Lionel Messi? | Society
Entretien

Lionel Messi?

RetirĂ© de la vie politique depuis son Ă©chec Ă  la prĂ©sidentielle de 2002, Lionel Jospin ne l’a pourtant jamais perdue de vue. La crise de 2008, le quinquennat de François Hollande, l’explosion de la gauche, l’émergence de Macron, les Gilets jaunes, les consĂ©quences du Covid-19: l’ancien Premier ministre socialiste a tout scrutĂ©, tout analysĂ©, et livre aujourd’hui son diagnostic dans Un temps troublĂ© (seuil). Et dans Society.
  • Par Antoine Mestres et Vincent Riou - Photos: Julien Mignot
  • 24 min.
  • Interview
Un homme ùgé se tient debout dans une piÚce sombre, éclairée par la lumiÚre du soleil qui passe par une ouverture. Il porte un costume sombre et une chemise blanche.
 Photos : Julien Mignot pour Society

Votre livre sort l’annĂ©e de la pandĂ©mie de Covid-19 et vous y dĂ©noncez le fait que l’État ait tendance Ă  ne jouer son rĂŽle que pendant les crises. Mais ne croyez-vous pas que celle-ci est une ‘aubaine’ pour imposer durablement la nĂ©cessitĂ© d’un État interventionniste? Sans vouloir vous chicaner sur les mots, je ne parlerais pas d »aubaine’ face aux centaines de milliers de morts provoquĂ©es par la pandĂ©mie et ses dramatiques consĂ©quences Ă©conomiques et sociales. Mais vous avez raison, cette crise doit effectivement nous faire rĂ©flĂ©chir sur la conduite de l’économie en phase ordinaire et longue. Bien entendu, je ne suis pas pour une Ă©conomie administrĂ©e mais l’intervention de l’État reste nĂ©cessaire pour la rĂ©guler et discipliner les acteurs financiers. Les États des pays dĂ©mocratiques ne doivent pas renoncer Ă  leur mission, qui est d’incarner l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, de rechercher un certain Ă©quilibre entre les diffĂ©rents groupes sociaux et de protĂ©ger les moins favorisĂ©s. Notre prĂ©sident aime citer le Conseil national de la RĂ©sistance, qui a inspirĂ© les grands changements de 1945, mais nous ne le voyons pas en cultiver les leçons. En outre, nous commençons Ă  mesurer les atteintes graves que les excĂšs d’un systĂšme productiviste portent Ă  la nature et Ă  la vie sur terre. À partir du moment oĂč l’activitĂ© humaine pĂ©nĂštre de plus en plus d’espaces oĂč jusque-lĂ  le contact n’existait pas entre les espĂšces animales et l’homme, les risques de transmission de virus deviennent plus grands. Le Covid-19 en est l’illustration.

Dans votre livre, vous revenez longuement Ă©galement sur la crise financiĂšre de 2008, cause, selon vous, de beaucoup de nos maux actuels. Je salue la rĂ©activitĂ© du prĂ©sident Nicolas Sarkozy au dĂ©but de la crise. Il a contribuĂ© Ă  l’époque Ă  ce que l’Europe se coordonne pour apporter des rĂ©ponses rapides, dĂ©gager des centaines de milliards d’euros et empĂȘcher l’effondrement du systĂšme financier et de l’économie. Mais une fois la crise financiĂšre surmontĂ©e, alors que les banques et les marchĂ©s retrouvaient leurs habitudes et leurs profits, la masse des Français a dĂ» subir une politique d’austĂ©ritĂ©. Je ne voudrais pas voir ce scĂ©nario se renouveler quand nous sortirons de la crise sanitaire, Ă©conomique et sociale du coronavirus. Le nĂ©olibĂ©ralisme, qui souhaite que l’État se soucie d’abord du libre jeu des marchĂ©s, et dont je montre dans mon livre qu’il a inspirĂ© jusqu’ici la politique du prĂ©sident Macron, est anachronique.

Quelques semaines avant de sortir des milliards d’euros pour faire face Ă  cette crise sanitaire, Macron avait dit: ‘Il n’y a pas d’argent magique.’ ForcĂ©ment, les Français sont dĂ©concertĂ©s. Sans doute. En tout cas, l’idĂ©e que l’État rĂ©gule, intervienne, veille Ă  ce que les inĂ©galitĂ©s se rĂ©duisent devrait ĂȘtre le fil conducteur des gouvernements dans une RĂ©publique dont je rappelle qu’elle est sociale, selon l’article 1er de la Constitution, hĂ©ritĂ© de celle de la IVe RĂ©publique en 1946. Dans notre devise rĂ©publicaine, il y a ‘liberté’, mais il y a aussi â€˜Ă©galité’ et ‘fraternité’.

