

Il y a des cicatrices dans le paysage que les yeux innocents ne voient pas en remontant la route E45, ruban d’asphalte s’étirant jusqu’à l’extrême nord de la Suède pour aller toucher la Norvège. Eux s’émerveillent des forêts d’épicéas et de bouleaux à perte de vue, des lacs immenses et parfois de l’apparition d’un renne, le museau plongé dans la neige à la recherche de lichen. La Laponie de carte postale. Alors qu’elle vient de dépasser la petite ville de Jokkmokk, quelques kilomètres au-delà du cercle polaire, Elin Anna Labba, elle, a le cœur serré. En filant au milieu des “plantations” de l’industrie forestière et en franchissant les immenses barrages hydroélectriques, l’écrivaine samie songe au pays englouti de ses ancêtres. “Il y a tant d’histoires enfouies sous la surface de l’eau, notre monde est tellement abîmé…” soupire-t-elle aux abords du barrage de la centrale Harsprånget, une muraille de béton de 20 mètres d’épaisseur, 50 de haut et 1 400 de long bâtie après la Seconde Guerre mondiale pour retenir le fleuve Luleälven et alimenter en électricité le reste du pays. Une prouesse d’ingénierie et d’aménagement de la nature pour Vattenfall, le fournisseur d’énergie national. Une blessure irréparable et un symbole de la destruction du monde des Samis pour Elin Anna. L’été dernier, alors qu’elle voyageait sur cette même route avec des amis faisant partie d’une délégation de maoris, ceux-ci, stupéfaits, l’avaient interrogée: “De quel droit ont-ils tué la rivière?”
















