

Vous étiez présents à la Cour d’appel de Tizi Ouzou, le 3 décembre dernier, pour le procès en appel de Christophe, qui a duré neuf heures…
Sylvie: Oui, il y avait une centaine de personnes, des policiers un peu partout et aussi beaucoup d’avocats algériens, qui étaient venus écouter les plaidoiries de Me Amirouche Bakouri et Me Emmanuel Daoud, les avocats de Christophe. On sentait que c’était un procès très important. On n’a pas eu le droit de se mettre où on voulait, au plus proche de Christophe. Il était sur un côté, à droite, et on nous a installés au cinquième rang, à gauche. La première partie du procès m’a paru très longue, le président du jury a fait venir Christophe devant lui, on lui a enlevé les menottes, et il lui a posé au moins une quarantaine de questions: qu’est-ce que la profession de journaliste? Qu’est-ce qu’un pigiste? Comment gagnez-vous votre vie? Qu’écrivez-vous comme articles? Comment pouviez-vous ignorer ce qu’était le MAK (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, ndlr) avant de venir en reportage? Etc.
Francis: Et il est clair que toutes ces questions étaient destinées à le piéger. À un moment, il lui a demandé pourquoi il ne publiait pas sur Internet ou sur des médias web, il a dit: ‘Pourquoi vous publiez des articles qui n’intéressent personne et qui ne rapportent rien? ‘ Sous-entendu, très clairement: vous n’êtes pas journaliste et vous cherchez à nuire à l’Algérie.
Sylvie: Et alors Christophe a fait tout un plaidoyer sur le fait que, depuis qu’il est tout petit, il aime l’écrit, il aime la presse écrite, parce que ça lui permet d’aller au fond des dossiers. Mais je pense que le président du jury y a été complètement imperméable… En tout cas, tout cela a duré très longtemps, au moins cinq heures. Ensuite, il y a eu l’avocate de la partie civile, en l’occurrence du Trésor algérien, qui représentait donc l’État. Elle a invectivé Christophe, en arabe, en le montrant du doigt. On s’est demandé ce qu’il se passait, c’était terrible. Après, le procureur avait un ton plus calme, mais il a asséné des propos extrêmement durs, a dit que Christophe était un conspirateur, un terroriste, un élément du MAK.
Maxime: Il faut rappeler que son ordinateur a été fouillé, et qu’il n’y a pas eu la moindre preuve matérielle concernant une quelconque proximité avec le MAK ou n’importe quel mouvement politique ou ‘terroriste’, rien. De mon côté, comme j’avais été l’un des derniers à voir Christophe, en octobre, on a fait le choix que je reste à Paris pour assurer une présence en France, en cas de besoin. On a suivi le procès avec une petite équipe d’une quinzaine de personnes de RSF et de So Press, on faisait bloc. Au départ, on était plutôt optimistes, les bruits de couloir semblaient favorables. Et puis, petit à petit… En fait, j’ai senti revenir la détresse du 29 juin (date de la condamnation de Christophe à sept ans de prison en première instance, ndlr), mais en pire, peut-être ; le corps a une mémoire des traumatismes. Les secondes devenaient longues, il y avait un silence de plomb. Jusqu’au texto qui confirme la peine de sept ans, et là, c’est le brouillard. Le plus dur, c’est cette impression de faire les montagnes russes, d’avoir nourri de l’espoir à l’approche du verdict pour finalement retomber presque encore plus bas.
Sylvie et Francis, vous avez raconté qu’au moment d’annoncer le verdict, les juges ne regardaient pas vos avocats dans les yeux.
Sylvie: Le délibéré a duré une heure et quart, ce qui est très long également. Et quand le président de la cour est revenu dans la salle avec les deux juges assesseurs, on a senti que quelque chose n’allait pas ; il y avait de la gravité, leurs regards fuyaient. Ils ont demandé à Christophe de se lever, et ils ont parlé en arabe, donc on ne pouvait pas comprendre. C’est alors que deux avocates juste devant nous se sont retournées pour me dire: ‘Courage, Madame: la peine de sept ans est confirmée.’ J’ai regardé Christophe, qui ne le savait pas encore. C’était terrible. On s’est pris tous les trois les mains, avec Francis et Valentine (la compagne de Christophe, également présente, ndlr), et on ne l’a pas quitté des yeux pour lui donner du courage à l’énoncé de sa peine en français. Christophe est resté incroyablement digne, la tête droite. On a demandé à pouvoir le serrer dans nos bras, ça nous a été refusé. Mais il nous a envoyé des baisers, avant d’être évacué, menotté, par cinq policiers.
Francis: On ne peut que présumer, et donc rester prudents, mais il s’est forcément passé quelque chose pendant le délibéré. Cela faisait huit heures que l’accusation était incapable d’avancer ne serait-ce qu’une preuve allant dans le sens des procès d’intention qu’elle faisait à Christophe. La seule chose qu’elle a tenté de prouver -sans succès- était une supposée complicité entre Christophe et le MAK.
