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EnquĂȘte

Made in Shein

Repoussoir multi-facettes (Ă©cologique, social, politique), le gĂ©ant chinois de l'ultra-fast-fashion Shein mĂšne depuis plus d'un an un lobbying agressif pour asseoir son empire sur la France. Ses armes: coups de pression et coups de com. À la manƓuvre: influenceurs et anciens ministres. Bienvenue dans les coulisses d'une violente guerre d'influence.
  • Par Pierre-Philippe Berson
  • 26 min.
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Une personne est cachée à l'intérieur d'un grand sac en papier portant le logo "SHEIN", avec ses jambes visibles en dessous.
 

Pour un job gagnĂ©, combien d’amis perdus? Cette question, Quentin Ruffat la balaie avec un sourire crispĂ© et une rĂ©plique qui fuse comme une gifle: “Aucun ami ne m’a tournĂ© le dos.” Le trentenaire occupe depuis dĂ©cembre 2024 les fonctions de directeur des relations extĂ©rieures et porte-parole de l’enseigne chinoise d’ultra-fast-fashion Shein en France. Un emploi singulier qui consiste Ă  “cautionner une aberration Ă©cologique, sanitaire et sociale”, selon la dĂ©putĂ©e Horizons Anne-CĂ©cile Violland, ou requiert “un manque total d’éthique”, d’aprĂšs Yann Rivoallan, prĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration française du prĂȘt-Ă -porter fĂ©minin. Ces nouvelles fonctions, Quentin Ruffat ne les regrette pas. En bon communicant, il retourne les critiques et les repeint en compliments: “Je suis devenu une espĂšce de curiositĂ© dans les dĂźners en ville.” Il reçoit au cafĂ© Hortense, dans le VIIIearrondissement de Paris. Cheveux clairsemĂ©s rabattus en arriĂšre, il y enchaĂźne les rendez-vous entre deux passages sur les plateaux de tĂ©lĂ©vision. Le dernier Ă©tait chez Hanouna. Avant, il y a eu RTL, BFM-TV, CNews
 Il n’a pas comptĂ©, mais il a dĂ» faire “toutes les radios et tĂ©lĂ©s possibles”. Ses interviews s’y dĂ©roulent systĂ©matiquement comme des corridas. On attaque son entreprise sur son bilan carbone dĂ©sastreux, ses pratiques commerciales trompeuses, ses conditions de travail Ă©pouvantables et les sextoys pĂ©dopornographiques vendus sur son site. En jeune picador ambitieux -dix ans qu’il fait de la com–, Quentin Ruffat esquive, encaisse, s’excuse rarement et se raccroche toujours au modĂšle de Shein, “novateur”, “unique”, “que personne n’est capable d’accepter”. Tendu, comme aux aguets, mais toujours souriant, il dĂ©fend en automate son employeur, devenu le cinquiĂšme vendeur de vĂȘtements en France, derriĂšre Vinted, Kiabi, Amazon et Decathlon. “Prendre des coups, je n’en ai rien Ă  faire, parce que je crois en mon truc”, assĂšne-t-il. De son propre aveu, il serait mĂȘme “en mission”. Laquelle? “RĂ©concilier 23 millions de clients avec l’intelligentsia parisienne, dont [il a] pu faire partie, qui se bouche le nez Ă  chaque fois qu’on parle de Shein.” On le pensait porte-voix, le voilĂ  rĂ©conciliateur des fractures françaises. Pour y parvenir, il glisse du Shein dans toutes ses phrases. Lui aussi porte des vĂȘtements vendus par l’enseigne. Enfin, “pas aujourd’hui”. Veste American Vintage, pull Suitsupply et doudoune Moncler, la panoplie du jour rappelle qu’au dĂ©part, Quentin Ruffat n’était pas destinĂ© Ă  ce job. AppelĂ© Ă  prendre la direction gĂ©nĂ©rale d’une agence de communication parisienne, il a Ă©tĂ© embauchĂ© in extremis par le gĂ©ant chinois. “Ce n’est pas ce qui Ă©tait prĂ©vu Ă  l’origine”, confirme-t-il, sans que l’on sache si le malentendu concerne sa carriĂšre ou le destin de Shein en France.

Society #269

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