Vous expliquez que la doctrine nĂ©olibĂ©rale s’est imposĂ©e jusque dans les cabinets ministĂ©riels. À quel moment a-t-elle triomphĂ©? Ce tournant a Ă©tĂ© amorcĂ© au dĂ©but des annĂ©es 1980, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, sous Reagan et Thatcher. La gauche qui venait de gagner en France, en 1981, s’est trouvĂ©e Ă  contre-courant face au nouveau cours du capitalisme international et Ă  la façon dont rĂ©agissaient nombre de gouvernements, y compris en Europe. Elle n’a pas fait sienne cette nouvelle doctrine mais elle en a subi l’influence. Et puis, aprĂšs 1988, lors du second septennat de François Mitterrand, la gauche est entrĂ©e plus qu’il ne l’aurait fallu dans la logique de la dĂ©rĂ©gulation financiĂšre.

Illustration pour 20200908_JMP25187
 

De fait, il y a eu dĂšs 1983 le tournant de la rigueur. Plus tard, François Hollande, autre prĂ©sident socialiste, a lui aussi changĂ© de politique en cours de mandat. Votre quinquennat de Premier ministre serait le seul moment oĂč la gauche aurait respectĂ© ses engagements une fois aux manettes? Il est vrai que j’avais dit d’entrĂ©e de jeu, quand mon gouvernement s’est mis en place en 1997: ‘Je gouvernerai de façon continue, rĂ©guliĂšre, sans changement de cap.’ Peut-ĂȘtre parce que j’avais Ă©tĂ© moi-mĂȘme marquĂ© par le tournant de la rigueur. Pouvions-nous y Ă©chapper? Peut-ĂȘtre pas, dans les circonstances de l’époque. Disons que j’en ai tirĂ© des leçons pour ma propre pratique: partir moins vite, tenir un cap constant. On dit que la conjoncture nous a Ă©tĂ© favorable. Voyons cela de plus prĂšs. En 1997, alors que Jacques Chirac avait dĂ©jĂ  renoncĂ© Ă  sa promesse de lutter contre la ‘fracture sociale’, ses conseillers ont pensĂ© que la conjoncture Ă©conomique allait se dĂ©grader et qu’il lui faudrait accentuer la politique d’austĂ©ritĂ©. Ce fut la raison majeure de la dissolution de l’AssemblĂ©e nationale: le prĂ©sident a voulu se redonner une majoritĂ© pour cinq ans. Les Français, on le sait, en ont disposĂ© autrement. Quand a eu lieu la passation de pouvoir Ă  Matignon, Alain JuppĂ© m’a remis une courte note dans laquelle il me donnait, en gros, son diagnostic et m’indiquait le cap trĂšs orthodoxe que mon gouvernement devrait, selon lui, inĂ©vitablement suivre. J’ai pris cette note, je l’ai glissĂ©e dans ma veste et je lui ai dit: ‘Merci beaucoup, monsieur le Premier ministre, mais je ne suis pas sĂ»r de suivre vos conseils.’ J’ai bien fait car, si la conjoncture est devenue effectivement plus favorable que prĂ©vu, notre politique a contribuĂ© Ă  ce retournement. Quand nous sommes arrivĂ©s aux responsabilitĂ©s, le dĂ©ficit public de la France Ă©tait largement au-dessus des 3% fixĂ©s Ă  Maastricht. Dominique Strauss-Kahn, ministre de l’Économie et des Finances, et moi-mĂȘme avons dit Ă  Jacques Santer (alors prĂ©sident de la Commission europĂ©enne, ndlr) puis Ă  Romano Prodi (son successeur, ndlr): ‘Nous n’allons pas rentrer dans les clous des 3% immĂ©diatement, au risque de casser la croissance. Nous atteindrons cet objectif en deux ans.’ Ils nous ont fait confiance. Nous ne nous sommes pas laissĂ© dicter le timing mais nous avons respectĂ© les engagements de la France. Nous avons choisi l’audace et le rĂ©alisme.