Sylvie: Tout se base sur trois entretiens que Christophe a eus avec des leaders de ce mouvement en 2015 -à l’époque, l’organisation n’était pas classée comme terroriste par le pouvoir algérien. Les juges étaient extrêmement pointilleux dans leurs questions: à quel café vous êtes-vous rencontrés? Est-ce lui ou vous qui avez téléphoné en premier? Christophe a été honnête et transparent, il a dit qu’il n’avait pas réalisé. Il a eu cette formule que je trouve très belle: ‘J’étais comme un enfant un peu naïf qui joue avec un scorpion sans savoir ce que c’est.’
Vous vous rendez compte? Il aura 37 ans le 2 février prochain. Il a déjà fêté ses 36 ans tout seul, là-bas. Il aurait 44 ans à sa sortie… Quelle horreur!
Sylvie, la mère de Christophe Gleizes
Aujourd’hui, une semaine après le verdict, dans quel état d’esprit êtes-vous?
Sylvie: Maintenant que le temps judiciaire est passé, celui de la diplomatie et de la mobilisation est venu. Après cette condamnation, on ne peut pas rester dans notre coin. Il faut vraiment qu’on soit sur tous les plateaux, que tout le monde connaisse Christophe. On n’a pas le choix, même si on a été complètement abattus par le verdict, même s’il y a beaucoup de fatigue, même si on fait des insomnies terribles, il faut se mobiliser. Le lendemain du procès, on a eu la chance que les avocats de Christophe, Me Emmanuel Daoud et Me Amirouche Bakouri -dont nous saluons ici la pugnacité et le talent–, puissent aller le voir en prison. Et ils nous ont rassurés sur le fait que Christophe allait bien, qu’il était combatif et gardait la tête haute.
Maxime: On est entrés dans une sorte de tourbillon médiatique, avec le stress des caméras, du plateau, de l’urgence. C’est un peu déroutant de voir à quel point ça va vite, il y a un côté ‘zinzins du zapping’. Mais on est très reconnaissants envers tous ceux qui nous ont invités, tout le monde a été très bienveillant. Moi, c’est quelques jours après que j’ai eu un gros coup de blues. J’étais à l’anniversaire de Mamie Georgette, la maman de notre maman, qui fêtait ses 102 ans. Ce sont peut-être les derniers moments où elle pourrait revoir Christophe. Cela m’a mis un gros down, mais je me suis souvenu de ce que m’a dit Christophe quand j’ai pu le voir, en octobre: ‘S’il te plaît, Maxime, quoi qu’il arrive, je veux que vous teniez bon.’ Quand je vois sa force de caractère, je me dis qu’on se doit d’être à la hauteur.
Sylvie: À l’heure où je vous parle, ma maman se fait opérer d’un carcinome au bras. Ce qui l’aide à tenir le coup, jour après jour, c’est l’espoir de revoir Christophe un jour. C’est sa plus grande ferveur. C’est une femme de caractère, mais c’est dur pour elle de ne plus avoir le moindre contact avec son petit-fils. Elle lui a envoyé des lettres qui ne lui sont pas encore parvenues. Alors elle a personnellement adressé une demande de grâce directement au président algérien, Monsieur Tebboune. (Elle montre une vidéo de Mamie Georgette qui parle, face caméra: ‘J’ai 102 ans, je sais qu’il me reste très peu de temps à vivre, et mon désir le plus cher est de serrer Christophe dans mes bras avant de mourir. Je demande votre grâce, j’espère que vous comprendrez. Peut-être êtes-vous grand-père? Moi, je [suis grand-mère] et j’aime mon petit-fils, de tout mon cœur.’)
Francis: Le cardinal d’Alger, Jean-Paul Vesco, a pu lui aussi rencontrer Christophe quelques jours après le verdict. Il nous a confirmé cette chose importante, sur laquelle je veux insister: Christophe n’est pas dans le ressentiment ni dans l’amertume, malgré ce qu’il subit. Il nous offre une vraie leçon, qui est la meilleure réponse à tous ceux qui prêchent la haine de chaque côté de la Méditerranée. Et nous sommes dans la même posture: les juges n’auront pas notre haine. Lorsque le verdict est tombé, on a compris que les Algériens qui nous entouraient partageaient notre compassion. On a reçu de vrais gestes de solidarité. C’est quelque chose de très fort pour moi qui, plus jeune, me suis beaucoup engagé pour la paix et l’indépendance de l’Algérie. J’avais 14 ans lorsque j’ai participé à la grande et dramatique manifestation de Charonne du 8 février 1962. Cela m’a beaucoup marqué, pour toujours.
Le cardinal Jean-Paul Vesco a rendu visite plusieurs fois à Christophe ces derniers mois. Comment cette relation s’est-elle nouée?
Sylvie: Comme on n’a pas beaucoup d’occasions d’aller en Algérie et de voir Christophe, on a cherché les différentes possibilités de visite qui pouvaient s’offrir à lui. On nous a parlé d’un ‘soutien spirituel’. On n’est pas spécialement pratiquants, mais Christophe connaît des formes de spiritualité. Par l’intermédiaire du correspondant de RSF, on a pu rencontrer le cardinal Vesco en août, à l’archevêché d’Alger. Et cela a été une rencontre déterminante pour nous, tant cet homme est d’une profonde générosité, d’une vraie grandeur d’âme.
