Elle s’appelait Viktoriia | Society
Viktoriia Roshchyna

Elle s’appelait Viktoriia

Seule journaliste ukrainienne Ă  se rendre dans les territoires occupĂ©s par la Russie, Viktoriia Roshchyna a Ă©tĂ© capturĂ©e Ă  l'Ă©tĂ© 2023 alors qu'elle enquĂȘtait sur les civils ukrainiens emprisonnĂ©s illĂ©galement dans la rĂ©gion de Zaporijia. Elle fut elle-mĂȘme dĂ©tenue au secret pendant plus d'un an, avant d'ĂȘtre dĂ©clarĂ©e morte en prison. Voici son parcours au sein d'une machine carcĂ©rale russe destinĂ©e Ă  briser la sociĂ©tĂ© ukrainienne.
  • Par Édouard Perrin, Tetiana Pryimachuk, Phineas Rueckert et Guillaume VĂ©nĂ©titay
  • 29 min.
  • Portrait
Illustration pour Elle s’appelait Viktoriia
 

Des cadavres qui transitent par camions entiers. Au total, 757 sont envoyĂ©s pour autopsie dans diffĂ©rentes morgues d’Ukraine. Au sein de celle de Vinnytsia, ville du centre-ouest du pays, les enquĂȘteurs Ă©tudient attentivement les dĂ©pouilles, quasi exclusivement des soldats tombĂ©s au front. La derniĂšre est enveloppĂ©e dans un sac mortuaire blanc. Dessus, une inscription manuscrite: “NM SPAS 757”. Le sigle est un code, en russe. “Homme non identifiĂ©, lĂ©sions Ă©tendues des artĂšres coronaires, [numĂ©ro de corps] 757.” Les agents l’ouvrent, et dĂ©couvrent un autre sac, noir cette fois. À l’intĂ©rieur, le corps d’une jeune femme dans un Ă©tat Ă©pouvantable. Mais les enquĂȘteurs parviennent Ă  distinguer une petite Ă©tiquette attachĂ©e au niveau du tibia droit. Quelques lettres en cyrillique: “Roshchyna, V. V.”. AprĂšs des mois d’incertitude pour sa famille -et d’obstruction russe–, la dĂ©pouille de Viktoriia Roshchyna, journaliste ukrainienne, a Ă©tĂ© restituĂ©e le 25 fĂ©vrier dernier lors d’un Ă©change de corps entre Kyiv et Moscou. Disparue Ă  l’étĂ© 2023, elle enquĂȘtait sur les civils ukrainiens emprisonnĂ©s et torturĂ©s par la Russie en zone occupĂ©e. Des “prisonniers fantĂŽmes” enlevĂ©s illĂ©galement, puis dĂ©tenus au secret dans des lieux informels (garages, sous-sol de bĂątiments abandonnĂ©s, hangars, etc.). Ils seraient aujourd’hui autour de 16 000 Ukrainiens Ă  croupir dans ces geĂŽles de fortune.

“Viktoriia Ă©tait la seule reporter basĂ©e Ă  Kyiv Ă  aller couvrir les territoires occupĂ©s. Pour elle, c’était une mission, raconte Sevgil Musaieva, sa rĂ©dactrice en chef au journal en ligne Ukrainska Pravda. Elle Ă©tait le pont entre l’Ukraine et ces territoires, et partageait des informations cruciales sur la vie lĂ -bas. AprĂšs sa disparition, il n’y a plus eu aucune couverture de ce qu’il s’y passe.” Viktoriia Roshchyna souhaitait raconter au monde le sort des civils capturĂ©s en zone occupĂ©e. Elle a fini par devenir l’une d’entre eux, et la seule journaliste ukrainienne, Ă  ce jour, Ă  mourir dans une prison russe. Elle avait 27 ans.

Forbidden Stories

Society Hors Série #24

À lire aussi

L'intégrale du dossier Epstein

Commandez les deux numéros de Society sur notre boutique