

Le film À pied d’œuvre, de Valérie Donzelli, repose beaucoup sur toi, tu es de presque tous les plans. Le film repose aussi sur la réalisation, la narration, l’image, mais si je veux voir les choses en étant uniquement carriériste et nombriliste, je pense que c’est le rôle le plus important de ma carrière, parce qu’il repose principalement sur moi dans le jeu. Et là, j’ai l’impression d’avoir réussi à rencontrer l’humanité de la partition. Ça n’arrive pas à chaque fois, et ça ne veut pas dire qu’on joue bien ou mal. C’est un truc impalpable. Être touché dans son humanité, dans son rapport au monde, par un scénario, ce n’est pas automatique.
Dans le film, ton personnage, un photographe qui devient écrivain, va vers la précarité. On peut même avoir l’impression qu’il la choisit. La pauvreté, choisie ou pas, elle est toujours subie. Son choix lui ouvre une case à côté de laquelle on passe tout le temps: il n’est peut-être pas un vrai invisible, mais il se met à les voir, les invisibles. C’est un truc qui m’a toujours fasciné, ça. Au Japon, il y a le phénomène de l’évaporation, où les gens qui perdent la face décident de disparaître socialement. Ils brûlent leurs papiers, et deviennent les petites mains, nettoient les rues, font le ménage. Ils disparaissent.
Tu dirais qu’un rôle de cinéma, c’est une petite disparition? Tout à fait… Les deux moments où j’arrive à m’oublier, c’est quand je joue et quand je fais l’amour: il y a un moment où on n’existe plus. C’est comme les acteurs qui bégaient dans la vie et pas sur scène. Parce qu’on n’est plus là, en fait. Moi, au théâtre, je suis très ’traqueux’. À chaque fois, avant de jouer, je me demande pourquoi je fais ce métier. Et puis quand je sors de scène, je me demande pourquoi tout le monde ne fait pas ce métier. C’est bien qu’il s’est passé un truc! Dans des moments où ma vie était un peu compliquée, j’allais passer des castings et plus rien n’existait pendant un moment. Quand je ressortais, c’était comme quand tu sors de l’avion dans un pays tropical (il fait mine de se protéger du soleil avec la main). Même dans ces moments-là, en jouant, je m’extrais de ce truc pesant, lourd, qui m’embue. J’arrive à m’oublier.














