La maison qui reste | Society
Rencontre

La maison qui reste

Dans la vieille ville de Jérusalem, la famille Bashiti, palestinienne, se trouve au centre des tensions. La faute à leur maison, construite à deux pas de la mosquée al-Aqsa et convoitée par des groupes d'entrepreneurs ultraorthodoxes.
  • Par HĂ©lĂšne Coutard, Ă  JĂ©rusalem
  • 15 min.
  • Reportage
L'image montre trois soldats en uniforme vert et armĂ©s, se tenant devant une petite structure en pierre avec une porte ouverte, d'oĂč une personne habillĂ©e en noir regarde dehors. En arriĂšre-plan, on voit un dĂŽme dorĂ© et des arbres.
 Illustrations : Émilie Seto pour Society

Binar Bashiti est assise sur le canapĂ© du salon. Aux murs, des lettres dorĂ©es formant les mots “Happy Birthday” zigzaguent entre les photos de ses trois fils et de sa fille. La veille, c’était son 47e anniversaire. Mais les souvenirs de la fĂȘte lui paraissent dĂ©jĂ  flous. Le regard baissĂ©, ses mains s’agitent machinalement: elle tricote, comme elle a tricotĂ© tant de fois auparavant, un petit porte-clĂ©s. Les fils vert, rouge, noir et blanc forment peu Ă  peu les contours de son pays, la Palestine. Elle en a distribuĂ© des dizaines Ă  tous ceux qui sont venus fĂȘter la libĂ©ration d’Hisham, son fils aĂźnĂ©, en septembre dernier. Le cadeau Ă©tait accompagnĂ© d’une petite cuillĂšre, devenue un symbole de rĂ©sistance aprĂšs que six prisonniers palestiniens se sont Ă©chappĂ©s en septembre 2021 de la prison de Gilboa en creusant un tunnel Ă  l’aide de petites cuillĂšres. Aujourd’hui, des mois plus tard, Binar continue de tricoter pour s’occuper l’esprit et les mains, mais cela ne suffit pas pour Ă©viter de penser sans relĂąche Ă  la visite des soldats israĂ©liens qui entrent sans frapper dans son salon, tous les jours, et quand ce n’est pas tous les jours, toutes les semaines. Ni Ă  son fils Abdul-Rahman, allongĂ© dans la piĂšce d’à cĂŽtĂ©, assignĂ© Ă  rĂ©sidence pour encore une semaine. Elle n’a pas besoin de se pencher en avant pour savoir qu’il regarde le plafond l’air perdu, mais elle le fait quand mĂȘme: elle se penche et l’aperçoit, les pieds dans le vide, les mains derriĂšre la nuque. Et au-dessus de sa silhouette, cette vue. L’esplanade des MosquĂ©es, juste lĂ , sous la fenĂȘtre des chambres de la famille Bashiti, le dĂŽme du Rocher et sa coupole Ă©tincelante. Et Ă  gauche, la mosquĂ©e al-Aqsa, troisiĂšme lieu le plus saint de l’Islam. Chaque annĂ©e pendant le ramadan, environ 250 000 musulmans font le pĂšlerinage pour venir prier ici. Pour les Bashiti, c’est aussi un peu leur jardin, et la raison de tous leurs soucis.

Society #186

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