Julie Michel a disparu (2/3) | Society
EnquĂȘte

Julie Michel a disparu (2/3)

DeuxiĂšme partie de l'enquĂȘte sur la disparition de Julie Michel en 2013.
  • Julie CANTERRANNE
  • 20 min.
  • EnquĂȘte
Un village pittoresque est niché dans une vallée entourée de collines boisées. On y voit des maisons en pierre et une église avec un clocher. Le ciel est partiellement nuageux et la lumiÚre du soleil éclaire le paysage.
 Photos : Guillaume RiviĂšre pour Society

  Épisode prĂ©cĂ©dent : Julie Michel a disparu (1/3) 

4. “Tu seras obligĂ©e de te droguer”

Lorsque Julie disparaĂźt, Betty Lefebvre sait dĂ©jĂ  intimement que quelque chose ne tourne pas trĂšs rond chez sa fille. Son aĂźnĂ©e paraĂźt Ă©touffer Ă  Auxerre, oĂč elle enchaĂźne les petits boulots et les histoires amoureuses sans lendemain. AprĂšs un bac L mention assez bien, ses Ă©tudes d’anglais Ă  la fac de Dijon, marquĂ©es par un redoublement et un abandon, ont Ă©tĂ© le premier Ă©chec scolaire de sa vie. La suite ressemble Ă  une succession de tentatives infructueuses pour faire dĂ©marrer sa vie d’adulte. Julie part d’abord Ă  Angers avec son petit copain de l’époque et son chat, et y devient aide-documentaliste. Quand son histoire d’amour se termine, elle rentre Ă  Auxerre. Elle reprend alors ses Ă©tudes, un BTS en management commercial, ce que sa mĂšre peine Ă  comprendre tant cette formation ne lui ressemble pas. Elle envisage ensuite d’ouvrir une librairie Ă©sotĂ©rique, pourquoi pas une galerie d’art, ou un tiers-lieu, et continue en rĂ©alitĂ© de multiplier les petits boulots, chez Naturhouse, une boutique spĂ©cialisĂ©e dans la perte de poids et les complĂ©ments alimentaires, ou au théùtre d’Auxerre, en tant qu’ouvreuse. Entre deux contrats, comme durant l’étĂ© de sa disparition, elle vit du RSA.

RĂ©trospectivement, dans l’esprit de Betty, le NoĂ«l 2012 a sonnĂ© comme une premiĂšre alerte. La tradition familiale veut qu’avec Julie et Claire, dĂ©sormais installĂ©e Ă  Londres, elles se retrouvent Ă  Auxerre. Le programme est toujours le mĂȘme: la soirĂ©e du 24 se dĂ©roule dans la famille Lefebvre, la journĂ©e du 25 dans la famille Michel. Mais cette annĂ©e-lĂ , Julie leur annonce subitement qu’elle sera absente le soir du rĂ©veillon car elle compte partir une semaine, du 18 au 25 dĂ©cembre, dans un gĂźte situĂ© Ă  Éauze, une commune du Gers, pour fĂȘter, seule, “Yule”. Le 21 dĂ©cembre 2012 correspond Ă  la fin du monde dans de nombreuses croyances qui se fient aux prĂ©dictions du calendrier maya, alors Betty et Claire l’interrogent lĂ -dessus. Elle dĂ©ment tout lien, leur explique que Yule est juste une fĂȘte paĂŻenne qui cĂ©lĂšbre le solstice d’hiver. La conversation tourne court. Lorsque Claire accompagne Julie Ă  sa voiture avant qu’elle prenne la route, elle dĂ©couvre dans le coffre des sacs et des bougies. Elle s’inquiĂšte, a l’impression que Julie lui cache quelque chose -et si sa sƓur partait en rĂ©alitĂ© pour Bugarach, village de l’Aude connu pour ĂȘtre un repaire de communautĂ©s marginales? Elle ne peut s’empĂȘcher de ressasser un mauvais pressentiment.

