

Les mains croisées dans le dos, Abu Muhammad s’avance, hésitant, sur le plateau de pierres rêches bordant le village esseulé de Baricha. Le tonnerre a grondé, plus tôt, accompagné de pluies attendues sur les vallées encaissées du nord-ouest syrien, là où la région d’Idleb vient buter sur la frontière turque. L’homme désigne un large carré de terre encore humide, près duquel s’amoncellent des parpaings ocre, des gravats et quelques morceaux de tissu, vestiges d’une bâtisse éphémère et déjà oubliée: “Vous voyez, il ne reste plus rien. Lorsque nous sommes arrivés ici, le lendemain de l’opération, c’était comme si tout avait été fondu dans de l’acide.” De la nuit du 26 au 27 octobre 2019, Abu Muhammad garde un souvenir aussi précis que fracassant. Perçant soudainement le silence des montagnes de cette contrée isolée où se dressent encore les ruines d’anciens palais romains, huit hélicoptères Chinook ont déversé dans l’épaisseur de l’obscurité les silhouettes surarmées des forces spéciales américaines venues mettre fin à l’une des traques les plus secrètes et spectaculaires de l’histoire: celle d’Abu Bakr al-Baghdadi, leader historique de l’État islamique, vraisemblablement reclus depuis des semaines au fin fond de ce village. Six ans plus tard, Abu Muhammad, qui officie comme mokhtar (un chef local doublé d’un notaire) de la commune, n’en revient toujours pas. Il jure ses grands dieux que “personne ne savait qu’Al-Baghdadi était caché là” , à plus de 500 kilomètres du dernier fief de son califat, Baghouz, pilonné quelques mois plus tôt par la coalition internationale.





















