

Quây a-t-il de plus cruel quâun espoir déçu? Peut-ĂȘtre ceci: la crainte que ce soit le dernier. Dans une France oĂč lâEurope ne suscite plus guĂšre dâenthousiasme, ils font partie de celles et ceux qui y ont toujours cru âqui y croient encore. Pas comme une incantation creuse, mais comme un projet dâavenir, concret, qui marcherait enfin. LâUnion europĂ©enne, ce machin technocratique nĂ©olibĂ©ral qui fait soupirer et qui assomme les opinions publiques, ils en dĂ©noncent les imperfections, lâenlisement, les lourdeurs (quâils connaissent souvent dans le dĂ©tail pour sây ĂȘtre frottĂ©s de lâintĂ©rieur), mais ils pensent, malgrĂ© tout, quâon peut les dĂ©passer. Politiques, universitaires, diplomates, fonctionnaires français Ă Bruxelles, ils se disent âeuropĂ©istesâ, un nĂ©ologisme imaginĂ© en 1915 par lâĂ©crivain Jules Romains devenu, depuis, une insulte dans la bouche de gens comme Jordan Bardella ou Nicolas Dupont-Aignan, qui nâont cessĂ©, dans cette campagne Ă©lectorale, de brocarder les âeuropĂ©istes bĂ©atsâ.
Alors Ă©videmment, quand Emmanuel Macron sâest lancĂ© dans la course Ă la prĂ©sidence de la RĂ©publique il y a maintenant trois ans, ils se sont tous dit âenfinâ. âEnfin un candidat français qui nâa pas honte de lâEurope, qui sâaffiche avec le drapeau europĂ©en pendant sa campagne, qui va mĂȘme fĂȘter sa victoire, au Louvre, au son de LâOde Ă la joie de Beethoven, lâhymne europĂ©en!â rĂ©sume un ancien haut fonctionnaire europĂ©en qui sâest engagĂ© dans sa campagne prĂ©sidentielle. Comme lui, ils ont Ă©tĂ© nombreux, dans ces cercles pro-europĂ©ens, Ă rejoindre lâĂ©quipe de Macron en 2016. Depuis François Mitterrand, aucun chef dâĂtat en France, pourtant le pays des pĂšres fondateurs Jean Monnet et Maurice Schumann, nâavait autant assumĂ© son  europĂ©isme.
OĂč en sont-ils aujourdâhui? Eh bien, rĂ©sume un diplomate, âdisons que câest compliquĂ©â. En rĂ©alitĂ©, Ă les Ă©couter, pas tant que ça. Dâune façon ou dâune autre, assumĂ©e ou pas, virulente ou nuancĂ©e, ils en sont au mĂȘme point: déçus et inquiets. âDes erreurs ont Ă©tĂ© commises, commente Alberto Alemanno, professeur de droit de lâUnion europĂ©enne Ă HEC Paris, expert auprĂšs de la Commission. Mais on est rĂ©ticents Ă les dĂ©noncer parce que ce serait comme tirer sur le pianiste.â Il sâexplique: âMacron est quasiment le seul Ă jouer haut et fort une musique europĂ©enne aujourdâhui. Ce dont on a peur, câest que si on lui tire dessus, il arrĂȘte de jouer. Et que la musique, eh bien, elle finisse par sâarrĂȘter.â Shahin VallĂ©e, ancien conseiller Ă©conomie de Macron Ă Bercy, aujourdâhui chercheur en Ă©conomie Ă Londres, sâautorise, lui, Ă Â tirer sur le pianiste. Tout simplement parce que, Ă lâĂ©couter, il joue faux. Le 17 avril, le jeune Ă©conomiste a publiĂ© une tribune dans le Guardian. âMacron avait une vision ambitieuse et les moyens de la rĂ©aliser. Mais aujourdâhui, cette ambition a disparu et beaucoup dâespoirs aussiâ, y Ă©crit-il. Dans un cafĂ© parisien, il hoche la tĂȘte, lâair morose: âCe qui mâinquiĂšte