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EnquĂȘte

France Europe Express

Il devait reprĂ©senter un nouvel espoir pour la construction europĂ©enne. Mais Ă  Bruxelles et Ă  Strasbourg, il a déçu. Trop arrogant, trop pressĂ©, trop autoritaire, Emmanuel Macron n'a –en tout cas jusqu'ici– pas encore trouvĂ© la bonne stratĂ©gie pour peser dans l'UE. À quelques jours des Ă©lections europĂ©ennes, retour sur un gĂąchis. Un de plus.
  • Par Emmanuelle Andreani
  • 26 min.
  • EnquĂȘte
Illustration pour France Europe Express
 Â©FNMF/N. MERGUI

Qu’y a-t-il de plus cruel qu’un espoir déçu? Peut-ĂȘtre ceci: la crainte que ce soit le dernier. Dans une France oĂč l’Europe ne suscite plus guĂšre d’enthousiasme, ils font partie de celles et ceux qui y ont toujours cru –qui y croient encore. Pas comme une incantation creuse, mais comme un projet d’avenir, concret, qui marcherait enfin. L’Union europĂ©enne, ce machin technocratique nĂ©olibĂ©ral qui fait soupirer et qui assomme les opinions publiques, ils en dĂ©noncent les imperfections, l’enlisement, les lourdeurs (qu’ils connaissent souvent dans le dĂ©tail pour s’y ĂȘtre frottĂ©s de l’intĂ©rieur), mais ils pensent, malgrĂ© tout, qu’on peut les dĂ©passer. Politiques, universitaires, diplomates, fonctionnaires français Ă  Bruxelles, ils se disent “europĂ©istes”, un nĂ©ologisme imaginĂ© en 1915 par l’écrivain Jules Romains devenu, depuis, une insulte dans la bouche de gens comme Jordan Bardella ou Nicolas Dupont-Aignan, qui n’ont cessĂ©, dans cette campagne Ă©lectorale, de brocarder les “europĂ©istes bĂ©ats”.

Alors Ă©videmment, quand Emmanuel Macron s’est lancĂ© dans la course Ă  la prĂ©sidence de la RĂ©publique il y a maintenant trois ans, ils se sont tous dit “enfin”. “Enfin un candidat français qui n’a pas honte de l’Europe, qui s’affiche avec le drapeau europĂ©en pendant sa campagne, qui va mĂȘme fĂȘter sa victoire, au Louvre, au son de L’Ode Ă  la joie de Beethoven, l’hymne europĂ©en!” rĂ©sume un ancien haut fonctionnaire europĂ©en qui s’est engagĂ© dans sa campagne prĂ©sidentielle. Comme lui, ils ont Ă©tĂ© nombreux, dans ces cercles pro-europĂ©ens, Ă  rejoindre l’équipe de Macron en 2016. Depuis François Mitterrand, aucun chef d’État en France, pourtant le pays des pĂšres fondateurs Jean Monnet et Maurice Schumann, n’avait autant assumĂ© son  europĂ©isme.

OĂč en sont-ils aujourd’hui? Eh bien, rĂ©sume un diplomate, “disons que c’est compliquĂ©â€. En rĂ©alitĂ©, Ă  les Ă©couter, pas tant que ça. D’une façon ou d’une autre, assumĂ©e ou pas, virulente ou nuancĂ©e, ils en sont au mĂȘme point: déçus et inquiets. “Des erreurs ont Ă©tĂ© commises, commente Alberto Alemanno, professeur de droit de l’Union europĂ©enne Ă  HEC Paris, expert auprĂšs de la Commission. Mais on est rĂ©ticents Ă  les dĂ©noncer parce que ce serait comme tirer sur le pianiste.” Il s’explique: “Macron est quasiment le seul Ă  jouer haut et fort une musique europĂ©enne aujourd’hui. Ce dont on a peur, c’est que si on lui tire dessus, il arrĂȘte de jouer. Et que la musique, eh bien, elle finisse par s’arrĂȘter.” Shahin VallĂ©e, ancien conseiller Ă©conomie de Macron Ă  Bercy, aujourd’hui chercheur en Ă©conomie Ă  Londres, s’autorise, lui, à tirer sur le pianiste. Tout simplement parce que, Ă  l’écouter, il joue faux. Le 17 avril, le jeune Ă©conomiste a publiĂ© une tribune dans le Guardian. “Macron avait une vision ambitieuse et les moyens de la rĂ©aliser. Mais aujourd’hui, cette ambition a disparu et beaucoup d’espoirs aussi”, y Ă©crit-il. Dans un cafĂ© parisien, il hoche la tĂȘte, l’air morose: “Ce qui m’inquiĂšte terriblement, c’est que dans deux ans, quand on fera le bilan, que l’on dira qu’au fond il n’a rien obtenu et qu’il a Ă©tĂ© un cogestionnaire avec Merkel du statu quo de l’UE, le discours pro-europĂ©en en France sera devenu dĂ©finitivement inaudible. Les gens nous diront: ‘Vous aviez le meilleur prĂ©sident pour changer l’Europe, il Ă©tait aimĂ© des Allemands, de la Commission, il avait une aura, une vision et il n’a rien fait. Pourquoi? Parce que l’Europe ne veut pas, ne peut pas changer!” Il sera alors trĂšs, trĂšs dur de leur dire: ‘Non mais vous ne pouvez pas dire ça, Macron a fait telle ou telle erreur, etc.’ Et c’est ça qui me terrifie.”

