Le projet le plus long | Society
EnquĂȘte

Le projet le plus long

En Normandie, lĂ  oĂč les champs recrachent douilles et carcasses de tank Ă  chaque saison de labour, la Seconde Guerre mondiale est partout. DĂ©jĂ  94 lieux de mĂ©moire rĂ©pertoriĂ©s retracent cette Ă©poque de l'histoire. Mais alors, pourquoi l'arrivĂ©e d'un 95e dĂ©range-t-elle autant? EnquĂȘte, Ă  quelques jours du 80e anniversaire du DĂ©barquement.
  • Par Robin Bouctot et ChloĂ© Tridera
  • 19 min.
  • EnquĂȘte
Un groupe de personnes observe une reconstitution historique militaire en plein air, avec des véhicules anciens et des participants en tenue militaire.
 Photos : Vassili Feodoroff pour Society

Chaque annĂ©e, dĂ©but mai, des nuances de kaki viennent s’ajouter Ă  la palette de vert des bosquets, gazons, chĂȘnes et autres tilleuls du jardin du chĂąteau du Taillis, Ă  Duclair. Des Jeep, des scooters Cushman, des vĂ©hicules amphibiens, des tentes militaires et quelque 400 personnes rĂ©unies par l’envie de se plonger, le temps d’un week-end, dans le passĂ©. La “fĂȘte de la LibĂ©ration” est l’une des grand-messes des passionnĂ©s d’histoire martiale depuis 2005 en Normandie. Florian Joly, casquette d’officier de la Wehrmacht vissĂ©e sur la tĂȘte, ne louperait cela pour rien au monde. Assis sur une chaise dans une grange en pagaille, entre des boĂźtes en bois de rations de combat, des caleçons longs qui sĂšchent et une boĂźte de pastilles Vichy rouillĂ©e, il consulte une carte du bocage normand.
DĂ©jĂ  24 heures que ce jeune trentenaire mange et dort “histo”. “Hier soir, au menu, c’était soupe Ă  l’oignon et saucisse.” Car au camp de Duclair, on fait tout comme avant. La reconstitution est garantie sans anachronismes. Les filtres sont enlevĂ©s des cigarettes, le tabac se fume dans des pipes, on dort sur de la paille. Sur les cinq hectares du jardin, s’étalent Ă©galement un poste de communication, une infirmerie, une chapelle de fortune, un drapeau nazi. Nicolas Navarro, organisateur de l’évĂ©nement, propose des spectacles de reconstitution lors desquels des amateurs munis d’armes d’époque factices, noyĂ©s sous les effets pyrotechniques et les fumigĂšnes, rejouent l’opĂ©ration Overlord et la bataille des Haies, oĂč les soldats se sont battus “de maniĂšre hĂ©roĂŻque”, narre la voix off. AmoncelĂ©s devant la scĂšne, un champ pentu derriĂšre le chĂąteau, quelques centaines de spectateurs assistent, ce week-end de mai, Ă  ces “vĂ©ritables scĂšnes de guerre”. “Est-ce qu’il y en a qui feront semblant d’ĂȘtre morts?” demande une petite fille sur les Ă©paules de son pĂšre. “Dehors les schleus!” scande un autre. “On emporte le public dans une immersion totale”, se fĂ©licite ThĂ©o, 23 ans, l’un des participants. Cet habituĂ© de reconstitutions historiques tient Ă  prĂ©ciser: lui et ses amis ne jouent pas Ă  la guerre. Au contraire: “On le fait avec sĂ©rieux, on transmet leur histoire et on rend hommage Ă  ces hĂ©ros.”

Society #231

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