terriblement, câest que dans deux ans, quand on fera le bilan, que lâon dira quâau fond il nâa rien obtenu et quâil a Ă©tĂ© un cogestionnaire avec Merkel du statu quo de lâUE, le discours pro-europĂ©en en France sera devenu dĂ©finitivement inaudible. Les gens nous diront: âVous aviez le meilleur prĂ©sident pour changer lâEurope, il Ă©tait aimĂ© des Allemands, de la Commission, il avait une aura, une vision et il nâa rien fait. Pourquoi? Parce que lâEurope ne veut pas, ne peut pas changer!â Il sera alors trĂšs, trĂšs dur de leur dire: âNon mais vous ne pouvez pas dire ça, Macron a fait telle ou telle erreur, etc.â Et câest ça qui me terrifie.â
âJe suis venu vous parler dâEurope.â Câest par ces mots, prononcĂ©s avec emphase dans lâamphithéùtre de la Sorbonne le 26 septembre 2017, que Macron avait entamĂ© son discours dĂ©voilant son âinitiative europĂ©enneâ. Tout y Ă©tait grand, grandiloquent, presque dĂ©mesurĂ©. Le lieu, le ton solennel, la durĂ©e (1h30), le nombre de propositions (une cinquantaine), leur variĂ©tĂ©, leur audace: crĂ©ation dâune armĂ©e europĂ©enne, dâun salaire minimum europĂ©en, dâun Parlement de la zone euro avec un ministre et un budget propres, de nouvelles taxes garantissant plus de justice sociale sur les transactions financiĂšres, sur les profits des gĂ©ants du numĂ©rique (taxe GAFA), sur les Ă©missions de CO2â ; extension du programme Erasmus aux lycĂ©ensâ ; rĂ©forme de la politique agricole commune⊠âCâĂ©tait courageux de sa part de dire ainsi aux Français âVous avez besoin de lâEuropeâ dans un climat oĂč, en dĂ©finitive, le sujet nâest pas trĂšs fĂ©dĂ©rateur et Ă Â un moment oĂč lâUE Ă©tait âelle lâest toujoursâ engluĂ©e dans un marais dâeuroscepticisme, de nationalisme, de dĂ©magogie infĂąmeâ, salue un diplomate belge. Et aprĂšs? AprĂšs, rien, ou si peu, dĂ©plorent ceux qui y Ă©taient. Le discours a bien suscitĂ© lâenthousiasme de dirigeants comme Jean-Claude Juncker, le patron de la Commission, ou chez les autres Ătats membres, en Espagne et en GrĂšce notamment, mais ça sâest arrĂȘtĂ© lĂ . De la mĂȘme maniĂšre, la lettre de Macron âpour une renaissance europĂ©enneâ adressĂ©e en mars dernier aux citoyens des 28 pays membres, dans laquelle il reprenait les idĂ©es phares de la Sorbonne et avançait dâautres propositions, a sonnĂ© dans le vide. âCe qui me frappe avec ces initiatives, câest quâelles Ă©taient une occasion pour les autres pays de venir avec des idĂ©es, eux aussi, dâouvrir le dĂ©bat, explique lâambassadeur Pierre Vimont, ancien directeur du service diplomatique de lâUE. La nouvelle patronne de la CDU allemande, Annegret Kramp-Karrenbauer, a bien lancĂ© deux ou trois contre-propositions, mais câest tout⊠Câest dommage quâaujourdâhui, Macron soit le seul Ă lancer des idĂ©es.â Alors dans son camp, on sâinterroge: faut-il simplement y voir le signe dâune mauvaise volontĂ© de la part des autres Ătats membres? Dâun manque dâintĂ©rĂȘt pour ses propositions? Ou bien une incapacitĂ© du prĂ©sident français Ă mobiliser et Ă faire partager ses idĂ©es?