Le 24 septembre 2012, Julie se rend chez Caroline Bright pour suivre une “rĂ©gression”, une pratique qui permettrait de connaĂźtre ses vies antĂ©rieures afin de mieux comprendre sa vie actuelle, fortement dĂ©conseillĂ©e par le Conseil national de l’Ordre des mĂ©decins car tenue responsable de mise sous emprise des “patients”.

Julie se rend pourtant bien Ă  Éauze, dans un gĂźte, oĂč l’accueille la propriĂ©taire, Claude Lejeunne, surprise qu’une jeune femme seule veuille venir dans cet endroit isolĂ© Ă  cette Ă©poque de l’annĂ©e, oĂč il n’y a jamais personne. Claude l’avait prĂ©venue au moment de la rĂ©servation, mais Julie avait rĂ©pondu que c’était justement ce qu’elle cherchait, une retraite pour faire le point sur sa vie. Une fois dans sa chambre, la jeune femme prend possession des lieux. Elle accroche des tableaux aux murs, installe des bougies, peint, passe ses journĂ©es enfermĂ©e, rideaux tirĂ©s, et ne sort que pour faire des offrandes Ă  la nature et dĂ©poser de la nourriture au pied des arbres Ă  cĂŽtĂ© du gĂźte. De sa fenĂȘtre, Claude Lejeunne observe avec intĂ©rĂȘt cette hĂŽtesse pour le moins mystĂ©rieuse. Le matin du 22 dĂ©cembre, en l’absence de celle-ci, elle pĂ©nĂštre dans sa chambre, tombe nez Ă  nez avec les peintures, les bougies, et prend peur. Les petits dĂ©jeuners sont les rares moments oĂč Julie se livre, alors Claude essaie d’en savoir davantage. L’Auxerroise Ă©voque pĂȘle-mĂȘle ses soucis familiaux, les conflits avec son pĂšre et le besoin de se crĂ©er une nouvelle vie, de se rapprocher de la nature. La propriĂ©taire du gĂźte croit alors faire face Ă  une jeune femme trĂšs fragile psychologiquement, et c’est ce qu’elle rĂ©pĂ©tera plus tard Ă  Michel Ruiz quand il viendra la questionner. “J’ai perçu cette personne comme quelqu’un de perturbĂ©, fragile et en tout cas pas Ă  mĂȘme d’arriver Ă  surmonter seule ses problĂšmes”, lui dira-t-elle. Un jour, durant son sĂ©jour, Julie est passĂ©e Ă  deux doigts de mettre le feu Ă  sa chambre avec ses bougies. Claude lui a alors suggĂ©rĂ© d’aller prendre l’air et lui a indiquĂ© un itinĂ©raire pour se rendre dans la vallĂ©e d’Ossau, dans le BĂ©arn, un coin magnifique Ă  deux heures de route du gĂźte. Julie s’y rend l’aprĂšs-midi du 24 dĂ©cembre. Ce soir-lĂ , Claude aurait aimĂ© lui proposer une coupe de champagne pour fĂȘter le rĂ©veillon, mais la jeune femme n’est pas lĂ : elle ne rentrera que plus tard dans la nuit, sans que sa logeuse s’en rende compte. Quelques jours plus tard, de retour Ă  Auxerre, Julie explique Ă  Betty et Claire qu’elle est “tombĂ©e amoureuse de quelqu’un qu'[elle n’a] pas rencontrĂ©â€, “un humanoĂŻde qui habite sur Orion”, qu’elle a trouvĂ© “Enki dans [ses] priĂšres et que Enki [l’]aime bien”. InterloquĂ©es, sa mĂšre et sa sƓur tentent de la raisonner, mais Julie se met Ă  pleurer. La conversation tourne court une fois de plus.