Les combats perdus d’Emmanuel Macron

“Je suis venu vous parler d’Europe.” C’est par ces mots, prononcĂ©s avec emphase dans l’amphithéùtre de la Sorbonne le 26 septembre 2017, que Macron avait entamĂ© son discours dĂ©voilant son “initiative europĂ©enne”. Tout y Ă©tait grand, grandiloquent, presque dĂ©mesurĂ©. Le lieu, le ton solennel, la durĂ©e (1h30), le nombre de propositions (une cinquantaine), leur variĂ©tĂ©, leur audace: crĂ©ation d’une armĂ©e europĂ©enne, d’un salaire minimum europĂ©en, d’un Parlement de la zone euro avec un ministre et un budget propres, de nouvelles taxes garantissant plus de justice sociale sur les transactions financiĂšres, sur les profits des gĂ©ants du numĂ©rique (taxe GAFA), sur les Ă©missions de CO2  ; extension du programme Erasmus aux lycĂ©ens  ; rĂ©forme de la politique agricole commune
 “C’était courageux de sa part de dire ainsi aux Français ‘Vous avez besoin de l’Europe’ dans un climat oĂč, en dĂ©finitive, le sujet n’est pas trĂšs fĂ©dĂ©rateur et à un moment oĂč l’UE Ă©tait –elle l’est toujours– engluĂ©e dans un marais d’euroscepticisme, de nationalisme, de dĂ©magogie infĂąme”, salue un diplomate belge. Et aprĂšs? AprĂšs, rien, ou si peu, dĂ©plorent ceux qui y Ă©taient. Le discours a bien suscitĂ© l’enthousiasme de dirigeants comme Jean-Claude Juncker, le patron de la Commission, ou chez les autres États membres, en Espagne et en GrĂšce notamment, mais ça s’est arrĂȘtĂ© lĂ . De la mĂȘme maniĂšre, la lettre de Macron “pour une renaissance europĂ©enne” adressĂ©e en mars dernier aux citoyens des 28 pays membres, dans laquelle il reprenait les idĂ©es phares de la Sorbonne et avançait d’autres propositions, a sonnĂ© dans le vide. “Ce qui me frappe avec ces initiatives, c’est qu’elles Ă©taient une occasion pour les autres pays de venir avec des idĂ©es, eux aussi, d’ouvrir le dĂ©bat, explique l’ambassadeur Pierre Vimont, ancien directeur du service diplomatique de l’UE. La nouvelle patronne de la CDU allemande, Annegret Kramp-Karrenbauer, a bien lancĂ© deux ou trois contre-propositions, mais c’est tout
 C’est dommage qu’aujourd’hui, Macron soit le seul Ă  lancer des idĂ©es.” Alors dans son camp, on s’interroge: faut-il simplement y voir le signe d’une mauvaise volontĂ© de la part des autres États membres? D’un manque d’intĂ©rĂȘt pour ses propositions? Ou bien une incapacitĂ© du prĂ©sident français Ă  mobiliser et Ă  faire partager ses idĂ©es?

