

Dans lâĂ©trange routine dâun internat religieux vĂ©tuste squattĂ© par une centaine de personnes, câĂ©tait une soirĂ©e Ă peu prĂšs ordinaire. Dans la nuit du 2 au 3 dĂ©cembre derniers, Ă 1h, tout bascule. Un incendie se dĂ©clenche. En quelques instants, les flammes se propagent et dĂ©vorent le grand bĂątiment. La tempĂȘte de feu se dĂ©chaĂźne Ă un rythme dĂ©ment Ă âla DenuziĂšreâ, un squat sur les hauteurs de la colline de Caluire-et-Cuire, occupĂ© illĂ©galement depuis un peu plus dâun an. AcculĂ©es dans les Ă©tages, deux personnes se dĂ©fenestrent pour Ă©chapper au brasier. Elles seront hospitalisĂ©es dans un Ă©tat critique. Une troisiĂšme, Sonia, 27 ans, ne trouve pas de sortie. Un mois aprĂšs le drame, SalomĂ©, son amie et camarade, en a encore le souffle coupĂ©. âSonia, câĂ©tait une meuf de la rue, une meuf incroyable, grande gueule, provocatrice. Une meuf fĂąchĂ©e aussi, pas un ange, capable de te jeter un vase Ă la figure si tu la regardais de traversâ, confie la jeune femme de 25 ans, les doigts couverts de bagues dorĂ©es et les yeux surlignĂ©s dâun fin trait bleu Ă©lectrique. âOn a cheminĂ© ensemble pendant cinq ans. Maintenant, tout est finiâ, laisse-t-elle tomber en traversant la place Mazagran, centre et carrefour du quartier populaire de la GuillotiĂšre, Ă Lyon. Assis sur des vĂ©los en libre-service, quelques gars figĂ©s par le froid se partagent des morceaux de poulet. Ils la saluent alors quâelle se dirige vers un platane. Des dizaines de bougies sont entassĂ©es entre ses racines. Le minuscule mĂ©morial pour Sonia, âla reine des abeillesâ, a Ă©tĂ© dressĂ© quelques jours aprĂšs le drame, lors dâune nuit glaciale.
Ce soir-lĂ , des amis, les parents, des militants du squat, les habituĂ©s de la place et plusieurs victimes de lâincendie sont prĂ©sents, submergĂ©s par la colĂšre et le chagrin. La mĂšre de Sonia est hagarde. Elle-mĂȘme est Ă deux doigts de la rue.
Ex-concierge dâimmeuble pour Grand Lyon habitat, prise dans une vague de licenciements aprĂšs dix ans de contrat et privĂ©e de son logement de fonction, elle arrive au bout des Ă©conomies qui lui permettent de se payer des Airbnb. La nouvelle de la mort de sa fille lui est arrivĂ©e sous la forme dâune rumeur, par ricochets, dâabord via un appel alarmant des forces de lâordre le lendemain de lâincendie, puis par des potes de Sonia en panique, et finalement par celui qui est allĂ© identifier son corps. Sur la place Mazagran, dont la jeune femme Ă©tait une figure, une petite chorale chante en son hommage.
Comme beaucoup dans la rue, Sonia jonglait entre les plans prĂ©caires, halls dâimmeuble, canapĂ©s et parkings souterrains. âElle Ă©tait vraiment en dĂšche, française mais sans carte dâidentitĂ© ni RSA, renseigne SalomĂ©. On a passĂ© des caps dans lâignominie, lĂ . Les morts Ă la rue, ça devient OK, comme les morts en MĂ©diterranĂ©e. Avec DenuziĂšre, on a atteint le niveau de mĂ©pris ultime. Les habitants ont tout perdu en un instant: leurs papiers, leurs affaires, leur toit, leur amie, et tout ce quâont trouvĂ© Ă faire les collectivitĂ©s, câest dâengager des poursuites judiciaires.â














