Grande premiĂšre | Society
Nadia Melliti

Grande premiĂšre

À une Ă©poque oĂč tout porte Ă  croire que si l'on n'expose pas ce que l'on vit Ă  la vue de tous, alors ce vĂ©cu a moins de valeur, Nadia Melliti, 23 ans, repĂ©rĂ©e dans la rue, a portĂ© La Petite DerniĂšre, le dernier film d'Hafsia Herzi, sur ses Ă©paules de novice jusqu'Ă  remporter le Prix d'interprĂ©tation fĂ©minine Ă  Cannes. Et tout ça, dans le plus grand secret.
  • Par NoĂ©mie Pennacino - Photos: Renaud Bouchez
  • 12 min.
  • Portrait
Illustration pour Grande premiĂšre
 Photos : Renaud Bouchez

Elle n’a aucun mal Ă  parler. Elle se livre facilement, maĂźtrise la rĂ©partie, n’hĂ©site pas Ă  donner son avis, avec une Ă©loquence et une Ă©locution notables. De son propre aveu, elle a “une grande gueule”. Pourtant, cette fois-lĂ , Nadia Melliti n’a rien dit. À personne. Elle a gardĂ© le secret pendant des mois. Ses amis, qu’elle rejoignait un jour du cĂŽtĂ© du quai de l’HĂŽtel-de-Ville, Ă  Paris, n’ont pas eu le privilĂšge d’apprendre que sur le chemin, aprĂšs ĂȘtre descendue du mĂ©tro Ă  l’arrĂȘt ChĂątelet de la ligne 11, elle a senti quelqu’un lui tapoter l’épaule. Une femme “petite, avec de la prestance, les cheveux au carrĂ©, les yeux clairs et un teint pas parisien”, qu’elle a d’abord prise pour une touriste. La directrice de casting Audrey Gini. À l’époque, celle-ci a Ă©tĂ© chargĂ©e par l’actrice et rĂ©alisatrice Hafsia Herzi de trouver celle qui incarnera au cinĂ©ma son adaptation du roman La Petite DerniĂšre, de Fatima Daas, une autofiction dans laquelle la narratrice ne cesse de rĂ©pĂ©ter “Je m’appelle Fatima. Je m’appelle Fatima Daas. Je suis la mazoziya, la petite derniĂšre. Je m’appelle Fatima Daas”. En observant Nadia passer avec ses longs cheveux bruns et son style androgyne devant la grande boutique Nike du Forum des Halles, Audrey Gini se dit qu’elle a “quelque chose de trĂšs magnĂ©tique. Elle correspond au rĂŽle physiquement, mais elle a aussi une prĂ©sence”. Elle l’accoste. L’échange est Ă  la fois classique et lunaire. Audrey livre son pitch habituel, “vous pouvez correspondre Ă  ce que je recherche”  ; Nadia n’est pas du tout cinĂ©phile, n’a jamais entendu parler ni d’Hafsia Herzi ni de Fatima Daas, ne sait pas ce qu’est un casting sauvage, pourtant elle dit “Oui, OK”. “Je peux prendre une photo? -Oui. – Je peux prendre vos coordonnĂ©es? -OK.” Puis chacune repart de son cĂŽtĂ©. Nadia Melliti en pensant “C’est quoi ce truc? C’est fou, c’est trop bizarre”, Audrey Gini en Ă©tant convaincue qu’elle a trouvĂ© la perle rare.

Society #267

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