En deux ans, en tout cas, nombre d’entre elles ont dĂ» ĂȘtre abandonnĂ©es. La dĂ©convenue la plus retentissante a sans aucun doute Ă©tĂ© enregistrĂ©e en mars dernier, encore, quand son projet de taxe “GAFA” (les initiales de Google, Amazon, Facebook et Apple) est tombĂ© Ă  l’eau aprĂšs un an et demi de nĂ©gociations. Le concept Ă©tait pourtant sĂ©duisant: il avait Ă©tĂ© pensĂ© comme une rĂ©ponse aux stratĂ©gies d’optimisation fiscale mises au point par ces multinationales qui transfĂšrent de façon artificielle leurs profits rĂ©alisĂ©s en Europe dans ceux de ses États membres ayant les taux d’imposition les plus bas, comme le Luxembourg ou l’Irlande. Le sujet est complexe: cela fait des annĂ©es que l’UE rĂ©flĂ©chit Ă  une harmonisation de la fiscalitĂ©, qui rendrait ces stratĂ©gies d’optimisation moins efficaces (s’il y avait moins d’écart entre les pays ayant des taux d’imposition Ă©levĂ©s, comme la France, et l’Irlande ou le Luxembourg, les entreprises auraient en effet moins intĂ©rĂȘt Ă  s’installer dans ces derniers pour y transfĂ©rer leurs profits). “Mais ces discussions traĂźnaient en longueur, explique une conseillĂšre Ă  Bercy qui a participĂ© aux nĂ©gociations. Il fallait imaginer une autre voie, plus rapide.” Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, a Ă©tĂ© chargĂ© de trouver une solution au niveau europĂ©en. “Le but, c’était aussi de pouvoir se prĂ©valoir d’une ‘victoire française’ Ă  Bruxelles avant les europĂ©ennes, se souvient un ancien conseiller du prĂ©sident. Et c’est dĂ©jĂ  peut-ĂȘtre en cela que le projet Ă©tait, dĂšs le dĂ©part, assez mal engagĂ©â€Šâ€

La France veut aller vite. Trop? Au dĂ©but, la stratĂ©gie dĂ©ployĂ©e semble la bonne. DĂšs septembre, Le Maire obtient de son homologue allemand Wolfgang SchaĂŒble qu’il cosigne une lettre demandant Ă  Bruxelles d’étudier le principe d’une “taxe d’égalisation”, qui serait prĂ©levĂ©e sur les chiffres d’affaires –plus compliquĂ©s Ă  dĂ©localiser que les profits. D’autres pays signent: Italie, Espagne, Grande-Bretagne, puis cinq autres encore, lors d’un sommet à Tallinn, en Estonie, le mĂȘme mois. Dans la foulĂ©e, Ă  la Sorbonne donc, Macron martĂšle sa volontĂ© d’imposer cette mesure, tandis que Le Maire multiplie les interventions volontaristes sur le sujet. En mars 2018, la Commission prĂ©sente son texte: elle propose une taxe visant les grosses multinationales, censĂ©e prĂ©lever 3% de leurs recettes gĂ©nĂ©rĂ©es par les ventes d’espaces publicitaires et des donnĂ©es des utilisateurs (Google, Facebook) ou par la mise en relation des internautes dans le cadre d’un service (Airbnb, Uber). “Ce jour-lĂ , pour nous, c’était une forme de victoire. MĂȘme si l’on savait que le plus dur –convaincre les 27 autres, l’unanimitĂ© Ă©tant la rĂšgle pour ces sujets-là– restait Ă  venir”, se remĂ©more une source Ă  l’ÉlysĂ©e. D’autant qu’en coulisses, les choses se prĂ©sentent dĂ©jĂ  moins bien. La France a-t-elle pĂ©chĂ© par orgueil? Par empressement? La vĂ©ritĂ©, c’est que depuis des mois, ses partenaires allemands freinent. Depuis les Ă©lections, en fait, et le changement de ministre: Olaf Scholz, issu du Parti social-dĂ©mocrate (SPD) a remplacĂ© SchaĂŒble. “Et clairement, Scholz n’a jamais Ă©tĂ© trĂšs chaud, rĂ©sume un haut fonctionnaire europĂ©en qui a assistĂ© aux nĂ©gociations. Quand il en parlait avec Le Maire, Scholz ne disait ni oui ni non, plutĂŽt un truc genre ‘mmmh’. C’était quand mĂȘme assez facile à dĂ©chiffrer. Mais c’est comme si pendant des mois, l’ÉlysĂ©e et Bercy s’était voilĂ© les yeux.” L’Allemagne y viendra, se disent-ils alors, elle ne prendra pas le risque de mettre en pĂ©ril son amitiĂ© avec la France sur ce sujet. Quant Ă  l’Irlande, principale opposante au projet, elle ne fera pas barrage jusqu’au bout, estiment-ils, cela la ferait apparaĂźtre trop isolĂ©e, surtout dans le contexte du Brexit oĂč le pays a besoin du soutien de l’UE. Le texte de la Commission est discutĂ© pour la premiĂšre fois fin avril, Ă  Sofia, en Bulgarie. Ce jour-lĂ , les hĂ©sitations des uns et des autres Ă©clatent au grand jour, y compris parmi les soutiens de la France: si cette taxe est mise en Ɠuvre, l’AmĂ©rique de Donald Tump ne risque-t-elle pas de se venger avec des mesures de rĂ©torsion commerciale? Ne devrait-on pas plutĂŽt rĂ©flĂ©chir avec les États-Unis Ă  une rĂ©forme mondiale de la fiscalitĂ© plutĂŽt qu’à une initiative strictement europĂ©enne? Scholz, lui, refuse de prendre la parole pour dĂ©fendre le texte. Le Maire entre alors dans une colĂšre froide. “Il Ă©tait furieux, tĂ©moigne le mĂȘme haut fonctionnaire, qui est alors dans la salle. Il a commencĂ© son discours comme ça: ‘Beaucoup de gens pensent que l’UE est dĂ©faillante. S’ils avaient vu le spectacle que vous venez de donner, ils seraient fous de rage et ils auraient raison.’ Puis, il a fait la leçon Ă  tout le monde. Et Ă  la fin, il a dit: ‘Si vous voulez aller aux Ă©lections europĂ©ennes l’an prochain avec le message ‘Nous avons beaucoup parlĂ©, beaucoup dĂ©battu, mais pris aucune dĂ©cision’, bonne chance!’” Le Maire a-t-il braquĂ© les autres pays en agissant ainsi? “Ce n’était que le dĂ©but des discussions, il avait encore un peu de latitude pour convaincre. Bon, il n’a pas Ă©tĂ© d’une subtilitĂ© extraordinaire, estime la mĂȘme source. À sa dĂ©charge, je ne suis pas certain que s’il avait Ă©tĂ© plus subtil, cela aurait forcĂ©ment marchĂ©â€Šâ€ Les mois suivants, le texte sera peu Ă  peu vidĂ© de sa substance pour finalement ĂȘtre rejetĂ©. Fin fĂ©vrier dernier, Le Maire Ă©tait obligĂ© d’admettre qu’il n’obtiendrait pas d’accord, et la France dĂ©cidait de mettre en place une taxe GAFA nationale, d’une portĂ©e bien moindre.