Vous ĂȘtes arrivĂ© au pouvoir un peu par effraction, aprĂšs la dissolution. Disons plutĂŽt par surprise. Car s’il y a eu ‘effraction’, c’est le peuple français qui a mis le pied dans la porte: il a portĂ© Ă  l’AssemblĂ©e nationale une majoritĂ© de gauche et d’écologistes. Pendant les deux annĂ©es prĂ©cĂ©dentes, nous avions beaucoup dĂ©battu et travaillĂ© au Parti socialiste sur tous les aspects d’une politique gouvernementale. Dominique Strauss-Kahn sur le terrain Ă©conomique, Martine Aubry sur le versant social et aussi Henri Emmanuelli, qui Ă©tait trĂšs soucieux de voir mener une politique de gauche. D’autres encore ont conduit ces dĂ©bats autour de moi. Nous Ă©tions donc prĂ©parĂ©s intellectuellement quand la dissolution a avancĂ© d’un an les Ă©lections lĂ©gislatives. On a cherchĂ© Ă  nous surprendre alors que nous Ă©tions prĂȘts. Mon message pour la gauche et les Ă©cologistes d’aujourd’hui est: travaillez sur le fond!

Vous ĂȘtes, dans votre livre, sĂ©vĂšre avec le nĂ©olibĂ©ralisme. Mais on a aussi reprochĂ© Ă  votre gouvernement d’avoir beaucoup privatisĂ© et ouvert la porte au libĂ©ralisme
 Quand nous avons ouvert le capital d’entreprises publiques (AĂ©rospatiale, Air France, France TĂ©lĂ©com), c’était pour les besoins d’une politique industrielle –trouver des partenaires, nouer des alliances- et non par idĂ©ologie. Notre politique globale a Ă©tĂ© aux antipodes du nĂ©olibĂ©ralisme. Nous n’avons jamais portĂ© atteinte aux acquis du monde du travail. Nous avons conduit une politique Ă©conomique et sociale volontariste: 35 heures, emplois jeunes, lutte rĂ©solue contre le chĂŽmage. Quand le PDG de Toyota est venu installer une usine prĂšs de Valenciennes et que la presse a Ă©voquĂ© les 35 heures, il a rĂ©pondu: ‘Pour nous, ce n’est pas un problĂšme, ce que je connais, c’est la valeur des ingĂ©nieurs, des techniciens et des ouvriers français ainsi que la qualitĂ© de vos infrastructures publiques. C’est ça qui nous intĂ©resse.’ Il ne voyait pas les 35 heures comme un obstacle. D’ailleurs, si elles ont Ă©tĂ© depuis lors contournĂ©es, le plus souvent par des majoritĂ©s de droite, je constate qu’aucun gouvernement n’a pris le risque de les abroger.

En 1997, Alain JuppĂ© m’a remis une note dans laquelle il m’indiquait le cap trĂšs orthodoxe que mon gouvernement devrait, selon lui, inĂ©vitablement suivre. J’ai pris cette note, l’ai glissĂ©e dans ma veste et lui ai dit: ‘Merci beaucoup, mais je ne suis pas sĂ»r de suivre vos conseils.’

Plus tard, vous avez nĂ©anmoins reconnu que la semaine des 35 heures Ă  l’hĂŽpital, c’était mettre la charrue avant les bƓufs. Pourquoi l’avoir fait si vous Ă©tiez conscient des consĂ©quences? C’est vrai, nous aurions dĂ» attendre un peu. Le point de dĂ©part, c’était l’idĂ©e –que je crois toujours juste– que les conditions de travail d’un certain nombre de salariĂ©s Ă  l’hĂŽpital –infirmiers, aides-soignants, brancardiers– pouvaient s’apparenter Ă  ce qui existait dans le monde de la production. Leur accorder les 35 heures, c’était faire un geste important pour ces personnels. Leurs syndicats les demandaient. Nous avons cĂ©dĂ© Ă  cette impatience, tout en opĂ©rant immĂ©diatement des recrutements d’infirmiers et de mĂ©decins. Pour la premiĂšre fois depuis longtemps, nous avons ainsi Ă©largi le numerus clausus pour les Ă©tudiants en mĂ©decine. Mais ce mouvement de formation et de recrutement prenait du temps et il n’a pas Ă©tĂ© poursuivi. Toutefois, les maux de l’hĂŽpital, notamment ceux qui ont Ă©tĂ© mentionnĂ©s quand a surgi le Covid-19, ne s’expliquent pas par les 35 heures. Elles avaient dĂ©jĂ  20 ans. En rĂ©alitĂ©, les moyens en personnel et le nombre de lits ont Ă©tĂ© trop longtemps rognĂ©s, tandis qu’on introduisait dans l’hĂŽpital public une forme d’organisation dans laquelle les gestionnaires prenaient le pas sur les mĂ©decins.