En deux ans, en tout cas, nombre dâentre elles ont dĂ» ĂȘtre abandonnĂ©es. La dĂ©convenue la plus retentissante a sans aucun doute Ă©tĂ© enregistrĂ©e en mars dernier, encore, quand son projet de taxe âGAFAâ (les initiales de Google, Amazon, Facebook et Apple) est tombĂ© Ă lâeau aprĂšs un an et demi de nĂ©gociations. Le concept Ă©tait pourtant sĂ©duisant: il avait Ă©tĂ© pensĂ© comme une rĂ©ponse aux stratĂ©gies dâoptimisation fiscale mises au point par ces multinationales qui transfĂšrent de façon artificielle leurs profits rĂ©alisĂ©s en Europe dans ceux de ses Ătats membres ayant les taux dâimposition les plus bas, comme le Luxembourg ou lâIrlande. Le sujet est complexe: cela fait des annĂ©es que lâUE rĂ©flĂ©chit Ă une harmonisation de la fiscalitĂ©, qui rendrait ces stratĂ©gies dâoptimisation moins efficaces (sâil y avait moins dâĂ©cart entre les pays ayant des taux dâimposition Ă©levĂ©s, comme la France, et lâIrlande ou le Luxembourg, les entreprises auraient en effet moins intĂ©rĂȘt Ă sâinstaller dans ces derniers pour y transfĂ©rer leurs profits). âMais ces discussions traĂźnaient en longueur, explique une conseillĂšre Ă Bercy qui a participĂ© aux nĂ©gociations. Il fallait imaginer une autre voie, plus rapide.â Bruno Le Maire, ministre de lâĂconomie, a Ă©tĂ© chargĂ© de trouver une solution au niveau europĂ©en. âLe but, câĂ©tait aussi de pouvoir se prĂ©valoir dâune âvictoire françaiseâ Ă Bruxelles avant les europĂ©ennes, se souvient un ancien conseiller du prĂ©sident. Et câest dĂ©jĂ peut-ĂȘtre en cela que le projet Ă©tait, dĂšs le dĂ©part, assez mal engagĂ©âŠâ
La France veut aller vite. Trop? Au dĂ©but, la stratĂ©gie dĂ©ployĂ©e semble la bonne. DĂšs septembre, Le Maire obtient de son homologue allemand Wolfgang SchaĂŒble quâil cosigne une lettre demandant Ă Bruxelles dâĂ©tudier le principe dâune âtaxe dâĂ©galisationâ, qui serait prĂ©levĂ©e sur les chiffres dâaffaires âplus compliquĂ©s Ă dĂ©localiser que les profits. Dâautres pays signent: Italie, Espagne, Grande-Bretagne, puis cinq autres encore, lors dâun sommet Ă Â Tallinn, en Estonie, le mĂȘme mois. Dans la foulĂ©e, Ă la Sorbonne donc, Macron martĂšle sa volontĂ© dâimposer cette mesure, tandis que Le Maire multiplie les interventions volontaristes sur le sujet. En mars 2018, la Commission prĂ©sente son texte: elle propose une taxe visant les grosses multinationales, censĂ©e prĂ©lever 3% de leurs recettes gĂ©nĂ©rĂ©es par les ventes dâespaces publicitaires et des donnĂ©es des utilisateurs (Google, Facebook) ou par la mise en relation des internautes dans le cadre dâun service (Airbnb, Uber). âCe jour-lĂ , pour nous, câĂ©tait une forme de victoire. MĂȘme si lâon savait que le plus dur âconvaincre les 27 autres, lâunanimitĂ© Ă©tant la rĂšgle pour ces sujets-lĂ â restait Ă venirâ, se remĂ©more une source Ă lâĂlysĂ©e. Dâautant quâen coulisses, les choses se prĂ©sentent dĂ©jĂ moins bien. La France a-t-elle pĂ©chĂ© par orgueil? Par empressement? La vĂ©ritĂ©, câest que depuis des mois, ses partenaires allemands freinent. Depuis les Ă©lections, en fait, et le changement de ministre: Olaf Scholz, issu du Parti social-dĂ©mocrate (SPD) a remplacĂ© SchaĂŒble. âEt clairement, Scholz nâa jamais Ă©tĂ© trĂšs chaud, rĂ©sume un haut fonctionnaire europĂ©en qui a assistĂ© aux nĂ©gociations. Quand il en parlait avec Le Maire, Scholz ne disait ni oui ni non, plutĂŽt un truc genre âmmmhâ. CâĂ©tait quand mĂȘme assez facile Ă Â dĂ©chiffrer. Mais câest comme si pendant des mois, lâĂlysĂ©e et Bercy sâĂ©tait voilĂ© les yeux.