

PARIS. Franck Mancuso n’a aucun mal à l’admettre: s’il refaisait aujourd’hui ce qu’il a pu faire à une époque, il irait sans doute “au trou direct”. Pourtant, durant ses sept ans passés à la brigade des stupéfiants et du proxénétisme (BSP), de 1983 à 1990, il a été, de l’avis de ses anciens collègues, l’un des meilleurs de sa génération pour ce qu’on appelle des “coups d’achat”. Comprendre: se faire passer pour un acheteur de drogue ; rencontrer un dealer, entamer une transaction ; donner l’argent, recevoir la came ; prévenir discrètement par un signal convenu en amont -les mains dans les cheveux, notamment- le renfort planqué pas très loin ; arrêter en flagrant délit le revendeur ; emmagasiner, enfin, des renseignements pour démanteler des réseaux. Pour pénétrer ce milieu opaque, Franck Mancuso s’est toujours inventé un personnage, une couverture. “J’écrivais un scénario de ma fausse identité”, dit-il aujourd’hui. Jouant sur ses origines transalpines et sa maîtrise de la langue italienne, il s’appelait alors Franck Moreno, un concessionnaire milanais Alfa Romeo ayant déjà fait de la prison à Poissy. Pour ses sorties en ville, il bénéficiait d’un budget lui permettant de régler l’addition. Il roulait à moto ou en voiture allemande -Audi, Mercedes, BMW. En revanche, Mancuso n’a jamais possédé d’arme. Juste un coup-de-poing américain, qu’il cachait dans l’une de ses bottes. Et c’est ainsi qu’en 1985, deux ans à peine après son arrivée aux “Stups”, il a réalisé son premier “coup” : la saisie d’un kilo de cocaïne, pour la somme de 800 000 francs. L’équivalent, aujourd’hui, d’environ 250 000 euros. Cette prise reste aussi la première d’envergure de la BSP concernant la cocaïne. Jusqu’ici, la brigade s’intéressait au cannabis et surtout à l’héroïne qui, d’abord marginale et limitée à une jeunesse post-soixante-huitarde en quête de sensations fortes, touche en masse à partir des années 1970-1980 une autre jeunesse, venue de banlieue parisienne et des quartiers populaires de la capitale, jusqu’à devenir une épidémie. C’est l’époque, à Paris, de l’îlot Chalon, un quartier au cœur du XIIearrondissement au sein duquel des entrepôts abandonnés servent de zones de stockage d’héroïne, où le trafic et les shoots collectifs se font en pleine rue, et où les habitants sont contraints d’enjamber chaque soir des toxicomanes dans leur hall d’immeuble pour rentrer chez eux.


