‘Les socialistes n’ont rien Ă  gagner Ă  substituer les questions sociĂ©tales aux questions sociales’, peut-on lire dans votre livre. C’est un tacle appuyĂ© Ă  Hollande et au mariage pour tous, comme une mesure symbole masquant le manque de sens de son quinquennat? Il n’y a lĂ  aucun tacle, d’autant que je n’ai pas exprimĂ© d’hostilitĂ© au mariage pour tous. Mon opposition rĂ©solue va Ă  la gestation pour autrui (GPA), parce que pousser des femmes pauvres Ă  porter un enfant pour le remettre Ă  d’autres contre une rĂ©munĂ©ration est une forme nouvelle et perverse d’exploitation et de marchandisation du corps. Or, que je sache, François Hollande est aussi contre cette pratique. Je crois qu’il faut garder un Ă©quilibre entre les questions sociales -essentielles pour les milieux populaires et la gauche- et sociĂ©tales. Pour autant, n’oublions pas que j’ai moi-mĂȘme permis des avancĂ©es sur des questions sociĂ©tales, comme le pacs et la paritĂ© hommes-femmes


Illustration pour 20200908_JMP25197
 

Votre livre commence avec cette usurpation du concept de ‘rĂ©volution’ par Emmanuel Macron, qui en a fait le titre de son livre-programme. Vous Ă©crivez qu’il ‘tentait derĂ©veiller la puissance d’un mot fĂ©tiche Ă  son profit et, qui sait, Ă  ses risques et pĂ©rils’. Vous estimez qu’il a pris en pleine figure le boomerang qu’il avait lancĂ©? Il est vrai que le titre de ce livre m’a surpris, compte tenu des idĂ©es et du parcours d’Emmanuel Macron. J’ai donc accueilli avec un sourire le fait de le voir utiliser ce mot de ‘rĂ©volution’. Ensuite, j’ai vu ceux qui l’ont accompagnĂ© au pouvoir affirmer sans cesse: ‘Rien n’a Ă©tĂ© fait depuis 30 ans.’ On nous a promis qu’un ‘nouveau monde’ allait succĂ©der Ă  l’ ‘ancien monde’, dans une Ă©vidente rĂ©fĂ©rence Ă  l’Ancien RĂ©gime. Cette affirmation m’a paru quelque peu outranciĂšre et un tantinet injuste pour quelques prĂ©cĂ©dents gouvernements, de gauche ou de droite, qui avaient essayĂ© de servir leur pays. Naturellement, Emmanuel Macron a Ă©veillĂ© par cette emphase rĂ©volutionnaire une forme d’espĂ©rance, laquelle a Ă©tĂ© déçue. C’est pourquoi j’ai Ă©crit: ‘À ses risques et pĂ©rils’. Les boomerangs qui ratent leur cible reviennent assez souvent vers ceux qui les ont lancĂ©s.

Est-ce que vous comprenez qu’une partie des Ă©lecteurs de gauche aient votĂ© pour lui? Disons que je l’ai constatĂ©. L’inflĂ©chissement vers un certain social-libĂ©ralisme Ă  la fin du dernier quinquennat a pu en dĂ©complexer certains. Mais surtout, François Hollande n’étant pas candidat Ă  sa réélection, une partie de l’électorat socialiste s’est dispersĂ©e et s’est trouvĂ©e disponible. Emmanuel Macron Ă©tait sĂ©duisant: jeune, brillant, Ă©nergique, dotĂ© d’une bonne rhĂ©torique. Il promettait une rupture, un changement. D’oĂč la tentation de le suivre. Il reste Ă  savoir quels choix auront demain ceux d’entre eux qui sont aujourd’hui déçus.

