Les Fugitives | Society
Dossier

Les Fugitives

En Arabie saoudite, les femmes restent “sous tutelle” d'un homme toute leur vie. TraumatisĂ©es par ce systĂšme, un nombre grandissant de jeunes filles fuient le pays, dans l'espoir d'une vie meilleure. Maha et Wafa Al-Subaie sont les derniĂšres fugueuses en date.CachĂ©es en GĂ©orgie, oĂč elles tentaient d’échapper aux reprĂ©sailles en attendant de trouver une terre d’accueil, les deux sƓurs ont reçu Society pour faire le rĂ©cit exclusif de leur fuite aux allures d’épopĂ©e.
  • Par HĂ©lĂšne Coutard - Photos: Daro Sulakauri
  • 27 min.
  • RĂ©cit
Deux personnes sont debout devant un mur clair. L'une porte une chemise rose et est assise, tandis que l'autre, debout, porte un blazer à motifs avec un col roulé blanc. Elles ont toutes les deux les bras croisés ou posés.
 Photos : Daro Sulakauri pour Society

Le tĂ©lĂ©phone sonne souvent au milieu de la nuit. Lorsque cela arrive, il faut quelques secondes aux deux sƓurs pour se rappeler oĂč elles sont. Ce n’est pas leur maison, ce n’est pas leur pays, les voix qu’elles entendent par-delĂ  les murs ne s’expriment pas dans leur langue.

Dans la petite chambre, l’iPhone illumine le plafond blanc de notifications colorĂ©es. Alors, une main se tend dans la pĂ©nombre, tĂątonne. Peine perdue: trop souvent, s’affichent sur l’écran des menaces ou des mensonges, destinĂ©s Ă  les ramener chez elles. Mais qu’appeler “chez elles”, dĂ©sormais? Le 1er avril dernier, aprĂšs une vie entiĂšre de brimades et de soumission aux hommes de leur famille, Wafa, 25 ans, et Maha, 28 ans, ont quittĂ© l’Arabie saoudite pour toujours. Leur fuite les a d’abord amenĂ©es en GĂ©orgie, oĂč les citoyens saoudiens peuvent vivre un an sans visa. C’est lĂ , en transit dans un prĂ©sent suspendu, cachĂ©es et protĂ©gĂ©es par des gardes qui ne parlent que gĂ©orgien, que les deux sƓurs ont donnĂ© rendez-vous en cet aprĂšs-midi d’avril. Elles reçoivent comme elles peuvent, dans une piĂšce encombrĂ©e de quelques chaises aux coussins dĂ©garnis et d’une tĂ©lĂ© ayant connu l’URSS. Les mots se ruent et parfois se cognent. Sans se regarder, Ă  la façon intime qu’ont les gens qui ont grandi ensemble de communiquer, elles se murmurent des phrases Ă  moitiĂ© prononcĂ©es qu’un regard Ă©changĂ© suffit Ă  terminer. Concertation silencieuse. Wafa prend la parole.

Society #106

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