Le Niel et les abeilles | Society
ENTRETIEN

Le Niel et les abeilles

Xavier Niel ne parle pas souvent. Parce qu’il a mieux Ă  faire. Le patron de Free invente de nouvelles box, monte des Ă©coles, investit dans des start-up et des journaux, tente l’aventure amĂ©ricaine, et puis il rĂ©pond Ă  ses mails. PrĂšs de 2 000 par jour, dit-il. Mais pendant trois heures, il a tout arrĂȘtĂ©. Pour parler prison, politique, Ă©conomie, ressources humaines, rĂšglements de comptes et mĂȘme
 catacombes.
  • Par Franck Annese, Lucas Duvernet-Coppola, Victor Le Grand et Thomas Pitrel
  • 53 min.
  • Interview
Un homme en chemise blanche se tient debout Ă  l'intĂ©rieur d'un bĂątiment moderne avec de grandes fenĂȘtres en verre, tenant un tĂ©lĂ©phone Ă  son oreille.
 Robert Jean-Francois / modds

L’hebdomadaire Politis a une annonce Ă  faire. Le 18 mai dernier, Ă  17h40, il publie sur Twitter la couverture de son numĂ©ro à paraĂźtre. Et qui va faire son petit bruit: une “enquĂȘte sur le systĂšme Free” avec au menu “fichage”, “rĂ©pression syndicale” et “licenciements abusifs” dans les centres d’appels de l’opĂ©rateur. Xavier Niel, lui, ne tweete quasiment jamais. La veille, pourtant, Ă  15h03, il postait sur le mĂȘme rĂ©seau social la vidĂ©o promotionnelle d’une Ă©cole qui devrait former Ă  partir de novembre prochain 10 000 gĂ©nies du code informatique dans la Silicon Valley. L’établissement sera, comme sa grande sƓur parisienne, l’école 42, entiĂšrement gratuit. Dans un pays oĂč les Ă©tudiants s’endettent habituellement sur des annĂ©es, c’est une petite rĂ©volution. Cette succession de “bonne” et “mauvaise” nouvelles n’a rien de nouveau dans le parcours “grand Ă©cart” de Xavier Niel. D’un cĂŽtĂ©, le “patron prĂ©fĂ©rĂ© des Français”, cool, sans cravate, qui se vante d’avoir redonnĂ© du pouvoir d’achat en cassant les prix des forfaits tĂ©lĂ©phone. De l’autre, un entrepreneur ultralibĂ©ral, dĂ©crit par l’un de ses anciens plus proches associĂ©s comme un homme “sans Ă©tats d’ñme” qui “ne tolĂšre que la soumission”. Avant de conseiller aux journalistes s’intĂ©ressant au sujet de “rester vigilants”.

Lundi 23 mai, 16h45, au 8e Ă©tage du siĂšge social de Free, dans le trĂšs chic VIIIe arrondissement de Paris. La 7e fortune de France –ou 10e selon les sources, avec un pactole estimĂ© Ă  prĂšs de huit milliards d’euros– a donnĂ© rendez-vous dans l’une des salles de rĂ©union de sa sociĂ©tĂ©. Mal rasĂ©, lunettes rondes Ă  la mode sur le nez et infroissable chemise blanche sur les Ă©paules, Xavier Niel pose son smartphone dernier cri et lance les hostilitĂ©s: “On parle de ce que vous voulez, on fait comme vous le sentez.” Trois heures plus tard, il cĂšde la place dans la grande salle de rĂ©union Ă  Rani Assaf, son homme de l’ombre, inventeur de la Freebox, et un collĂšgue, venus s’enquiller le petit sandwich de 20h au calme. Au moment de dire au revoir, Xavier Niel posera une derniĂšre question. “Attendez, mais je crois que je suis actionnaire de Politis, non? Il faut que je vĂ©rifie.”

En 2004, le juge Van Ruymbeke, qui vous a mis derriĂšre les barreaux pour une affaire de proxĂ©nĂ©tisme et de recel d’abus de biens sociaux, vous convoque avant que vous ne sortiez de prison pour vous dire: ‘Je crois que vous ĂȘtes un mec gĂ©nial, mais je vous explique: il y a une ligne jaune. Aujourd’hui, vous ĂȘtes passĂ© de l’autre cĂŽtĂ©. Ce que vous allez faire Ă  l’avenir, c’est mordre cette ligne jaune, beaucoup, mais ne passez plus jamais de l’autre cĂŽtĂ©. Ça ne va pas changer grand-chose pour vous, mais ça va changer beaucoup pour notre pays.’ Est-ce que vous mordez encore la ligne jaune aujourd’hui? Je ne la dĂ©passe plus, en tout cas. Le truc, c’est de se dire: ‘Est-ce qu’on peut faire la mĂȘme chose sans se griller, sans dĂ©passer cette ligne?’ Quand j’ai commencĂ© Ă  avoir du succĂšs, trĂšs jeune, la ligne jaune me paraissait quelque chose qui n’avait pas de raison d’exister. Et puis un jour, vous vous faites attraper sur des choses trĂšs marginales et vous vous dites: ‘Je me suis fait gauler sur ce machin-lĂ , et mĂȘme si je ne me suis pas fait attraper sur plein d’autres choses, peut-ĂȘtre qu’il faut arrĂȘter de dĂ©conner
’ Quand je suis sorti du bureau de Renaud Van Ruymbeke, j’étais un autre homme. Pour certains, j’ai eu un syndrome de Stockholm, parce que je dis souvent que ce type, qui m’a mis en prison, est fantastique
 C’était une discussion qui allait au-delĂ  d’un Ă©change entre un justiciable et un juge. À la fin de l’instruction, il m’a dit: ‘Si je n’avais que des dossiers comme vous, je ne servirais quand mĂȘme pas Ă  grand-chose.’ Finalement, c’était un petit truc, une petite affaire Ă  250 000 euros –et Ă  l’époque, j’avais dĂ©jĂ  beaucoup d’argent.

Society #32

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