Est-ce que dĂšs le dĂ©but, quand Macron s’est posĂ© en alternative crĂ©dible, vous avez dĂ©celĂ© le risque d’une explosion durable du bipartisme Ă  la papa? Qu’il allait rĂ©ussir Ă  imposer l’idĂ©e qu’il Ă©tait la seule opposition au Rassemblement national? Voyons-nous aujourd’hui une vĂ©ritable recomposition? Je ne le crois pas. Un paysage politique s’est dĂ©fait, c’est vrai, sans que lui ait succĂ©dĂ© un systĂšme suffisamment stable. De Gaulle avait une lĂ©gitimitĂ© historique: il avait incarnĂ© la RĂ©sistance extĂ©rieure et conduit la libĂ©ration du pays. Il a rassemblĂ© pour cela des compagnons autour de lui. Mitterrand a trouvĂ© sa place dans l’histoire en rejoignant et en revivifiant l’ancien Parti socialiste de JaurĂšs et de Blum. Il a redonnĂ© de l’élan au courant du socialisme dĂ©mocratique et conduit la gauche au pouvoir. Emmanuel Macron paraissait surgir de nulle part et son parcours a un caractĂšre beaucoup plus personnel. D’ailleurs, trois ans aprĂšs son Ă©lection, son mouvement, La RĂ©publique en marche, presque Ă  lui seul majoritaire Ă  l’AssemblĂ©e nationale, n’a pas de vĂ©ritable existence dans le pays: nous l’avons vu crĂ»ment au moment des Ă©lections municipales. En outre, au sein de ce mouvement, les principes fondamentaux de la vie dĂ©mocratique -l’élection des dirigeants, la dĂ©signation par les militants des candidats- n’ont pas cours. C’est pourquoi, malgrĂ© son talent, il y a une sorte de solitude chez Emmanuel Macron et une fragilitĂ© latente dans la construction politique dont il est le sommet. Or si l’extrĂȘme droite, avec le Rassemblement national, n’a pas brillĂ© aux Ă©lections municipales, les europĂ©ennes avaient montrĂ© que sa force n’était pas entamĂ©e dans les scrutins d’ampleur nationale. Comme nous allons traverser des mois, voire des annĂ©es, difficiles avec la crise du Covid-19 et ses prolongements, nous pouvons nous inquiĂ©ter de la potentielle instabilitĂ© de la configuration politique actuelle. Le prĂ©sident de la RĂ©publique aurait peut-ĂȘtre mieux Ă  faire que de continuer Ă  essayer d’affaiblir les partis rĂ©publicains, mĂȘme s’il pense que cela rendra sa tĂąche plus aisĂ©e face Ă  l’extrĂȘme droite lors de l’élection prĂ©sidentielle.

De Gaulle avait une lĂ©gitimitĂ© historique. Mitterrand a trouvĂ© sa place dans l’histoire en rejoignant et en revivifiant l’ancien parti socialiste de JaurĂšs et de Blum. Le parcours d’Emmanuel Macron a un caractĂšre beaucoup plus personnel.

LREM et le RN ont selon vous une proximitĂ© dynamique, cet intĂ©rĂȘt commun d’aller Ă  la prĂ©sidentielle l’un contre l’autre en marginalisant les autres partis. À aucun moment ne m’effleure l’idĂ©e qu’il y aurait une connivence entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, entre le pouvoir et le Rassemblement national. Il se trouve simplement que ces deux personnalitĂ©s ont intĂ©rĂȘt Ă  reproduire en 2022 le face-Ă -face dont les Français disent pourtant ne pas vouloir. Il y a donc objectivement un jeu dangereux Ă  installer cette nouvelle polarisation. Certes, des courants historiques de la vie politique française se sont Ă©tiolĂ©s, par exemple le parti issu du gaullisme ou celui -dont je suis membre-du socialisme dĂ©mocratique. Dans une dĂ©mocratie, justement, dont l’essence est pluraliste, il est dangereux de s’obstiner Ă  araser ces forces pour introduire des oppositions binaires et simplificatrices. Installer le Rassemblement national en seule opposition qui vaille, c’est lui donner le visage de l’alternance. Si le choix proposĂ© demain aux Français est entre, d’un cĂŽtĂ©, un courant qui existe surtout par un seul homme, le prĂ©sident, et de l’autre un mouvement d’extrĂȘme droite, ce choix est risquĂ©. Je prĂ©fĂšrerais que nous l’évitions.