â LâAllemagne y viendra, se disent-ils alors, elle ne prendra pas le risque de mettre en pĂ©ril son amitiĂ© avec la France sur ce sujet. Quant Ă lâIrlande, principale opposante au projet, elle ne fera pas barrage jusquâau bout, estiment-ils, cela la ferait apparaĂźtre trop isolĂ©e, surtout dans le contexte du Brexit oĂč le pays a besoin du soutien de lâUE. Le texte de la Commission est discutĂ© pour la premiĂšre fois fin avril, Ă Sofia, en Bulgarie. Ce jour-lĂ , les hĂ©sitations des uns et des autres Ă©clatent au grand jour, y compris parmi les soutiens de la France: si cette taxe est mise en Ćuvre, lâAmĂ©rique de Donald Tump ne risque-t-elle pas de se venger avec des mesures de rĂ©torsion commerciale? Ne devrait-on pas plutĂŽt rĂ©flĂ©chir avec les Ătats-Unis Ă une rĂ©forme mondiale de la fiscalitĂ© plutĂŽt quâĂ une initiative strictement europĂ©enne? Scholz, lui, refuse de prendre la parole pour dĂ©fendre le texte. Le Maire entre alors dans une colĂšre froide. âIl Ă©tait furieux, tĂ©moigne le mĂȘme haut fonctionnaire, qui est alors dans la salle. Il a commencĂ© son discours comme ça: âBeaucoup de gens pensent que lâUE est dĂ©faillante. Sâils avaient vu le spectacle que vous venez de donner, ils seraient fous de rage et ils auraient raison.â Puis, il a fait la leçon Ă tout le monde. Et Ă la fin, il a dit: âSi vous voulez aller aux Ă©lections europĂ©ennes lâan prochain avec le message âNous avons beaucoup parlĂ©, beaucoup dĂ©battu, mais pris aucune dĂ©cisionâ, bonne chance!ââ Le Maire a-t-il braquĂ© les autres pays en agissant ainsi? âCe nâĂ©tait que le dĂ©but des discussions, il avait encore un peu de latitude pour convaincre. Bon, il nâa pas Ă©tĂ© dâune subtilitĂ© extraordinaire, estime la mĂȘme source. Ă sa dĂ©charge, je ne suis pas certain que sâil avait Ă©tĂ© plus subtil, cela aurait forcĂ©ment marchĂ©âŠâ Les mois suivants, le texte sera peu Ă peu vidĂ© de sa substance pour finalement ĂȘtre rejetĂ©. Fin fĂ©vrier dernier, Le Maire Ă©tait obligĂ© dâadmettre quâil nâobtiendrait pas dâaccord, et la France dĂ©cidait de mettre en place une taxe GAFA nationale, dâune portĂ©e bien moindre.
Au tĂ©lĂ©phone, Olivier Costa soupire. âVous avez vu le film de Jean Yanne, Deux heures moins le quart avant JĂ©sus-Christ?â demande ce politologue, directeur de recherche au CNRS, qui a longuement Ă©tudiĂ© les relations entre la France et lâUE. âIl y a une scĂšne oĂč Coluche est portĂ© par une foule de commerçants, il a Ă©tĂ© dĂ©signĂ© pour aller exprimer leurs revendications aux Romains. Il leur fait sa longue dĂ©claration et, au bout dâun moment, on sâaperçoit que la foule lâa lĂąchĂ©, et le Romain lui lance: âTâes tout seul, connard.â La France Ă Bruxelles, câest souvent un peu ça. On part bille en tĂȘte sur une grande idĂ©e que lâon trouve formidable, et puis quand on se retourne, il nây a plus personne derriĂšre.â Peut-ĂȘtre parce quâon ne sâest mĂȘme pas souciĂ©, avant, de savoir si nos idĂ©es pouvaient intĂ©resser les autres? Lâambassadeur de SuĂšde en France, Veronika Wand-Danielsson, Ă©tait Ă la Sorbonne en septembre 2017 quand Macron y a prononcĂ© sa tirade. Selon elle, il y a eu un avant et un aprĂšs la Sorbonne. âLâĂ©lection de ce prĂ©sident jeune, rĂ©formiste, ouvertement pro-europĂ©en avait suscitĂ© un grand espoir. Un an et demi aprĂšs, la situation est devenue plus difficile. Dans les rĂ©formes quâil a proposĂ©es, il y en a certaines que nous partageons âla nĂ©cessitĂ© notamment dâinvestir dans lâinnovation, dans une croissance verte, lâintelligence artificielle. Et dâautres, fondĂ©es sur lâidĂ©e quâil faut se protĂ©ger de dangers perçus, comme la globalisation, les GAFA et les menaces sĂ©curitaires⊠Tout cela existe, bien sĂ»r, mais en SuĂšde, nous voyons plutĂŽt une Europe ouverte au monde, qui aborde ses transformations comme de nouvelles opportunitĂ©s.