“T’es tout seul, connard”

Au tĂ©lĂ©phone, Olivier Costa soupire. “Vous avez vu le film de Jean Yanne, Deux heures moins le quart avant JĂ©sus-Christ?” demande ce politologue, directeur de recherche au CNRS, qui a longuement Ă©tudiĂ© les relations entre la France et l’UE. “Il y a une scĂšne oĂč Coluche est portĂ© par une foule de commerçants, il a Ă©tĂ© dĂ©signĂ© pour aller exprimer leurs revendications aux Romains. Il leur fait sa longue dĂ©claration et, au bout d’un moment, on s’aperçoit que la foule l’a lĂąchĂ©, et le Romain lui lance: ‘T’es tout seul, connard.’ La France Ă  Bruxelles, c’est souvent un peu ça. On part bille en tĂȘte sur une grande idĂ©e que l’on trouve formidable, et puis quand on se retourne, il n’y a plus personne derriĂšre.” Peut-ĂȘtre parce qu’on ne s’est mĂȘme pas souciĂ©, avant, de savoir si nos idĂ©es pouvaient intĂ©resser les autres? L’ambassadeur de SuĂšde en France, Veronika Wand-Danielsson, Ă©tait Ă  la Sorbonne en septembre 2017 quand Macron y a prononcĂ© sa tirade. Selon elle, il y a eu un avant et un aprĂšs la Sorbonne. “L’élection de ce prĂ©sident jeune, rĂ©formiste, ouvertement pro-europĂ©en avait suscitĂ© un grand espoir. Un an et demi aprĂšs, la situation est devenue plus difficile. Dans les rĂ©formes qu’il a proposĂ©es, il y en a certaines que nous partageons –la nĂ©cessitĂ© notamment d’investir dans l’innovation, dans une croissance verte, l’intelligence artificielle. Et d’autres, fondĂ©es sur l’idĂ©e qu’il faut se protĂ©ger de dangers perçus, comme la globalisation, les GAFA et les menaces sĂ©curitaires
 Tout cela existe, bien sĂ»r, mais en SuĂšde, nous voyons plutĂŽt une Europe ouverte au monde, qui aborde ses transformations comme de nouvelles opportunitĂ©s.” Et Ă  l’écouter, la France a du mal Ă  comprendre cela. Un autre diplomate Ă©tranger s’amuse du fait que le prĂ©sident français “se prenne un peu pour le prĂ©sident de l’Europe”. “Il y a quelques mois, un conseiller de Macron m’a dit: ‘Le prĂ©sident aimerait que sa proposition soit mise en Ɠuvre dans un dĂ©lai de six mois.’ Je lui ai rĂ©pondu: ‘Mais vous imaginez un TchĂšque ou un Grec qui vous dirait: ‘Mon prĂ©sident veut ceci ou cela, et que ce soit mis en Ɠuvre dans tel ou tel dĂ©lai’? Vous trouveriez ça un peu prĂ©somptueux, non?” Pierre Vimont: “Les Français ont toujours Ă©tĂ© comme ça. À chaque Ă©lection, la nouvelle majoritĂ© dit: ‘Non, non, mais cette fois on va faire attention.’ Et puis en rĂ©alitĂ©, on ne change jamais.” C’est Nicolas Sarkozy qui martĂšle que la “France est de retour en Europe” le soir de son Ă©lection, le 7 mai 2007, avant d’essayer d’imposer Ă  tout le monde son projet d’Union pour la MĂ©diterranĂ©e, sans mĂȘme se soucier du fait que cela n’intĂ©resse pas la moitiĂ© des États membres, non-mĂ©diterranĂ©ens, et qu’ils puissent trouver cela vexant. Sans surprise, le projet a Ă©tĂ© enterrĂ©. “N’est-elle pas un peu rudimentaire, la mĂ©thode qui consiste Ă  avancer de grandes idĂ©es, sans souci de nos partenaires, en causant des blessures qu’il faut ensuite soigner?” s’interrogeait