“Les tueurs de journalistes doivent avoir peur” | Society
Entretien

“Les tueurs de journalistes doivent avoir peur”

Elle est celle qui a enquêté sur l'assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, démembré par un commando au sein du consulat de son pays à Istanbul. Ex-rapporteuse spéciale de l'ONU sur les exécutions extrajudiciaires, Agnès Callamard a empêché que son meurtre tombe dans l'oubli. Aujourd'hui secrétaire générale d'Amnesty International, elle revient sur son enquête phare et sur la fabrique de l'impunité pour ceux qui tuent les journalistes. Avec la volonté de ne pas en rester là.
  • Par Barnabé Binctin et Guillaume Vénétitay / Photos: Emma Burlet
  • 20 min.
  • Interview
Illustration pour “Les tueurs de journalistes doivent avoir peur”
 Photos: Emma Burlet pour Society

Au moins 209 journalistes tués à Gaza depuis octobre 2023. Dix-sept en Ukraine, dont le photojournaliste français Antoni Lallican en octobre dernier. Avait-on déjà connu pareille hécatombe? Le nombre de journalistes tués à Gaza est tellement énorme qu’il a fait exploser les statistiques. Mais au-delà des chiffres, c’est surtout le sentiment d’impunité face à ces crimes qui empire. Cela devient la norme, cela fait partie des nouvelles règles du jeu. Ils ne sont pas tués par accident. C’est impressionnant d’observer la préparation, l’intention et la construction qu’on retrouve dans les meurtres de journalistes. Dans le cas de Shireen Abu Akleh (tuée par l’armée israélienne d’une balle dans la tête, le 11 mai 2022 à Jénine, ndlr) , toutes les enquêtes -celles d’Al Jazeera, du New York Times, du Committee to Protect Journalists- ont conclu que le meurtre était intentionnel. Et depuis, aucune action n’a été entreprise, y compris au niveau américain, alors qu’elle possédait la nationalité américaine. Gaza a renforcé cette idée que tuer des journalistes n’avait que très peu d’implications. Il devient tout à fait acceptable de les cibler et de les faire taire, au nom de la guerre ou de la sécurité nationale. Et parfois même au nom d’objectifs politiques: aux États-Unis, les reporters ne sont pas tués, mais on tente de les réduire au silence.

Ce qui est également frappant à Gaza, c’est la façon dont on discrédite ces mêmes journalistes en remettant en cause leur impartialité: on entend souvent ‘Mais étaient-ils vraiment journalistes?’ . C’est pour justifier leur ciblage, comme on a justifié environ 60 000 morts parce qu’ils seraient tous, potentiellement, ‘des terroristes’. Pour les journalistes, ça a été du grand n’importe quoi. On a mis en avant des vidéos où l’on en voit certains en discussion avec des représentants de Hamas. Mais c’est normal, ils font leur boulot! Ce n’est pas un élément de preuve, et même s’ils étaient des ‘journalistes d’État’, ça ne justifierait pas d’en faire des cibles légitimes pour autant, en aucun cas. Dans le passé, on se cachait quand on tuait un journaliste. Désormais, on dit: ‘C’était un brigand, un criminel, un communiste’, etc. Dans certains cas, comme celui d’Anas al-Sharif (correspondant d’Al Jazeera, tué le 10 août dernier, ndlr), l’armée israélienne assume même publiquement de viser des journalistes. Tout est fait pour désacraliser le rôle de la liberté d’expression, de la liberté de la presse et du journalisme.

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