â Et Ă lâĂ©couter, la France a du mal Ă comprendre cela. Un autre diplomate Ă©tranger sâamuse du fait que le prĂ©sident français âse prenne un peu pour le prĂ©sident de lâEuropeâ. âIl y a quelques mois, un conseiller de Macron mâa dit: âLe prĂ©sident aimerait que sa proposition soit mise en Ćuvre dans un dĂ©lai de six mois.â Je lui ai rĂ©pondu: âMais vous imaginez un TchĂšque ou un Grec qui vous dirait: âMon prĂ©sident veut ceci ou cela, et que ce soit mis en Ćuvre dans tel ou tel dĂ©laiâ? Vous trouveriez ça un peu prĂ©somptueux, non?â Pierre Vimont: âLes Français ont toujours Ă©tĂ© comme ça. Ă chaque Ă©lection, la nouvelle majoritĂ© dit: âNon, non, mais cette fois on va faire attention.â Et puis en rĂ©alitĂ©, on ne change jamais.â Câest Nicolas Sarkozy qui martĂšle que la âFrance est de retour en Europeâ le soir de son Ă©lection, le 7 mai 2007, avant dâessayer dâimposer Ă tout le monde son projet dâUnion pour la MĂ©diterranĂ©e, sans mĂȘme se soucier du fait que cela nâintĂ©resse pas la moitiĂ© des Ătats membres, non-mĂ©diterranĂ©ens, et quâils puissent trouver cela vexant. Sans surprise, le projet a Ă©tĂ© enterrĂ©. âNâest-elle pas un peu rudimentaire, la mĂ©thode qui consiste Ă avancer de grandes idĂ©es, sans souci de nos partenaires, en causant des blessures quâil faut ensuite soigner?â sâinterrogeait Ă lâĂ©poque Sylvie Goulard, ancienne dĂ©putĂ©e europĂ©enne et Ă©phĂ©mĂšre ministre des ArmĂ©es de Macron, dans son livre Il faut cultiver notre jardin europĂ©en. En 1989, Mitterrand nâavait-il pas dĂ©jĂ vexĂ© tous les pays dâEurope de lâEst, qui Ă©taient en train de se libĂ©rer du communisme et rĂȘvaient dĂ©jĂ dâĂȘtre intĂ©grĂ©s Ă la CommunautĂ© europĂ©enne, avec son projet de âgrande confĂ©dĂ©rationâ, sorte de sas dâentrĂ©e? Le projet avait Ă©tĂ©, lui aussi, un Ă©chec. âIl avait compris quâun Ă©largissement Ă lâEst Ă©tait inĂ©vitable, mais que cela dĂ©stabiliserait forcĂ©ment lâEurope, se souvient Pierre Vimont, alors jeune conseiller Ă Bruxelles. Il pensait quâil valait donc mieux avancer par Ă©tapes. Mais il a lancĂ© ce projet sans concertation, et les pays concernĂ©s lâont mal pris.â
âIl y a quelques mois, un conseiller de Macron mâa dit: âLe prĂ©sident aimerait que sa proposition soit mise en Ćuvre dans un dĂ©lai de six moisâ. Vous imaginez un TchĂšque ou un Grec dire cela?â
Un diplomate étranger
Au dĂ©but de son mandat, Macron a, lui, multipliĂ© les voyages en Europe, notamment centrale et orientale. âIl a visitĂ© 19 pays durant ses 20 premiers mois de mandat, souligne-t-on Ă lâĂlysĂ©e. Câest lĂ oĂč, avec lui, il y a vraiment eu une rupture dans la mĂ©thode.â En Europe de lâEst, le but Ă©tait notamment dâarracher aux chefs dâĂtat un accord pour un durcissement de la directive sur les travailleurs dĂ©tachĂ©s -âles fameux âplombiers polonaisâ. Macron a bien obtenu des avancĂ©es, comme lâobligation pour les employeurs de payer lâhĂ©bergement et les frais de transport des travailleurs ou la rĂ©duction dĂ©tachement autorisĂ©e de 24 à 12 mois. âMais de lĂ Ă parler de victoire, comme lâa fait la FranceâŠâ soupire Jean-Christophe Paris, assistant parlementaire du socialiste Guillaume