Votre livre est un vrai plaidoyer pour un retour en force des partis, qui semblaient passĂ©s de mode depuis 2017 au profitdes ‘mouvements’. Je n’ai jamais Ă©tĂ© fascinĂ© par les modes. Je les regarde, je les vois passer. Je rappelle que les partis -qui sont inscrits dans notre Constitution- sont des instruments fondamentaux de la dĂ©mocratie. Ils la structurent, ils sont -ou devraient ĂȘtre-des lieux de dĂ©bats et des Ă©coles de formation. C’est souvent en leur sein que se prĂ©parent les candidats qui recevront ensuite l’onction du peuple. Je crains les sociĂ©tĂ©s atomisĂ©es et dĂ©structurĂ©es. Je regrette depuis toujours la faiblesse du syndicalisme français, sa division. Je m’inquiĂšte de voir des institutions s’affaiblir, comme l’église catholique par exemple, ou le monde associatif se dĂ©liter. Je crains les sociĂ©tĂ©s pulvĂ©risĂ©es dans lesquelles les individus restent isolĂ©s comme des atomes ou s’agitent en tous sens sans aucune cohĂ©rence. Je plaide non pas pour des appareils, mais pour des partis qui nous aident Ă  penser Ă  la meilleure façon de vivre ensemble et Ă  rechercher le bien commun. S’il n’y a plus de formations politiques vivantes, qui accaparera l’expression publique? Les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques? Les groupes de pression? Les fabricants de fake news ? Les complotistes?

ConsidĂ©rez-vous que les primaires, telles qu’on les a vues Ă  droite et Ă  gauche, ont contribuĂ© Ă  l’affaiblissement des partis? Au dĂ©part, j’étais peu favorable aux primaires ouvertes. Elles ont Ă©tĂ© un temps trĂšs prisĂ©es et sont aujourd’hui dĂ©criĂ©es. À mon sens, les dĂ©signations de candidats devraient se faire Ă  l’intĂ©rieur des formations politiques, ne serait-ce que pour respecter les droits des adhĂ©rents, ceux qui distribuent des tracts ou tweetent, participent aux rĂ©unions et dĂ©fendent des idĂ©es. Pour ce qui concerne l’élection prĂ©sidentielle, nous avons appris, y compris Ă  nos dĂ©pens, que le premier tour peut ĂȘtre aussi crucial que le second. Vouloir dĂ©fendre ses idĂ©es dans cette Ă©lection majeure est lĂ©gitime et en tout cas tentant pour tout courant politique. Certains se satisferont de tĂ©moigner au premier tour, mĂȘme avec des scores modestes. En revanche, pour ceux qui peuvent espĂ©rer accĂ©der aux responsabilitĂ©s du pays mais prennent conscience qu’ils ne peuvent y parvenir seuls, la division est un risque majeur. C’est le sens du message, Ă  la fois simple et essentiel, que j’ai adressĂ© aux responsables des formations de gauche et Ă©cologistes. Vous contestez la politique actuelle, vous souhaitez introduire dans le pays un Ă©quilibre Ă©conomique et social plus juste tout en menant vraiment la lutte contre le rĂ©chauffement climatique? Tout cela se jouera au second tour. Vous devez y ĂȘtre prĂ©sents. Construisez donc une plateforme commune et voyez qui pourra le mieux l’incarner et la porter. Sinon, chacun restera dans son couloir, et au bout du couloir se trouvera un mur, le mur de l’élimination.

Illustration pour 20200908_JMP25175
 

Vous avez l’impression que ce que vous dites est entendu par les leaders actuels? Je me rĂ©jouis que mon livre ait reçu un accueil plutĂŽt positif, au moins Ă  gauche et chez les Ă©cologistes. Ils savent que j’ai conduit, de façon dĂ©sintĂ©ressĂ©e, une rĂ©flexion sur la situation de la France, mesurĂ© nos risques et nos chances, puis Ă©voquĂ© leur responsabilitĂ©. Naturellement, les choix leur appartiennent. C’est Ă  la gĂ©nĂ©ration d’aujourd’hui d’apporter ses rĂ©ponses.

Mais vous aviez un besoin fort de vous exprimer. AprĂšs avoir quittĂ© la vie politique active, j’ai dĂ©jĂ  Ă©crit quelques livres. Pendant la pĂ©riode oĂč j’étais au Conseil constitutionnel, entre 2015 et 2019, j’ai naturellement respectĂ© le devoir de rĂ©serve. Quand j’ai retrouvĂ© ma libertĂ© de parole, le paysage politique français avait Ă©tĂ© si bouleversĂ© que j’ai Ă©prouvĂ© le besoin d’y voir clair. J’ai voulu partager mon dĂ©chiffrement avec des lecteurs. J’ai aussi voulu attirer l’attention sur trois confrontations qui vont ĂȘtre dĂ©cisives pour le monde: entre les dĂ©mocraties et les despotismes, entre les migrations et les nations, et enfin entre l’expansion de l’homme et la sauvegarde de la vie sur terre.

Notre président aime citer le conseil national de la résistance, qui a inspiré les grands changements de 1945, mais nous ne le voyons pas en cultiver les leçons.