Ă  l’époque Sylvie Goulard, ancienne dĂ©putĂ©e europĂ©enne et Ă©phĂ©mĂšre ministre des ArmĂ©es de Macron, dans son livre Il faut cultiver notre jardin europĂ©en. En 1989, Mitterrand n’avait-il pas dĂ©jĂ  vexĂ© tous les pays d’Europe de l’Est, qui Ă©taient en train de se libĂ©rer du communisme et rĂȘvaient dĂ©jĂ  d’ĂȘtre intĂ©grĂ©s Ă  la CommunautĂ© europĂ©enne, avec son projet de “grande confĂ©dĂ©ration”, sorte de sas d’entrĂ©e? Le projet avait Ă©tĂ©, lui aussi, un Ă©chec. “Il avait compris qu’un Ă©largissement Ă  l’Est Ă©tait inĂ©vitable, mais que cela dĂ©stabiliserait forcĂ©ment l’Europe, se souvient Pierre Vimont, alors jeune conseiller Ă  Bruxelles. Il pensait qu’il valait donc mieux avancer par Ă©tapes. Mais il a lancĂ© ce projet sans concertation, et les pays concernĂ©s l’ont mal pris.”

“Il y a quelques mois, un conseiller de Macron m’a dit: ‘Le prĂ©sident aimerait que sa proposition soit mise en Ɠuvre dans un dĂ©lai de six mois’. Vous imaginez un TchĂšque ou un Grec dire cela?”

Un diplomate étranger

Au dĂ©but de son mandat, Macron a, lui, multipliĂ© les voyages en Europe, notamment centrale et orientale. “Il a visitĂ© 19 pays durant ses 20 premiers mois de mandat, souligne-t-on Ă  l’ÉlysĂ©e. C’est lĂ  oĂč, avec lui, il y a vraiment eu une rupture dans la mĂ©thode.” En Europe de l’Est, le but Ă©tait notamment d’arracher aux chefs d’État un accord pour un durcissement de la directive sur les travailleurs dĂ©tachĂ©s -–les fameux ‘plombiers polonais’. Macron a bien obtenu des avancĂ©es, comme l’obligation pour les employeurs de payer l’hĂ©bergement et les frais de transport des travailleurs ou la rĂ©duction dĂ©tachement autorisĂ©e de 24 à 12 mois. “Mais de lĂ  Ă  parler de victoire, comme l’a fait la France
” soupire Jean-Christophe Paris, assistant parlementaire du socialiste Guillaume Balas, qui a beaucoup travaillĂ© sur le texte. “C’était oublier que pour obtenir cet accord, on a dĂ» accepter que les chauffeurs routiers soient exclus du champ d’application de la directive, alors qu’il s’agit de la premiĂšre profession concernĂ©e! Quant Ă  la durĂ©e de dĂ©tachement, elle n’est dĂ©jĂ , en moyenne, que de quelques semaines, donc les ‘avancĂ©es’ obtenues en la matiĂšre sont toutes relatives
 Le problĂšme, quand vous prĂ©sentez cela comme une grande victoire, c’est que dans les faits, sur le terrain, les gens se rendent compte que ça n’a rien changĂ©, que ça reste moins cher de faire bosser des gens de l’Est, sur les chantiers par exemple. Donc c’est forcĂ©ment dĂ©ceptif”, poursuit-il, avant de dĂ©plorer que le ton employĂ© dans ces nĂ©gociations n’ait pas Ă©tĂ© le bon. “À un moment, il a voulu se la jouer Ă  la Merkel. Il a accusĂ© les pays de l’Est de ‘dumping social’, il a menacĂ© de leur couper des fonds s’ils n’obtempĂ©raient pas. C’est oublier que les entreprises françaises qui embauchent ces travailleurs Ă  bas prix sont tout aussi responsables du ‘dumping social’. C’est stigmatisant pour ces pays, et ça les braque sur d’autres sujets oĂč on aurait bien besoin de leur soutien
”