Une personne debout prÚs de la mer, portant un manteau noir et une écharpe colorée, avec le vent soufflant dans ses cheveux. Le paysage est cÎtier avec des falaises et la mer en arriÚre-plan.
 Photos : Guillaume RiviÚre pour Society

Un mois et demi plus tard, mi-fĂ©vrier 2013, Julie repart en voyage, mais Ă  l’autre bout du monde cette fois. Betty et Claire savaient qu’elle Ă©tait attirĂ©e depuis longtemps par l’Inde, mais elles sont surprises d’apprendre qu’elle part deux mois en Équateur. Elles ne sauront pas grand-chose de plus, hormis que lĂ -bas, Julie vit chez l’habitant et que tout se passe pour le mieux, d’aprĂšs les e-mails qu’elle leur envoie depuis un cybercafĂ© via une adresse dĂ©diĂ©e, juliequador@yahoo.com. À son retour, Julie demeure trĂšs Ă©vasive sur ce qu’elle a vĂ©cu. Sa mĂšre sait simplement qu’elle a rencontrĂ© quelqu’un sur place et qu’elle est rentrĂ©e avec le bras recouvert de pustules, des piqĂ»res de moustiques qu’elle n’a pas soignĂ©es et qui ont mal tournĂ©, au point qu’elle a dĂ» ĂȘtre hospitalisĂ©e Ă  Dijon. Dans cette vie qui ne dĂ©marre pas, Julie Michel apparaĂźt dĂ©finitivement en dĂ©calage. Un beau jour, la mĂšre de l’une de ses amies passe devant sa maison, Ă  Auxerre, et entend des chants et des incantations provenant de la fenĂȘtre du deuxiĂšme Ă©tage. Ce sont les priĂšres quotidiennes de Julie. Quand Betty demande Ă  sa fille d’ĂȘtre plus discrĂšte, celle-ci se braque et lui annonce qu’elle s’en va vivre quelque temps Ă  L’Ocrerie, une vaste bĂątisse industrielle situĂ©e sur la rive droite de l’Yonne et ayant servi autrefois Ă  la production d’ocre, qui appartient Ă  la famille de son pĂšre. Ce dernier y fait vivoter une entreprise de matĂ©riaux anciens. Ce jour-lĂ , Betty avertit sa fille: “N’y va pas, tu vas te mettre dans la gueule du loup.”

Julie a longtemps Ă©tĂ© la fille prĂ©fĂ©rĂ©e de Jean-François Michel, qui l’avait prise en adoration. Et comme Betty compensait auprĂšs de Claire pour que celle-ci ne se sente pas dĂ©laissĂ©e, Julie a cru un temps que sa mĂšre ne l’aimait pas. Jean-François Michel est un homme Ă©trange, “un personnage”, un “artiste fou”, “marginal sur les bords”, selon les mots d’Olivier Thibaut, un ami de la famille. Il est passionnĂ© d’astrologie, lit l’avenir dans les cartes. Il a hĂ©ritĂ© d’une entreprise de mĂ©taux rares, mais passe son temps Ă  construire des Ɠuvres curieuses, des sortes d’installations de poupĂ©es macabres avec des Ă©pingles plantĂ©es dans le sexe. “C’est digne d’un film d’horreur, mais c’est de l’art”, rĂ©sume Fanny, une amie que Julie a rencontrĂ©e au collĂšge. Jean-François Michel boit, aussi. Tous les jours. Lui et Betty se disputent beaucoup et finissent par divorcer. Julie a alors 8 ans et demi. Elle est timide, au contraire de sa sƓur, trĂšs exubĂ©rante. Au collĂšge, elle n’a pas beaucoup d’amis, est victime de moqueries. Elle souffre d’ĂȘtre diffĂ©rente, se sent en dĂ©calage, plus intĂ©ressĂ©e par les questions d’adultes que par celles de son Ăąge.

