

Esayas Isaak jette un Ćil soucieux sur son smartphone. Lâinterminable hiver glacial nâa pas encore figĂ© Göteborg lorsque le quinquagĂ©naire commande de sa voix un peu rauque un cappuccino dans un Ă©tablissement de la chaĂźne Steinbrenner & Nyberg. Ce salon de thĂ© chaleureux et dĂ©mesurĂ©ment cher est implantĂ© dans une ruelle Ă©troite du centre-ville, Ă quelques pas seulement de la lumineuse cathĂ©drale Gustavi oĂč le grand frĂšre dâEsayas, Dawit, a exercĂ© en tant que concierge Ă la fin des annĂ©es 1980. Aujourdâhui, certains disent quâil est dĂ©tenu dans une prison secrĂšte Ă Eiraeiro, au nord dâAsmara, la capitale de lâĂrythrĂ©e. Dâautres quâil croupit dans celle Ă sĂ©curitĂ© maximale dâEmbatkala, ou dans le complexe pĂ©nitentiaire dâAdi Abeito, voire Ă Carchele, dans le centre de la capitale. âEn vĂ©ritĂ©, personne ne sait vraiment oĂč il se trouve. Ni mĂȘme sâil est encore en vieâ , dit Esayas en regardant son tĂ©lĂ©phone. Lâhomme redoute de voir un jour lâĂ©cran sâallumer sur une annonce funeste: âJâespĂšre toujours revoir mon frĂšre, mais je mâattends aussi Ă ce que lâon me dise de venir chercher son corps.â
CâĂ©tait il y a 23 ans, un dimanche, le 23 septembre 2001 à lâheure du petit dĂ©jeuner, Ă Asmara. Betlehem, une des filles de Dawit, accueille deux agents de sĂ©curitĂ© Ă lâair grave et aux lunettes noires postĂ©s sur le pas de la porte. Ă peine rĂ©veillĂ©, son pĂšre les invite Ă partager le repas familial sur leur terrasse. Pas vraiment venus pour se restaurer, les mystĂ©rieux policiers lui demandent, en revanche, de les suivre. Dawit repassera Ă la maison quatre heures plus tard, en coup de vent, pour emporter des serviettes, de la vaisselle et du savon. Il ne le sait pas encore, mais câest la derniĂšre fois quâil sera chez lui auprĂšs de sa femme, Sofia, ses jumeaux Betlehem et Yoran, et sa cadette, DanaĂŻt. Le journaliste et copropriĂ©taire du quotidien Setit sâapprĂȘte en effet Ă ĂȘtre envoyĂ© en dĂ©tention, sans chef dâaccusation officiel ni procĂšs. Et sans vraiment sây attendre, malgrĂ© quelques signes avant-coureurs: cinq jours plus tĂŽt, le rĂ©gime Ă©rythrĂ©en a interdit tous les mĂ©dias indĂ©pendants et emprisonnĂ© des membres du G-15, issu du Peopleâs Front for Democracy and Justice, parti dâopposition au prĂ©sident Isaias Afwerki. Deux dĂ©cisions consĂ©cutives qui nâont pas vraiment mis Dawit sur ses gardes, lui qui Ă©tait persuadĂ© que le muselage des mĂ©dias privĂ©s ne serait que temporaire, simplement destinĂ© Ă Ă©viter que lâincarcĂ©ration des opposants ne soit Ă©bruitĂ©e. âIl pensait aussi que grĂące Ă son passeport suĂ©dois, les dirigeants ne pourraient le mettre quâun jour ou deux maximum en prison, juste pour lui faire peurâ, poursuit son frĂšre.






















