Guinness, la revanche d’une brune | Society
Reportage

Guinness

La revanche d'une brune

C'Ă©tait une biĂšre d'Irlandais, de fans de rugby et de vieux messieurs, c'est devenu la biĂšre la plus vendue Ă  Londres: aujourd'hui, la popularitĂ© de la Guinness dans la capitale britannique prend des proportions phĂ©nomĂ©nales. Comment le produit d'exportation phare de l'ancienne colonie a-t-il conquis le cƓur de l'ex-empire? RĂ©ponses au pub, Ă  quelques jours de la Saint-Patrick.
  • Par Thomas Andrei, Ă  Londres
  • 11 min.
  • Reportage
Une femme en manteau beige est debout devant un bar, absorbée par son téléphone. Elle tient un verre à moitié plein, tandis qu'une autre personne à cÎté d'elle tient également un verre et un téléphone.
 PHOTOS: THEO MCINNES POUR SOCIETY

Au comptoir, un gamin en veste de survĂȘtement Ă©carquille les yeux. DerriĂšre une des 32 pompes Ă  biĂšre du Devonshire, vaste pub planquĂ© derriĂšre les panneaux publicitaires de Piccadilly Circus, au cƓur de Londres, vient de se placer un quinquagĂ©naire aux cheveux frisĂ©s, cintrĂ© dans un blazer grenat posĂ© sur un t-shirt noir: OisĂ­n Rogers, le propriĂ©taire du lieu, qui glisse dans le quartier de Soho comme en son royaume. “Tu es incroyable, lance le gamin, sautillant dans ses baskets. Tu es une putain de lĂ©gende!” Tous les regards dans la salle sont dĂ©sormais braquĂ©s sur les mains de Rogers. La droite tient une pinte inclinĂ©e Ă  30 degrĂ©s, la gauche actionne un levier qui fait couler un liquide blanc et brun. Alors que le verre est presque rempli, Rogers interrompt son action. Il laisse reposer le breuvage sur son comptoir en acajou, le pointe du doigt et commence sa leçon. “Pour le moment, vous pouvez voir que la biĂšre n’a pas de tĂȘte.” IntĂ©gralement noire, la Guinness est plate comme un lac en son sommet. C’est normal. “Des millions de bulles sont en train de tournoyer et remontent vers la surface. Avant de finir de remplir le verre, tu dois attendre qu’elles s’accumulent, jusqu’à ce qu’elles constituent une tĂȘte Ă©paisse et crĂ©meuse.” Pendant prĂšs de deux minutes, OisĂ­n Rogers sourit ainsi Ă  la foule, blague avec son personnel, avant d’activer Ă  nouveau le levier, remplissant enfin la pinte dans son intĂ©gralitĂ©. Puis il la saisit et la regarde en biais. “Quand tu as terminĂ©, la tĂȘte doit flotter Ă  la surface, au centre du verre, prĂ©cise-t-il. Tu dois obtenir ce que l’on appelle un dĂŽme. VoilĂ  pourquoi on sert en deux fois. Si tu verses tout d’un coup, ce ne sera pas pareil.”

Un barman sert plusieurs pintes de Guinness dans un bar éclairé de maniÚre chaleureuse.
 

Jardinier paysagiste de son Ă©tat, Joe quitte rĂ©guliĂšrement sa morne citĂ© de Milton Keynes, dans le Buckinghamshire, “juste pour boire une pinte de Guinness ici, assure-t-il derriĂšre une barbe fournie. Aller-retour, ça me prend trois heures 20. Je ne ferais ça pour rien d’autre au monde.”

Society #251

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