Un couple franco-allemand en crise

Ceux qui connaissent l’UE de l’intĂ©rieur l’admettent: faire avancer les choses dans une Europe Ă  28 ou 27 (une fois que le Brexit sera effectif) exige de la patience, de la persĂ©vĂ©rance, de l’abnĂ©gation. Le systĂšme europĂ©en n’est pas vraiment conçu pour y dĂ©crocher des “victoires”. “Je n’ai jamais compris cette logique française qui veut que l’on revienne de Bruxelles en ramenant la tĂȘte et la queue de je ne sais qui sur je ne sais quel sujet, s’amuse un ancien dĂ©putĂ© europĂ©en. La question qu’il faut se poser, c’est plutĂŽt: comment on peut avoir de l’influence dans un jeu complexe? Si vous voulez faire aboutir un truc aussi ambitieux qu’une taxe GAFA, il faut aller voir les pays les uns aprĂšs les autres, et pas seulement les chefs d’État, mais les syndicats, les partis politiques, les ONG qui peuvent faire bouger les opinions publiques
 Et puis, il faut se taper des heures de discussions avec un Letton, un Finlandais
 ça, les Français, malheureusement, ça n’a jamais trop Ă©tĂ© leur truc.” Pendant longtemps, il leur a suffi de compter sur l’Allemagne. Pour certains, la difficultĂ© actuelle de Macron Ă  relancer l’Europe ne tiendrait qu’à cela: l’essoufflement du sacro-saint moteur franco-allemand. Le jeune prĂ©sident serait tombĂ© Ă  un mauvais moment, seul face Ă  une Angela Merkel en fin de carriĂšre, prise dans des difficultĂ©s intĂ©rieures, peu rĂ©ceptive Ă  ses grands projets europĂ©ens. Or, estime Pascal Lamy, ancien commissaire europĂ©en pour le commerce, “rien de grand ne s’est jamais fait en Europe sans le moteur franco-allemand. Il n’y a rien Ă  faire, on est gĂ©opolitiquement insĂ©parables, et la raison principale, c’est que comme on n’est a priori pas d’accord sur beaucoup de choses, Ă  partir du moment oĂč l’on arrive Ă  trouver un compromis –et Dieu sait que c’est compliqué– ce compromis est susceptible de mettre tous les autres d’accord”. Et pourtant, force est de constater que ça ne marche plus.  AprĂšs la taxe GAFA: les projets pour la zone euro. Macron rĂȘvait d’un vrai budget pour les pays membres de la monnaie unique, avec un ministĂšre et un contrĂŽle du Parlement qui permettraient notamment de venir en aide aux États en difficultĂ© en cas, par exemple, de nouvelle crise grecque. Merkel a fini par lui accorder un oui de principe sur la seule idĂ©e de budget, qui a Ă©tĂ© actĂ© dans la dĂ©claration de Meseberg, en dĂ©cembre dernier. Mais l’idĂ©e a finalement elle aussi Ă©tĂ© en grande partie rejetĂ©e, cette fois principalement par les Pays-Bas et l’Europe du Nord, fin dĂ©cembre: le “budget” est devenu une simple “ligne budgĂ©taire” au montant non dĂ©terminĂ©, rĂ©servĂ©e aux pays membres de la zone euro, dans le budget global. “Évidemment, il faut faire attention, poursuit Lamy. Si les Français dĂ©barquent à Bruxelles en disant ‘Regardez, on s’est mis d’accord avec les Allemands, vous n’avez qu’à signer là’, ce n’est pas forcĂ©ment la bonne stratĂ©gie. Il y a moyen de faire la mĂȘme chose plus discrĂštement
”