Balas, qui a beaucoup travaillĂ© sur le texte. âCâĂ©tait oublier que pour obtenir cet accord, on a dĂ» accepter que les chauffeurs routiers soient exclus du champ dâapplication de la directive, alors quâil sâagit de la premiĂšre profession concernĂ©e! Quant Ă la durĂ©e de dĂ©tachement, elle nâest dĂ©jĂ , en moyenne, que de quelques semaines, donc les âavancĂ©esâ obtenues en la matiĂšre sont toutes relatives⊠Le problĂšme, quand vous prĂ©sentez cela comme une grande victoire, câest que dans les faits, sur le terrain, les gens se rendent compte que ça nâa rien changĂ©, que ça reste moins cher de faire bosser des gens de lâEst, sur les chantiers par exemple. Donc câest forcĂ©ment dĂ©ceptifâ, poursuit-il, avant de dĂ©plorer que le ton employĂ© dans ces nĂ©gociations nâait pas Ă©tĂ© le bon. âĂ un moment, il a voulu se la jouer Ă la Merkel. Il a accusĂ© les pays de lâEst de âdumping socialâ, il a menacĂ© de leur couper des fonds sâils nâobtempĂ©raient pas. Câest oublier que les entreprises françaises qui embauchent ces travailleurs Ă bas prix sont tout aussi responsables du âdumping socialâ. Câest stigmatisant pour ces pays, et ça les braque sur dâautres sujets oĂč on aurait bien besoin de leur soutienâŠâ
Ceux qui connaissent lâUE de lâintĂ©rieur lâadmettent: faire avancer les choses dans une Europe Ă 28 ou 27 (une fois que le Brexit sera effectif) exige de la patience, de la persĂ©vĂ©rance, de lâabnĂ©gation. Le systĂšme europĂ©en nâest pas vraiment conçu pour y dĂ©crocher des âvictoiresâ. âJe nâai jamais compris cette logique française qui veut que lâon revienne de Bruxelles en ramenant la tĂȘte et la queue de je ne sais qui sur je ne sais quel sujet, sâamuse un ancien dĂ©putĂ© europĂ©en. La question quâil faut se poser, câest plutĂŽt: comment on peut avoir de lâinfluence dans un jeu complexe? Si vous voulez faire aboutir un truc aussi ambitieux quâune taxe GAFA, il faut aller voir les pays les uns aprĂšs les autres, et pas seulement les chefs dâĂtat, mais les syndicats, les partis politiques, les ONG qui peuvent faire bouger les opinions publiques⊠Et puis, il faut se taper des heures de discussions avec un Letton, un Finlandais⊠ça, les Français, malheureusement, ça nâa jamais trop Ă©tĂ© leur truc.â Pendant longtemps, il leur a suffi de compter sur lâAllemagne. Pour certains, la difficultĂ© actuelle de Macron Ă relancer lâEurope ne tiendrait quâĂ cela: lâessoufflement du sacro-saint moteur franco-allemand. Le jeune prĂ©sident serait tombĂ© Ă un mauvais moment, seul face Ă une Angela Merkel en fin de carriĂšre, prise dans des difficultĂ©s intĂ©rieures, peu rĂ©ceptive Ă ses grands projets europĂ©ens. Or, estime Pascal Lamy, ancien commissaire europĂ©en pour le commerce, ârien de grand ne sâest jamais fait en Europe sans le moteur franco-allemand. Il nây a rien Ă faire, on est gĂ©opolitiquement insĂ©parables, et la raison principale, câest que comme on nâest a priori pas dâaccord sur beaucoup de choses, Ă partir du moment oĂč lâon arrive Ă trouver un compromis âet Dieu sait que câest compliquĂ©â ce compromis est susceptible de mettre tous les autres dâaccordâ. Et pourtant, force est de constater que ça ne marche plus. AprĂšs la taxe GAFA: les projets pour la zone euro. Macron rĂȘvait dâun vrai budget pour les pays membres de la monnaie unique, avec un ministĂšre et un contrĂŽle du Parlement qui permettraient notamment de venir en aide aux Ătats en difficultĂ© en cas, par exemple, de nouvelle crise grecque. Merkel a fini par lui