Maxime: Christophe a une vraie velléité de débats théologiques, sans pour autant épouser les thèses de la religion à proprement parler. Ma grand-mère me rappelait ça, l’autre jour: quand on était tout petits, elle nous faisait prier le soir. Et puis, quand notre père est mort, on était encore très jeunes, et ma grand-mère a arrêté, parce que quelque chose s’était comme brisé. Mais je crois qu’on a conservé un rapport un peu spécial à la croyance, à l’idée du divin. Cela offre aussi d’autres valeurs de croire en quelque chose qui nous dépasse, on en discute souvent avec Christophe.
Francis: Après notre rencontre, le cardinal a cosigné une tribune magnifique avec le recteur de la Grande Mosquée de Paris dans Le Monde du 24 août dernier. Un texte remarquable qui dénonce nos enfermements identitaires, culturels, religieux, et nous appelle à être ‘frères en humanité’. Moi, je suis athée, mais je lui ai écrit une lettre pour lui dire que je partageais absolument tout ce qu’il disait dans ce texte, sur la ‘fraternité en humanité’. Il m’a répondu très gentiment, et tout ça crée des liens très forts.
Sylvie: Juste avant le procès, le dimanche 30 novembre, le cardinal a fait une heure et demie de route jusqu’à la prison de Tizi Ouzou avec un beau blouson bleu marine, molletonné, qu’il voulait donner à Christophe parce qu’il avait peur qu’il ait un peu froid. On a su après coup que c’était son propre blouson. Quand le cardinal l’a revu après le procès, Christophe portait son blouson, et il nous a dit que ça l’avait rendu heureux! Ce sont des petits gestes qu’on n’oubliera jamais.
Christophe a décidé de se pourvoir en cassation. Comment voyez-vous la suite?
Francis: L’important est, avant toute chose, la demande de grâce que Sylvie a envoyée au président Tebboune le 10 décembre. Nous ne croyons plus au processus judiciaire. Sylvie en appelle donc à la magnanimité du président Tebboune. Le fait de se pourvoir en cassation n’est pas inutile, cela permet à l’avocat de Christophe de pouvoir le visiter librement, quand il veut, autant qu’il veut. Il est important que Christophe puisse continuer à recevoir des visites de ses avocats. Et puis la cassation permet également de signifier que nous refusons la peine.
Maxime: Il faut que le monde du foot s’engage. On a vu avec le cas Boualem Sansal que ce sont peut-être d’autres acteurs que l’État français qui peuvent faire bouger la décision. Et le monde du foot est puissant, surtout à l’approche de deux grandes compétitions internationales auxquelles va participer l’Algérie -la Coupe d’Afrique des nations, en décembre et janvier, puis la Coupe du monde aux États-Unis, l’été prochain. Au procès, un responsable important de la FIFA était présent, donc les hautes instances du football suivent le cas de Christophe.
Sylvie: Il faudrait que des grands joueurs soient un peu courageux et prennent la parole. Ces stars qu’on admire quand elles sont sur le terrain, on aimerait pouvoir les admirer aussi en dehors. C’est la médiatisation qui nous permettra de sauver Christophe et d’obtenir une grâce.
Francis: On ne leur demande pas de faire de la politique, au contraire. C’est justement parce qu’on veut sortir cette question du marigot politique qu’on sollicite le monde du foot, pour intervenir au nom des valeurs du sport, de la solidarité, de l’humanisme.
Maxime: On a envie d’y croire et de rester optimistes, on se dit que cette situation est tellement absurde… Mais depuis un an et demi, on a entendu tellement de sons de cloche et de bruits de couloir différents… Moi, je regarde la réalité telle qu’elle est: mon frère est toujours en prison, rien n’a changé, il est toujours censé y être pour sept ans.
Sylvie: L’autre jour, quelqu’un me disait: ‘Soyez courageuse, tenez bon, il ne fera pas sept ans.’ Vous vous rendez compte? Il aura 37 ans le 2 février prochain. Il a déjà fêté ses 36 ans tout seul, là-bas. Il aurait 44 ans à sa sortie… Quelle horreur!
Francis: La justice algérienne nous a menés en bateau, mais on sait faire la distinction. Je le répète, nous ne serons pas de ceux qui dénigrent le peuple algérien. Christophe et nous-mêmes n’avons pas renoncé à notre amitié pour l’Algérie, ça la renforce même, d’une certaine manière. Si Christophe est libéré avant la CAN, on ira ensemble encourager l’équipe des Fennecs (surnom de l’équipe nationale d’Algérie, ndlr), qui doit jouer contre le Soudan, la Guinée et le Burkina Faso. En revanche, si l’Algérie se présente à la prochaine Coupe du monde avec un journaliste sportif en prison, elle se mettra dans une situation très compliquée.














