Le Tinder du sperme | Society
Nouveau Monde

Le Tinder du sperme

Avec ses profils, ses photos et sa messagerie, il a tout l'air d'un site de rencontres. Sauf que sur donneurnaturel.com, on ne vient pas chercher un crush ou l'amour de sa vie: on échange du sperme. Face à la pénurie de donneurs et la lenteur du systÚme légal, le site prospÚre et permet de concevoir un enfant dans la clandestinité. Cette année, Sarah et Mark s'y sont mis en relation. Récit d'un réarmement démographique sous le manteau.
  • Par Pierre-Philippe Berson
  • 18 min.
  • RĂ©cit
Deux personnes communiquent par messagerie instantanĂ©e. À gauche, une personne est assise Ă  un bureau, tapant sur un clavier devant un Ă©cran d'ordinateur. À droite, une autre personne est assise sur un canapĂ©, tenant un tĂ©lĂ©phone, avec un chien allongĂ© Ă  cĂŽtĂ© d'elle.
 Illustrations: Laura Edelbacher pour Society

Son dĂ©sir d’enfant est nĂ© aprĂšs une blessure Ă  l’épaule droite. Pour Sarah*, cette articulation Ă©tait jusque-lĂ  un outil, elle s’en servait des milliers de fois par jour dans le supermarchĂ© oĂč elle travaillait comme responsable de magasin. En bonne manageuse dĂ©vouĂ©e et impliquĂ©e, voire “psychorigide sur les bords”, cette brune aux yeux verts aimait se rendre dans les rayons pour aider ses collĂšgues Ă  tirer des palettes et scanner des Ă©tiquettes. Ces gestes rĂ©pĂ©tĂ©s ont provoquĂ© des tendinites chroniques. Sarah s’est fait opĂ©rer en septembre 2021, le chirurgien lui a rafistolĂ© le ligament et rognĂ© un bout d’os. En juillet 2022, elle retrouvait son poste de travail avec, en guise d’accueil, une lettre de licenciement. Sa direction voit alors d’un mauvais Ɠil son articulation dĂ©fectueuse et anticipe une chute de sa productivitĂ©. Des collĂšgues se sont liguĂ©s contre elle, agglomĂ©rant des micro-embrouilles qui ont fini par dessiner un motif de licenciement. Sarah conteste cette dĂ©cision, elle attaque le supermarchĂ© aux prud’hommes et surtout, elle ouvre les yeux sur son existence. “Avant, ma vie, c’était boulot, boulot, boulot. Je pouvais faire 6h-18h si le magasin avait besoin. Je bossais le samedi et parfois dĂšs 5h. AprĂšs mon opĂ©ration, tout a changĂ©.” Sarah renverse ses prioritĂ©s et se fixe une nouvelle ligne de conduite: moins de travail et plus d’amour. CĂ©libataire, elle se tourne d’abord vers la tendresse du monde animal en adoptant un chien, un berger australien, race rĂ©putĂ©e joueuse et affectueuse. La trentenaire choisit une femelle, qu’elle nomme Teka. Elle lui donne du “mon cƓur”, “ma chĂ©rie” ou “mon bĂ©bĂ©â€. Puis elle rĂ©alise qu’il est l’heure de concrĂ©tiser son ambition ultime: devenir mĂšre.

Le premier don est prĂ©vu un dimanche, Ă  18h. Mark s’y rend rasĂ©, prĂ©sentable, “comme [s’il allait] au boulot”, avec une petite boule au ventre quand mĂȘme. “Il y a un truc illicite, un cĂŽtĂ© cache-cache”

Society #239

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