

Comme votre film précédent, Illusions perdues, sorti il y a cinq ans, Les Rayons et les Ombres traite de la putréfaction des médias à l’époque où se déroule le film, tout en interrogeant la nôtre…Le mot ‘putréfaction’ ne m’intéresse pas, et je n’ai surtout pas envie que ce soit circonscrit à la presse. C’est plutôt l’époque que j’ai voulu saisir. Ma lecture d’Illusions perdues (d’Honoré de Balzac, 1837-43, ndlr) était néo-marxiste, puisque c’était celle d’un grand critique, Georg Lukács, qui en a fait le grand roman de la marchandisation du monde. La responsabilité morale de la presse, devenue commerciale, se pose plus que jamais. Ce qui est important dans mon dernier film, c’est qu’une dictature n’a pas seulement besoin de nervis couteau entre les dents ou de miliciens béret sur la tête ; elle a aussi besoin de gens qui présentent bien, qui donnent l’impression d’être modernes, manient le langage, arrondissent les angles… Ce que j’ai voulu montrer, cette fois-ci, c’est la faillite d’une certaine élite. Avec d’autant plus de sévérité que je viens moi-même de la bourgeoisie. J’ai connu ce monde, j’ai grandi dedans.
Si le film s’envisage comme un miroir tendu à la France et aux Français, qu’espérez-vous qu’ils y voient? C’est le premier plan du film: Jean (Dujardin, ndlr) apparaît dans un miroir, relève les yeux et se regarde. Loin de moi cette idée du miroir tendu néanmoins, parce que je trouverais ça très vulgaire comme démarche de chercher des sujets historiques avec une résonance contemporaine. Je veux faire un film qui rende l’histoire et l’âme humaine à leurs contradictions, leurs paradoxes, leur complexité. Je filme des personnages qui font et disent des choses effrayantes, et il faut donc que je trouve le bon angle, la bonne distance, pour qu’il y ait cette tension entre ce qui m’indigne et ce qui me fascine. Ce que je déteste, c’est le Fahrenheit 9/11 de Michael Moore. Moi, j’aime lire Balzac, Dostoïevski, voir les films de Scorsese et Kubrick, me retrouver face aux mystères de l’âme humaine, de la psychologie, de l’histoire.
