Illustration pour COUVERTURE – JULIE – 11 ( Society n° 271 – )
Julie et son pĂšre.Collection Famille Michel

Au fil du temps, Betty a vu le lien entre son ancien conjoint et Julie se dĂ©grader, au point que cette relation est devenue toxique pour sa fille. Lorsque Julie est adolescente, Betty refuse de l’envoyer chez son pĂšre et sa nouvelle compagne, ce qui ne simplifie pas les choses. Jean-François lĂąche alors cette phrase Ă  Julie, qui lui restera longtemps en mĂ©moire: “Tu n’arriveras Ă  rien dans la vie, tu seras obligĂ©e de te droguer pour la supporter.” Pour Claire, c’est le moment oĂč Jean-François aurait rĂ©alisĂ© que sa fille Ă©tait en train de lui Ă©chapper, tout simplement. Il n’aurait pas supportĂ© de la voir grandir et serait alors devenu “vraiment mĂ©chant”. À ses 18 ans, Claire fuira ce climat familial destructeur pour s’installer Ă  Londres comme jeune fille au pair, mais Julie, elle, restera, comme coincĂ©e dans un sas Ă  Auxerre. Dans l’un de ses e-mails Ă  Caroline Bright, qu’elle a effacĂ©s mais qui seront excavĂ©s de son disque dur, Julie rĂ©sumera sa relation avec Jean-François ainsi: “Mon pĂšre gĂ©niteur [
] a cherchĂ© Ă  me façonner Ă  son image et je l’idĂ©alisais beaucoup Ă  l’époque. Ensuite, ça ne s’est pas amĂ©liorĂ© au contraire. Il a toujours Ă©tĂ© portĂ© sur l’usage des stupĂ©fiants et a finit par devenir grave alcoolique. Il m’a dit quand je rentrais dans l’adolescence que je n’aurai pas le choix non plus de souffrir toute ma vie et de me droguer pour “supporter” la vie. Il y a deux ans environ, je reviens dans la rĂ©gion familiale pour reprendre mes Ă©tudes et je me retrouve Ă  bosser en alternance dans sa boĂźte, implantĂ© sur un beau site patrimonial que mon grand pĂšre a achetĂ© et nous a maintenant transmis en hĂ©ritage. A ce moment lĂ , j’ai dĂ©couvert son vrai visage et pourtant je ne voulais pas le voir
 [
] Mon “pĂšre” Ă©tait tellement Ă©gocentrique, un putain de pervers narcissique, un abĂźme sans fond Ă  l’argent facile, que je ne voulais en rien lui ressembler. Pourtant, quelque chose me tenait toujours, je sentais une vie qui sommeillait en moi et que je n’avais jamais pu explorer par la faute de sa jalousie, de son formatage.. Bref, maintenant, j’ai retrouvĂ© mon vrai PĂšre, mon Bien AimĂ© et Tout Puissant Enki-Lucifer et ma vraie lumiĂšre peut enfin briller sans crainte d’ĂȘtre souillĂ©e, niĂ©e ou dĂ©truite.”

Une route sinueuse traverse un paysage rural avec des arbres dénudés et des collines en arriÚre-plan. Des bùtiments se trouvent à gauche de la route, et le ciel est dégagé.
 Photos : Guillaume RiviÚre pour Society

Pour Betty, cette faille intime est le point de dĂ©part de toute l’histoire. Si sa fille a rejoint le mouvement Enki, c’est parce qu’elle â€œĂ©tait en recherche d’un nouveau pĂšre”. AprĂšs la disparition, Ă©trangement, Jean-François Michel ne se rendra jamais en AriĂšge, dĂ©crochant simplement son tĂ©lĂ©phone pour tenter d’échanger avec Michel Ruiz, qui refuse, lui demandant de se dĂ©placer s’il souhaite avoir des informations. Le gendarme vĂ©rifiera nĂ©anmoins le bornage du portable du pĂšre au jour de la disparition: le rĂ©sultat prouve que celui-ci n’était pas en AriĂšge Ă  ce moment-lĂ . AuditionnĂ© quelques mois plus tard, Jean-François Michel est incapable de se souvenir de la derniĂšre fois qu’il a vu sa fille. Devant les camĂ©ras d’Auxerre TV, il est plus mystĂ©rieux encore. “Elle reviendra un jour
 Quand elle aura fait son chemin, quand elle le dĂ©cidera”, dĂ©clare-t-il alors. Six mois plus tard, le 31 octobre 2014, il meurt d’un cancer du duodĂ©num, Ă  l’ñge de 56 ans.