La France Ă  Bruxelles, c’est souvent comme ça: on part bille en tĂȘte sur une grande idĂ©e, et puis quand on se retourne, il n’y a plus personne derriĂšre

Olivier Costa, politologue

Le risque, estime Shahin VallĂ©e, est aussi d’oublier le reste de l’Europe: “La France a dĂ©pensĂ© Ă©normĂ©ment de son capital politique dans la dĂ©claration franco-allemande de Meseberg. C’était une rĂ©elle avancĂ©e, certes, mais quand les NĂ©erlandais l’ont tuĂ©e en vol quelques jours plus tard, il n’y a pas eu un Espagnol, un Belge, un Italien, pour la dĂ©fendre. Pourquoi? Parce qu’on n’est mĂȘme pas allĂ©s les voir pour obtenir leur soutien! C’est un Ă©chec diplomatique majeur.” Sur le fond, le diplomate Pierre Vimont, lui, regrette que les Français s’attachent toujours Ă  “des idĂ©es spectaculaires qui sont pourtant, par dĂ©finition, plus compliquĂ©es Ă  faire accepter. Sur la zone euro, il y a un tas de dossiers plus techniques, concernant l’union bancaire ou celle des capitaux, sur lesquels il aurait Ă©tĂ© plus utile d’avancer
” ForcĂ©ment, c’est moins vendeur. Une tendance qui a marquĂ© toutes les pĂ©riodes oĂč la France a exercĂ© la prĂ©sidence tournante de l’UE, dĂ©crit-il: “C’était trĂšs frappant. Une prĂ©sidence, c’est six mois, donc cela passe trĂšs vite. Mais Ă  chaque fois, cela se passait de la mĂȘme façon: l’ÉlysĂ©e demandait Ă  tous les ministĂšres, en prĂ©vision de la prĂ©sidence, quels projets ils voulaient faire avancer et on prenait tout ça, on faisait un grand programme trĂšs ambitieux, on le passait au secrĂ©tariat du Conseil europĂ©en et tout le monde s’arrachait les cheveux. On oubliait au passage qu’il y avait dĂ©jĂ  des dossiers en cours
 Au Conseil, ils se disaient: ‘Ah, voilĂ  encore les Français qui arrivent
’ Tout cela contribue Ă  nous faire passer pour arrogants.” Il marque une pause, puis: “On peut le dĂ©plorer, et en mĂȘme temps, je me dis que cette arrogance-lĂ  est consubstantielle Ă  la crĂ©ativitĂ© française. Il faut peut-ĂȘtre faire avec.” Pascal Lamy: “Il ne faut pas oublier que la France est incontournable dans l’UE. Regardez les dĂ©cisions prises au Conseil: il est trĂšs rare que notre pays soit mis en minoritĂ©. Si vous regardez 50 ans de construction europĂ©enne, la France a Ă©tĂ© dĂ©terminante.”

Aucun Français parmi les députés européens influents

De l’avis de tous, elle aurait pu l’ĂȘtre encore plus si elle n’avait pas nĂ©gligĂ© la seule institution que, paradoxalement, elle abrite, Ă  Strasbourg: le Parlement. L’assemblĂ©e europĂ©enne n’a jamais vraiment intĂ©ressĂ© les dirigeants hexagonaux, qui l’ont trop souvent vue comme un placard oĂč recaser des politiques en fin de course. Un lieu d’influence pourtant stratĂ©gique: les Ă©lus y cĂŽtoient toutes les nationalitĂ©s au sein des groupes politiques et des commissions. “En jouant la carte du Parlement, on peut influer les opinions des autres pays, se faire des alliĂ©s, peser sur les dĂ©cisions du Conseil, tĂ©moigne Jean-Christophe Paris, assistant parlementaire. C’est ce qu’ont trĂšs bien compris les Allemands.” Eux appliquent en effet une mĂ©thode rigoureuse: chacun de leurs Ă©lus fait trois mandats. Le premier pour apprendre, le deuxiĂšme pour exercer des responsabilitĂ©s (prĂ©sident de commission, de groupe, etc.) et le troisiĂšme pour transmettre. À l’image de Martin Schulz, devenu prĂ©sident du Parlement aprĂšs sept ans passĂ©s Ă  la tĂȘte du groupe socialiste. La France, en revanche, ne compte aucun Français dans le classement des quinze dĂ©putĂ©s les plus influents, selon le think tank VoteWatch Europe. “Les Français se servent des Ă©lections europĂ©ennes comme test de popularitĂ©, regrette le politologue Olivier Costa. Regardez les listes aujourd’hui: Macron, comme MĂ©lenchon ou d’autres encore ont placĂ© Ă  leur tĂȘte des personnalitĂ©s qui ne risquent pas de leur faire de l’ombre. Ce manque d’investissement au Parlement est trĂšs mal perçu dans les autres pays.”

