Sarah Schulman | Society
Rencontre

Sarah Schulman

a Ă©crit des polars queers qui sentent le New York sauvage des annĂ©es 1980 dans lequel elle a traĂźnĂ©. Une somme documentaire sur les annĂ©es sida. Un essai qui interroge le statut de victime et celui d'agresseur dans la sociĂ©tĂ© contemporaine. Ou encore un ouvrage sur ce que veut dire ĂȘtre homosexuelle quand on vient d'une famille juive traditionnelle. Cela et mille autres choses: l'AmĂ©ricaine est sans doute l'une des intellectuelles les plus stimulantes de l'Ă©poque. PrĂ©parez-vous!
  • Par Emmanuelle Andreani
  • 22 min.
  • Rencontre
Une personne est assise sur une chaise en bois dans une salle de classe, avec un panneau indiquant "412 Classroom" à cÎté. Elle semble détendue, tenant un carnet sur ses genoux.
 Photos: Akilah Townsend pour Society

Dans le dĂ©cor Ă©purĂ© de la MĂ©nagerie de verre, imprimerie de l’est parisien reconvertie en “laboratoire de crĂ©ation contemporaine”, une AmĂ©ricaine Ă  la voix fluette et au français trĂšs approximatif tient le public en haleine. Venue prĂ©senter Les Liens qui empĂȘchent: L’homophobie familiale et ses consĂ©quences, son dernier ouvrage traduit en français, l’écrivaine Sarah Schulman en raconte, depuis une demi-heure, la genĂšse: comment, il y a 25 ans, elle a dĂ©cidĂ©, la trentaine passĂ©e, de mettre des mots sur tout ce que sa famille lui faisait vivre depuis l’adolescence en raison de son homosexualitĂ© -les paroles blessantes, la honte, une forme d’exclusion des rituels familiaux. Comment, aussi, elle a mis plus de dix ans Ă  rĂ©ussir Ă  publier ce livre aux États-Unis, les Ă©diteurs lui rĂ©torquant qu’il s’agissait lĂ  d’un sujet “trop connu des personnes concernĂ©es et pas assez concernant pour les autres”. Et enfin comment elle a dĂ» attendre Ă  nouveau quinze ans pour le faire traduire. Les Liens qui empĂȘchent date donc “du siĂšcle passĂ©â€, insiste-t-elle en souriant auprĂšs d’un parterre essentiellement composĂ© de jeunes ĂągĂ©s de 20 à 30 ans, mais son propos n’a malheureusement pas tant vieilli que ça: bien des personnes queers continuent aujourd’hui de se sentir isolĂ©es au sein de leur famille, quand elles ne sont pas rejetĂ©es. Elle l’a constatĂ© Ă  chacune des Ă©tapes de ce book tour europĂ©en: Ă  Paris, Marseille ou Bruxelles, des centaines de moins de 30 ans sont venus l’écouter et se confier Ă  la fin de ses confĂ©rences.

Elle prend une longue respiration. Tout cela ne devrait jamais arriver Ă  personne, poursuit-elle, car aprĂšs tout, tout le monde a le droit d’avoir une famille. “On aime nos parents quoi qu’il arrive. Et ça, c’est une tragĂ©die.” Le public Ă©clate de rire, mais c’est comme s’il allait Ă©clater en sanglots. Certaines vĂ©ritĂ©s ont beau ĂȘtre universelles, elles demeurent toujours difficiles Ă  entendre.

Society #238

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