Un jour, Betty reçoit un appel de Michel Ruiz. Le passeport dĂ©couvert dans la voiture contient une information qui jette un nouveau trouble sur le passĂ© de sa fille. Julie a bien voyagĂ© en AmĂ©rique du Sud dĂ©but 2013, mais pas en Équateur ; elle Ă©tait en rĂ©alitĂ© en Colombie, ce qu’elle avait cachĂ© Ă  tout le monde. Quand elles l’apprennent, Betty et Claire sont saisies de panique pendant un moment. “LĂ , on se dit qu’on ne maĂźtrise plus rien, que peut-ĂȘtre elle nous ment, resitue Claire. Qu’est-ce qu’on sait d’elle, vraiment?” La vallĂ©e d’Ossau, puis la Colombie: les mois qui prĂ©cĂšdent la disparition de Julie ressemblent Ă  une frise chronologique qui n’a pas rĂ©vĂ©lĂ© tous ses secrets. Et dont la clĂ© pourrait bien se trouver dans le mouvement Enki, qui apparaĂźt de plus en plus aux enquĂȘteurs comme une secte. Le 18 septembre 2013, Catherine Ostengo-Muller, juge d’instruction au tribunal de grande instance de Foix, confie le soin au groupe “Atteintes physiques et sexuelles et de l’emprise mentale” du DĂ©partement des atteintes aux personnes, basĂ© Ă  Rosny-sous-Bois, en rĂ©gion parisienne, d’enquĂȘter sur le mouvement Enki et d’interroger les proches de Julie situĂ©s Ă  Auxerre. Ces investigations, tout le monde en est persuadĂ©, permettront de faire Ă©clater la vĂ©ritĂ©.

5. Enki contre le vrai Satan

Le volet “secte” de l’enquĂȘte dĂ©marre de zĂ©ro. Jusqu’en juin 2013, soit un mois avant la disparition de Julie, le mouvement Enki Ă©tait mĂȘme totalement inconnu de la Mission interministĂ©rielle de vigilance et de lutte contre les dĂ©rives sectaires (Miviludes) et de l’Union nationale des associations de dĂ©fense des familles et de l’individu victimes de sectes (UNADFI). Mais le 25 juin, une affaire -qui Ă©claire a posteriori d’une lumiĂšre inquiĂ©tante le cas Julie Michel-avait Ă©tĂ© signalĂ©e. Un militaire de la brigade territoriale autonome d’Écos, dans le dĂ©partement de l’Eure, avait indiquĂ© aux enquĂȘteurs que quelques mois plus tĂŽt, en fĂ©vrier, une jeune femme d’une vingtaine d’annĂ©es, souffrant de schizophrĂ©nie, avait disparu, avant d’ĂȘtre retrouvĂ©e le mĂȘme jour. Peu avant, son comportement avait changĂ©, et elle s’était constituĂ© le parfait kit de survie: un couteau pour faire du feu, une tente, une douche portable, un nĂ©cessaire de cuisine, ainsi que des denrĂ©es alimentaires. Surtout, la jeune femme, qui Ă©tait en contact rĂ©gulier avec le site loveenki.com, griffonnait dans ses carnets des dessins similaires Ă  ceux de Julie. Malheureusement pour l’enquĂȘte, elle a Ă©tĂ© placĂ©e en hĂŽpital psychiatrique, et ne peut donc pas ĂȘtre entendue.