accorder un oui de principe sur la seule idĂ©e de budget, qui a Ă©tĂ© actĂ© dans la dĂ©claration de Meseberg, en dĂ©cembre dernier. Mais lâidĂ©e a finalement elle aussi Ă©tĂ© en grande partie rejetĂ©e, cette fois principalement par les Pays-Bas et lâEurope du Nord, fin dĂ©cembre: le âbudgetâ est devenu une simple âligne budgĂ©taireâ au montant non dĂ©terminĂ©, rĂ©servĂ©e aux pays membres de la zone euro, dans le budget global. âĂvidemment, il faut faire attention, poursuit Lamy. Si les Français dĂ©barquent Ă Â Bruxelles en disant âRegardez, on sâest mis dâaccord avec les Allemands, vous nâavez quâĂ signer lĂ â, ce nâest pas forcĂ©ment la bonne stratĂ©gie. Il y a moyen de faire la mĂȘme chose plus discrĂštementâŠâ
La France Ă Bruxelles, câest souvent comme ça: on part bille en tĂȘte sur une grande idĂ©e, et puis quand on se retourne, il nây a plus personne derriĂšre
Olivier Costa, politologue
Le risque, estime Shahin VallĂ©e, est aussi dâoublier le reste de lâEurope: âLa France a dĂ©pensĂ© Ă©normĂ©ment de son capital politique dans la dĂ©claration franco-allemande de Meseberg. CâĂ©tait une rĂ©elle avancĂ©e, certes, mais quand les NĂ©erlandais lâont tuĂ©e en vol quelques jours plus tard, il nây a pas eu un Espagnol, un Belge, un Italien, pour la dĂ©fendre. Pourquoi? Parce quâon nâest mĂȘme pas allĂ©s les voir pour obtenir leur soutien! Câest un Ă©chec diplomatique majeur.â Sur le fond, le diplomate Pierre Vimont, lui, regrette que les Français sâattachent toujours Ă âdes idĂ©es spectaculaires qui sont pourtant, par dĂ©finition, plus compliquĂ©es Ă faire accepter. Sur la zone euro, il y a un tas de dossiers plus techniques, concernant lâunion bancaire ou celle des capitaux, sur lesquels il aurait Ă©tĂ© plus utile dâavancerâŠâ ForcĂ©ment, câest moins vendeur. Une tendance qui a marquĂ© toutes les pĂ©riodes oĂč la France a exercĂ© la prĂ©sidence tournante de lâUE, dĂ©crit-il: âCâĂ©tait trĂšs frappant. Une prĂ©sidence, câest six mois, donc cela passe trĂšs vite. Mais Ă chaque fois, cela se passait de la mĂȘme façon: lâĂlysĂ©e demandait Ă tous les ministĂšres, en prĂ©vision de la prĂ©sidence, quels projets ils voulaient faire avancer et on prenait tout ça, on faisait un grand programme trĂšs ambitieux, on le passait au secrĂ©tariat du Conseil europĂ©en et tout le monde sâarrachait les cheveux. On oubliait au passage quâil y avait dĂ©jĂ des dossiers en cours⊠Au Conseil, ils se disaient: âAh, voilĂ encore les Français qui arriventâŠâ Tout cela contribue Ă nous faire passer pour arrogants.â Il marque une pause, puis: âOn peut le dĂ©plorer, et en mĂȘme temps, je me dis que cette arrogance-lĂ est consubstantielle Ă la crĂ©ativitĂ© française. Il faut peut-ĂȘtre faire avec.â Pascal Lamy: âIl ne faut pas oublier que la France est incontournable dans lâUE. Regardez les dĂ©cisions prises au Conseil: il est trĂšs rare que notre pays soit mis en minoritĂ©. Si vous regardez 50 ans de construction europĂ©enne, la France a Ă©tĂ© dĂ©terminante.â