Vous avez gouvernĂ© avec les communistes en 1981, puis en 1997 dans la gauche plurielle. Est-ce que l’affaiblissement des partis historiques, le ‘dĂ©gagisme’, n’ont pas Ă©tĂ© aussi favorisĂ©s par ces pĂ©riodes d’ouverture, comme lorsque Sarkozy a intĂ©grĂ© dans son gouvernement des personnalitĂ©s de gauche dont vous avez Ă©tĂ© proche, Besson ou Kouchner par exemple? En 1981, appeler des communistes au gouvernement, ce n’était pas une ouverture, c’était tenir l’engagement ancien du programme commun. Au plan parlementaire, les socialistes Ă©taient Ă  eux seuls majoritaires et nous n’avions pas besoin du PC pour faire passer les lois. Mais Georges Marchais avait appelĂ© les 15% d’électeurs ayant votĂ© pour lui au premier tour Ă  porter leurs voix sur François Mitterrand au second. Dans le petit groupe de responsables qu’avait rĂ©uni Ă  l’époque François Mitterrand pour se prononcer sur la prĂ©sence ou non des communistes au gouvernement, tous, sauf un (Gaston Defferre, ndlr), ont Ă©tĂ© partisans de les associer. C’était rester fidĂšle Ă  l’engagement historique sur la base duquel le PS et la gauche s’étaient reconstruits. Une pression extĂ©rieure s’est pourtant exercĂ©e sur nous. Le prĂ©sident amĂ©ricain, Ronald Reagan, a envoyĂ© Ă  Paris son vice-prĂ©sident, George Bush, pour dire au nouveau chef de l’État français que, pour les États-Unis, l’entrĂ©e de communistes au gouvernement dans un pays important du monde occidental, membre de l’Alliance atlantique, Ă©tait un problĂšme. George Bush a Ă©tĂ© Ă©coutĂ© courtoisement, mais c’est tout. L’ouverture au centre pratiquĂ©e par le prĂ©sident Mitterrand réélu en 1988 a Ă©tĂ© toute diffĂ©rente. Les personnalitĂ©s estimables qui nous ont rejoints Ă  l’époque ne sont d’ailleurs pas restĂ©es longtemps avec nous. L’ouverture pratiquĂ©e par le prĂ©sident Sarkozy a Ă©tĂ© encore d’une autre nature. Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce une façon de tenter, a minima, ce que Jacques Chirac n’avait pas envisagĂ© de faire cinq ans plus tĂŽt. Réélu en 2002 par 82% des Ă©lecteurs, puisque toute la gauche avait appelĂ© Ă  voter pour lui face Ă  Le Pen, il n’avait pas cru devoir donner une traduction politique Ă  ce vote exceptionnel.

Vous avez tardĂ© Ă  vous prononcer sur ce deuxiĂšme tour de 2002. Vous avez attendu cinq jours pour inviter, sans citer le nom de Chirac, les Français Ă  ‘exprimer leur refus’ de l’extrĂȘme droite. À mes yeux, ce message Ă©tait clair. Il correspondait en tout cas exactement Ă  ce que j’avais envie de dire Ă  l’époque.

En 2012, Bayrou avait appelĂ© Ă  voter Hollande. Jusqu’à quel point ce dernier aurait-il pu ou dĂ» ouvrir au centre droit? On peut imaginer que ça aurait tuĂ© dans l’Ɠuf l’initiative de Macron et son logiciel du ‘et de droite et de gauche’. Je ne veux pas refaire l’histoire. Dans mon livre, je dis simplement que François Hollande ne l’a pas fait, ni pour Bayrou ni pour MĂ©lenchon, qui lui aussi avait appelĂ© Ă  voter en sa faveur.

Vous n’accordez pas beaucoup de crĂ©dit aux projets de rĂ©formes constitutionnelles formulĂ©s par Hamon et MĂ©lenchon en 2017. La Ve RĂ©publique vous semble ĂȘtre un horizon indĂ©passable? En tout cas, elle a dĂ©jĂ  plus de 60 ans d’existence. Je ne pense pas que les questions institutionnelles soient aujourd’hui prioritaires. Les problĂšmes de la France et des Français sont tels –au plan Ă©conomique, social, environnemental et aussi culturel– qu’un nouveau prĂ©sident et une nouvelle majoritĂ© ont intĂ©rĂȘt Ă  se concentrer sur eux sans se lancer dans un dĂ©bat sur la Constitution. RĂ©former la Ve RĂ©publique sera, au-delĂ  des mots, difficile car, Ă  mon sens, le principal problĂšme en ce domaine est sans doute celui de l’existence de deux tĂȘtes dans l’exĂ©cutif. Ce nƓud gordien n’est pas prĂšs d’ĂȘtre tranchĂ©.