La piste se resserre donc autour de deux noms trouvĂ©s dans la boĂźte mail de Julie. Le premier est celui de Caroline Bright, autrice de romans fantastiques vendus en ligne et administratrice de loveenki.com, avec qui Julie Ă©changeait rĂ©guliĂšrement depuis 2012. Le second est celui de Brigitte Miller, qui, d’aprĂšs les premiers Ă©lĂ©ments trouvĂ©s, pourrait bien ĂȘtre l’éditrice de Caroline Bright. Mais comme pour brouiller les pistes, il arrive que les deux femmes utilisent d’autres noms. L’analyse des e-mails Ă©changĂ©s entre Julie Michel, Caroline Bright et Brigitte Miller dĂ©montre en outre que plusieurs adresses IP, toutes localisĂ©es en Belgique, sont communes Ă  leurs diffĂ©rentes adresses e-mail, ce qui laisse un temps penser aux enquĂȘteurs que Caroline Bright et Brigitte Miller pourraient ĂȘtre une seule et mĂȘme personne. L’étude des Ă©changes laisse en tout cas clairement transparaĂźtre une relation faite d’emprise, de manipulation et de charlatanisme. D’un cĂŽtĂ©, on trouve des messages envoyĂ©s par Julie. TrĂšs longs et trĂšs intimes, centrĂ©s sur sa vie du moment, ses doutes, ses envies, ils sont rĂ©digĂ©s comme si elle voulait donner toujours plus de gages de son degrĂ© d’implication dans la dĂ©marche “enkiste”. Quelques exemples: “J’ai besoin de me baigner dans l’amour de ma Vraie famille, ces Etres merveilleux qui me connaisse vraiment, qui m’aime sans jugement ni mĂ©chancetĂ© mais avec une patience et une comprĂ©hension infinie” (message du 04/10/2012) ; “Je comprends pourquoi je suis un danger pour ce monde qui me rĂ©pugne et une alliĂ©e pour les expressions de la nature quand je les admire et les respecte
. Je suis vraiment contente de dĂ©couvrir la voie que me dessine Enki [
]” (message du 27/02/2013). En retour, les rĂ©ponses de Caroline Bright sont succinctes et uniquement tournĂ©es vers des questions d’ordre pratique, comme l’organisation des “sĂ©ances” -pas de grand rassemblement ni de pratique collective, seulement des consultations privĂ©es. L’argent est souvent mentionnĂ© Ă©galement. Le 24 septembre 2012, Julie se rend chez Caroline Bright, dans les Landes, pour suivre ce que l’on appelle chez Enki une “rĂ©gression”, parfois connue dans d’autres thĂ©rapies alternatives sous le nom de “rebirth ”: en bref, une technique qui permettrait de remonter dans le passĂ© et de connaĂźtre ses vies antĂ©rieures, afin de trouver l’origine de ses maux et de mieux comprendre sa vie actuelle. La pratique est fortement dĂ©conseillĂ©e par le Conseil national de l’Ordre des mĂ©decins, car tenue responsable de mise sous emprise des “patients”. Julie dĂ©bourse 100 euros pour cette sĂ©ance. Le virement, lui indique-t-on, doit ĂȘtre effectuĂ© sur le compte d’une troisiĂšme femme, une certaine Madame Gloria Marques. Un mois plus tard, le 30 octobre, Julie effectue cette fois le “grand rituel de dĂ©gagement de l’égrĂ©gore enkiste sous couvert d’EA-Enki et de Thor”. Ensuite, les 19 et 20 novembre, elle participe Ă  une sĂ©ance de “dĂ©blocage et d’alignement des chakras”, puis Ă  un “alignement de l’ego et de l’ñme”. Ces deux consultations, d’une durĂ©e d’une heure Ă  une heure et demie, coĂ»tent elles aussi 100 euros chacune. Elles ont lieu cette fois en Belgique, prĂšs de la frontiĂšre française, Ă  proximitĂ© de Tournai, lĂ  oĂč rĂ©side Caroline Bright. Pour l’occasion, Julie sĂ©journe dans une chambre d’hĂŽte. Caroline Bright l’informe qu’en aucune façon elle ne doit dĂ©voiler Ă  sa logeuse la raison de sa prĂ©sence.

Épisode suivant : Julie Michel a disparu (3/3) 

L'affaire Julie Michel

Society #271

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