Le dealer pavillonnaire | Society
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Le dealer pavillonnaire

Ancien directeur de scierie sans expĂ©rience criminelle ni antĂ©cĂ©dent judiciaire, Antoine L. a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© en mars dernier en train de vendre de la cocaĂŻne dans une zone pavillonnaire de Bourgogne. Pas si anodin.
  • Par Pierre-Philippe Berson, Ă  Beaune / Illustration: Jeanne Tocqueville
  • 12 min.
  • Faits divers
Une personne est dans une voiture, tenant un tĂ©lĂ©phone avec un Ă©cran de messagerie visible, et regarde des maisons de style rĂ©sidentiel par la fenĂȘtre.
 Illustration : Jeanne Tocqueville

Son profil Facebook suffit Ă  esquisser la singularitĂ© du personnage. On y trouve des photos d’arbres coupĂ©s ou de tas de bois, sans aucune explication. Une rangĂ©e de bĂ»ches soigneusement ordonnĂ©es ou un chĂȘne abattu, comme Ă©viscĂ©rĂ©, dĂ©voilant ses stries, aussi nombreuses que ses annĂ©es de vie. La coupe vient d’avoir lieu, des Ă©clats d’écorce parsĂšment le tronc, sur lequel s’accrochent des lambeaux de mousse. Aucun commentaire, pas de like, encore moins d’émoji. Seulement un grand vide, signe d’une perplexitĂ© devant ces Ă©nigmatiques natures mortes forestiĂšres. Ces images sont d’autant plus Ă©tonnantes que la plupart du temps, Antoine L., 34 ans, publie des clichĂ©s parfaitement ordinaires. Son album photo retrace comme une fresque toutes les Ă©tapes marquantes de son existence. On voit Antoine Ă  peine sorti de l’adolescence, Ă  l’orĂ©e des annĂ©es 2010, les joues glabres et un blouson de cuir sur les Ă©paules. Ensuite, les annĂ©es filent, la carcasse s’épaissit, la barbe gagne du terrain, la calvitie aussi. Une fille apparaĂźt. De simple copine, elle devient sa femme. Ils se marient, voyagent, adoptent un chien, conçoivent un premier enfant, un garçon nĂ© en 2018, puis une fille, trois ans plus tard. Eux aussi grandissent en accĂ©lĂ©rĂ© sur Facebook. Chaque clichĂ© provoque un dĂ©ferlement de likes, d’émojis cƓur, d’effusions et de compliments: “Qu’ils sont beaux”, “Magnifiques”, “Superbe photo”. Le fiston grandit, fĂȘte ses 3 ans, se rend chez le coiffeur, enfile le maillot jaune et noir du club de rugby de Chagny, en SaĂŽne-et-Loire. Les copains du gĂ©niteur likent et chambrent gentiment: “En espĂ©rant qu’il dure plus longtemps que le papa” ou “Il est solide, il tient de sa mĂšre”. Les clichĂ©s forment ainsi une mosaĂŻque d’une banale normalitĂ©. Seules les photos de bois et de forĂȘt dĂ©tonnent. C’était avant qu’Antoine L. ne devienne dealer.

Society #267

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