le dĂ©but de lâannĂ©e, tout devient fou et tout va vite, trop vite. Câest dangereuxâ, marmonne Helge, qui situe, comme tous, lâorigine du âtsunamiâ aux dĂ©clarations tapageuses de Donald Trump au sujet de son dĂ©sir dâannexer le Groenland. âJe lisais sur mon tĂ©lĂ©phone quâil voulait lâacheter. Mais il est fou, cet homme!â se marre Anton, qui, sur les conseils du capitaine, a regardĂ© un documentaire sur la situation en Alaska. âIls font partie des Ătats-Unis, mais lĂ -bas, il y a plein de gens qui dorment dans la rue alors quâil fait -20°C. Le journaliste leur demande pourquoi ils ne vont pas voir les services sociaux, et ils lui rĂ©pondent quâil nây a rien de tel. Juste quelques petits trucs privĂ©s et lâĂ©glise⊠Je ne sais pas quel est son plan pour ici, mais ça ne me donne pas envie.â
