Si les responsables des formations de gauche et Ă©cologistes ne construisent pas une plateforme commune, chacun restera dans son couloir et au bout du couloir se trouvera un mur, le mur de l’élimination.

Du coup, que peut-on faire des aspirations Ă  plus de dĂ©mocratie exprimĂ©es notamment par les Gilets jaunes? Cela passe au moins, selon moi, par des changements dans la pratique du pouvoir. Il doit s’ouvrir davantage sur la sociĂ©tĂ© et ceux qui l’animent. Le mouvement des Gilets jaunes a Ă©tĂ©, entre autres, une rĂ©action Ă  la verticalitĂ© de l’actuelle prĂ©sidence. Instiller l’esprit dĂ©mocratique dans la pratique du pouvoir est peut-ĂȘtre la dĂ©marche la plus sage. Car nous le voyons sous nos yeux: rĂ©aliser un consensus entre les forces politiques -lequel est nĂ©cessaire pour consulter le peuple par rĂ©fĂ©rendum sur des rĂ©formes de la Constitution- semble impossible.

Dans votre livre, vous mettez en parallĂšle la verticalitĂ© du pouvoir macroniste et l’horizontalitĂ© du mouvement des Gilets jaunes
 Il est vrai que la verticalitĂ© revendiquĂ©e par le prĂ©sident s’est heurtĂ©e Ă  l’absolue horizontalitĂ© du mouvement des Gilets jaunes, qui a refusĂ© de se donner des reprĂ©sentants et de dĂ©signer des dĂ©lĂ©guĂ©s pour nĂ©gocier, mĂȘme quand des figures Ă©mergeaient de ses rangs. Bien sĂ»r, ce mouvement a eu d’autres causes: des difficultĂ©s Ă  vivre, un sentiment d’abandon, parfois mĂȘme l’impression d’ĂȘtre mĂ©prisĂ©. En tout cas, cette absence de reprĂ©sentants explique sans doute en partie la durĂ©e du mouvement tout autant que sa difficultĂ© Ă  obtenir un dĂ©bouchĂ© positif. Le ‘grand dĂ©bat’ lancĂ© Ă  la fin par Emmanuel Macron a Ă©tĂ© pour lui l’occasion d’une ‘performance’ conduite avec d’autres –les Ă©lus locaux jusqu’ici ignorĂ©s– mais pas avec les manifestants, qui en Ă©taient la cause. Je dis dans mon livre que c’est le signe d’une Ă©trange Ă©poque.

On est ici Ă  la Maison de l’AmĂ©rique latine, Ă  deux pas de la station SolfĂ©rino
 Vous avez un petit pincement au cƓur quand vous revenez dans ce quartier oĂč a Ă©tĂ© implantĂ© le siĂšge du PS de 1981 jusqu’à sa vente, en 2017? Oui
 J’étais premier secrĂ©taire du Parti socialiste quand le siĂšge a Ă©tĂ© achetĂ©. Cet immeuble de la rue de SolfĂ©rino avait une riche histoire, liĂ©e Ă  la vie syndicale comme Ă  la RĂ©sistance (la FĂ©dĂ©ration gĂ©nĂ©rale des fonctionnaires de la CGT y Ă©tait installĂ©e dans les annĂ©es 1930, avant que l’immeuble n’abrite pendant la collaboration le ministĂšre de l’Information de Vichy, et que la rĂ©sistance ne le reprenne en 1944 les armes Ă  la main, ndlr). Donc j’ai regrettĂ© sa vente –qui Ă©tait peut-ĂȘtre inĂ©vitable pour des raisons financiĂšres. Mais sur une note plus joyeuse, la Maison de l’AmĂ©rique latine est aussi le lieu oĂč nous Ă©tions rassemblĂ©s en 1997 pour fĂȘter notre victoire aux Ă©lections lĂ©gislatives avant d’entrer dans l’action gouvernementale. Donc ici, pourquoi ne pas espĂ©rer, si c’est pour le bien du pays, de nouveaux succĂšs pour la gauche et les Ă©cologistes?

Society #140

À lire aussi

L'intégrale du dossier Epstein

Commandez les deux numéros de Society sur notre boutique