De lâavis de tous, elle aurait pu lâĂȘtre encore plus si elle nâavait pas nĂ©gligĂ© la seule institution que, paradoxalement, elle abrite, Ă Strasbourg: le Parlement. LâassemblĂ©e europĂ©enne nâa jamais vraiment intĂ©ressĂ© les dirigeants hexagonaux, qui lâont trop souvent vue comme un placard oĂč recaser des politiques en fin de course. Un lieu dâinfluence pourtant stratĂ©gique: les Ă©lus y cĂŽtoient toutes les nationalitĂ©s au sein des groupes politiques et des commissions. âEn jouant la carte du Parlement, on peut influer les opinions des autres pays, se faire des alliĂ©s, peser sur les dĂ©cisions du Conseil, tĂ©moigne Jean-Christophe Paris, assistant parlementaire. Câest ce quâont trĂšs bien compris les Allemands.â Eux appliquent en effet une mĂ©thode rigoureuse: chacun de leurs Ă©lus fait trois mandats. Le premier pour apprendre, le deuxiĂšme pour exercer des responsabilitĂ©s (prĂ©sident de commission, de groupe, etc.) et le troisiĂšme pour transmettre. Ă lâimage de Martin Schulz, devenu prĂ©sident du Parlement aprĂšs sept ans passĂ©s Ă la tĂȘte du groupe socialiste. La France, en revanche, ne compte aucun Français dans le classement des quinze dĂ©putĂ©s les plus influents, selon le think tank VoteWatch Europe. âLes Français se servent des Ă©lections europĂ©ennes comme test de popularitĂ©, regrette le politologue Olivier Costa. Regardez les listes aujourdâhui: Macron, comme MĂ©lenchon ou dâautres encore ont placĂ© Ă leur tĂȘte des personnalitĂ©s qui ne risquent pas de leur faire de lâombre. Ce manque dâinvestissement au Parlement est trĂšs mal perçu dans les autres pays.â
âJe nâai jamais compris cette logique française qui veut quâon ramĂšne de Bruxelles la tĂȘte de je ne sais qui. La question quâil faut se poser câest plutĂŽt: comment on peut avoir de lâinfluence dans un jeu complexe?âÂ
Un ancien député européen
Ă la Sorbonne, Emmanuel Macron avait pourtant promis, lĂ encore, la rupture: âCe Parlement, la France lâa souvent vu comme la seconde division de la politique nationale (âŠ) Câest une faute grave.â Or, Ă quelques exceptions prĂšs (notamment lâĂ©cologiste Pascal Canfin ou Dominique Riquet, qui a dĂ©jĂ effectuĂ© deux mandats Ă Strasbourg), sa liste Renaissance ne compte quasiment pas de dĂ©putĂ©s sortants, connaissant le fonctionnement, complexe, de lâinstitution. En ce qui concerne Nathalie Loiseau, outre son manque dâexpĂ©rience politique, beaucoup sâinquiĂštent de son manque dâexpĂ©rience europĂ©enne. âBien sĂ»r, elle a Ă©tĂ© ministre des Affaires europĂ©ennes, poursuit lâassistant parlementaire. Mais ça ne veut pas dire grand-chose: la France a eu dix ministres Ă ce poste en dix ans⊠Au passage, câest dire Ă quel point notre pays attache de lâimportance aux questions europĂ©ennes!â Encore une fois, Shahin VallĂ©e hoche la tĂȘte: âJe rĂȘvais dâun Ă©lan avec les europĂ©ennes, jâimaginais Macron Ă la tĂȘte dâune coalition paneuropĂ©enne et transpartisane, capable de constituer un groupe fort, de forger une coalition large avec les socialistes et les Verts europĂ©ens, de dicter lâagenda et de placer des gens qui comptent Ă des postes clĂ©s, Ă la prĂ©sidence de la Commission, par exemple.â Macron souhaiterait que le poste revienne Ă Michel Barnier  ; lâAllemagne, dont lâaccord est essentiel, portant plutĂŽt son candidat, Manfred Weber. Le prĂ©sident français avait aussi promis de constituer des alliances politiques transnationales avec des partis Ă son image, comme Ciudadanos en Espagne ou le Parti dĂ©mocrate italien. Sans grand succĂšs, jusquâici. âAu lieu de constituer des plateformes politiques solides, on sâest Ă©puisĂ©s, comme dâhabitude, Ă rapporter des trophĂ©es Ă paternitĂ© française. On sâĂ©puise dans une campagne nationale Ă savoir si LREM sera devant ou derriĂšre le Rassemblement national et on oublie que câest secondaire. En marche! risque de se retrouver avec 20 dĂ©putĂ©s europĂ©ens, inexpĂ©rimentĂ©s et isolĂ©s âen gros, pas de quoi renverser la table. Et ce nâest pas du tout ce que lâon avait imaginĂ©.âÂ