“Je n’ai jamais compris cette logique française qui veut qu’on ramĂšne de Bruxelles la tĂȘte de je ne sais qui. La question qu’il faut se poser c’est plutĂŽt: comment on peut avoir de l’influence dans un jeu complexe?” 

Un ancien député européen

À la Sorbonne, Emmanuel Macron avait pourtant promis, lĂ  encore, la rupture: “Ce Parlement, la France l’a souvent vu comme la seconde division de la politique nationale (
) C’est une faute grave.” Or, Ă  quelques exceptions prĂšs (notamment l’écologiste Pascal Canfin ou Dominique Riquet, qui a dĂ©jĂ  effectuĂ© deux mandats Ă  Strasbourg), sa liste Renaissance ne compte quasiment pas de dĂ©putĂ©s sortants, connaissant le fonctionnement, complexe, de l’institution. En ce qui concerne Nathalie Loiseau, outre son manque d’expĂ©rience politique, beaucoup s’inquiĂštent de son manque d’expĂ©rience europĂ©enne. “Bien sĂ»r, elle a Ă©tĂ© ministre des Affaires europĂ©ennes, poursuit l’assistant parlementaire. Mais ça ne veut pas dire grand-chose: la France a eu dix ministres Ă  ce poste en dix ans
 Au passage, c’est dire Ă  quel point notre pays attache de l’importance aux questions europĂ©ennes!” Encore une fois, Shahin VallĂ©e hoche la tĂȘte: “Je rĂȘvais d’un Ă©lan avec les europĂ©ennes, j’imaginais Macron Ă  la tĂȘte d’une coalition paneuropĂ©enne et transpartisane, capable de constituer un groupe fort, de forger une coalition large avec les socialistes et les Verts europĂ©ens, de dicter l’agenda et de placer des gens qui comptent Ă  des postes clĂ©s, Ă  la prĂ©sidence de la Commission, par exemple.” Macron souhaiterait que le poste revienne Ă  Michel Barnier  ; l’Allemagne, dont l’accord est essentiel, portant plutĂŽt son candidat, Manfred Weber. Le prĂ©sident français avait aussi promis de constituer des alliances politiques transnationales avec des partis Ă  son image, comme Ciudadanos en Espagne ou le Parti dĂ©mocrate italien. Sans grand succĂšs, jusqu’ici. “Au lieu de constituer des plateformes politiques solides, on s’est Ă©puisĂ©s, comme d’habitude, Ă  rapporter des trophĂ©es Ă  paternitĂ© française. On s’épuise dans une campagne nationale Ă  savoir si LREM sera devant ou derriĂšre le Rassemblement national et on oublie que c’est secondaire. En marche! risque de se retrouver avec 20 dĂ©putĂ©s europĂ©ens, inexpĂ©rimentĂ©s et isolĂ©s –en gros, pas de quoi renverser la table. Et ce n’est pas du tout ce que l’on avait imaginĂ©.” 

Society #106

Deux personnes sont debout devant un mur clair. L'une porte une chemise rose et est assise, tandis que l'autre, debout, porte un blazer à motifs avec un col roulé blanc. Elles ont toutes les deux les bras croisés ou posés.
 Photos : Daro Sulakauri pour Society

Les Fugitives

En Arabie saoudite, les femmes restent “sous tutelle” d'un homme toute leur vie. TraumatisĂ©es par ce systĂšme, un nombre grandissant de jeunes filles fuient le pays, dans l'espoir d'une vie meilleure. Maha et Wafa Al-Subaie sont les derniĂšres fugueuses en date.CachĂ©es en GĂ©orgie, oĂč elles tentaient d’échapper aux reprĂ©sailles en attendant de trouver une terre d’accueil, les deux sƓurs ont reçu Society pour faire le rĂ©cit exclusif de leur fuite aux allures d’épopĂ©e.

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