

Votre livre sort lâannĂ©e de la pandĂ©mie de Covid-19 et vous y dĂ©noncez le fait que lâĂtat ait tendance Ă ne jouer son rĂŽle que pendant les crises. Mais ne croyez-vous pas que celle-ci est une âaubaineâ pour imposer durablement la nĂ©cessitĂ© dâun Ătat interventionniste? Sans vouloir vous chicaner sur les mots, je ne parlerais pas d »aubaineâ face aux centaines de milliers de morts provoquĂ©es par la pandĂ©mie et ses dramatiques consĂ©quences Ă©conomiques et sociales. Mais vous avez raison, cette crise doit effectivement nous faire rĂ©flĂ©chir sur la conduite de lâĂ©conomie en phase ordinaire et longue. Bien entendu, je ne suis pas pour une Ă©conomie administrĂ©e mais lâintervention de lâĂtat reste nĂ©cessaire pour la rĂ©guler et discipliner les acteurs financiers. Les Ătats des pays dĂ©mocratiques ne doivent pas renoncer Ă leur mission, qui est dâincarner lâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, de rechercher un certain Ă©quilibre entre les diffĂ©rents groupes sociaux et de protĂ©ger les moins favorisĂ©s. Notre prĂ©sident aime citer le Conseil national de la RĂ©sistance, qui a inspirĂ© les grands changements de 1945, mais nous ne le voyons pas en cultiver les leçons. En outre, nous commençons Ă mesurer les atteintes graves que les excĂšs dâun systĂšme productiviste portent Ă la nature et Ă la vie sur terre. Ă partir du moment oĂč lâactivitĂ© humaine pĂ©nĂštre de plus en plus dâespaces oĂč jusque-lĂ le contact nâexistait pas entre les espĂšces animales et lâhomme, les risques de transmission de virus deviennent plus grands. Le Covid-19 en est lâillustration.
Dans votre livre, vous revenez longuement Ă©galement sur la crise financiĂšre de 2008, cause, selon vous, de beaucoup de nos maux actuels. Je salue la rĂ©activitĂ© du prĂ©sident Nicolas Sarkozy au dĂ©but de la crise. Il a contribuĂ© Ă lâĂ©poque Ă ce que lâEurope se coordonne pour apporter des rĂ©ponses rapides, dĂ©gager des centaines de milliards dâeuros et empĂȘcher lâeffondrement du systĂšme financier et de lâĂ©conomie. Mais une fois la crise financiĂšre surmontĂ©e, alors que les banques et les marchĂ©s retrouvaient leurs habitudes et leurs profits, la masse des Français a dĂ» subir une politique dâaustĂ©ritĂ©. Je ne voudrais pas voir ce scĂ©nario se renouveler quand nous sortirons de la crise sanitaire, Ă©conomique et sociale du coronavirus. Le nĂ©olibĂ©ralisme, qui souhaite que lâĂtat se soucie dâabord du libre jeu des marchĂ©s, et dont je montre dans mon livre quâil a inspirĂ© jusquâici la politique du prĂ©sident Macron, est anachronique.
Quelques semaines avant de sortir des milliards dâeuros pour faire face Ă cette crise sanitaire, Macron avait dit: âIl nây a pas dâargent magique.â ForcĂ©ment, les Français sont dĂ©concertĂ©s. Sans doute. En tout cas, lâidĂ©e que lâĂtat rĂ©gule, intervienne, veille Ă ce que les inĂ©galitĂ©s se rĂ©duisent devrait ĂȘtre le fil conducteur des gouvernements dans une RĂ©publique dont je rappelle quâelle est sociale, selon lâarticle 1er de la Constitution, hĂ©ritĂ© de celle de la IVe RĂ©publique en 1946. Dans notre devise rĂ©publicaine, il y a âlibertĂ©â, mais il y a aussi âĂ©galitĂ©â et âfraternitĂ©â.
Vous expliquez que la doctrine nĂ©olibĂ©rale sâest imposĂ©e jusque dans les cabinets ministĂ©riels. Ă quel moment a-t-elle triomphĂ©? Ce tournant a Ă©tĂ© amorcĂ© au dĂ©but des annĂ©es 1980, aux Ătats-Unis et en Grande-Bretagne, sous Reagan et Thatcher. La gauche qui venait de gagner en France, en 1981, sâest trouvĂ©e Ă contre-courant face au nouveau cours du capitalisme international et Ă la façon dont rĂ©agissaient nombre de gouvernements, y compris en Europe. Elle nâa pas fait sienne cette nouvelle doctrine mais elle en a subi lâinfluence. Et puis, aprĂšs 1988, lors du second septennat de François Mitterrand, la gauche est entrĂ©e plus quâil ne lâaurait fallu dans la logique de la dĂ©rĂ©gulation financiĂšre.

De fait, il y a eu dĂšs 1983 le tournant de la rigueur. Plus tard, François Hollande, autre prĂ©sident socialiste, a lui aussi changĂ© de politique en cours de mandat. Votre quinquennat de Premier ministre serait le seul moment oĂč la gauche aurait respectĂ© ses engagements une fois aux manettes? Il est vrai que jâavais dit dâentrĂ©e de jeu, quand mon gouvernement sâest mis en place en 1997: âJe gouvernerai de façon continue, rĂ©guliĂšre, sans changement de cap.â Peut-ĂȘtre parce que jâavais Ă©tĂ© moi-mĂȘme marquĂ© par le tournant de la rigueur. Pouvions-nous y Ă©chapper? Peut-ĂȘtre pas, dans les circonstances de lâĂ©poque. Disons que jâen ai tirĂ© des leçons pour ma propre pratique: partir moins vite, tenir un cap constant. On dit que la conjoncture nous a Ă©tĂ© favorable. Voyons cela de plus prĂšs. En 1997, alors que Jacques Chirac avait dĂ©jĂ renoncĂ© Ă sa promesse de lutter contre la âfracture socialeâ, ses conseillers ont pensĂ© que la conjoncture Ă©conomique allait se dĂ©grader et quâil lui faudrait accentuer la politique dâaustĂ©ritĂ©. Ce fut la raison majeure de la dissolution de lâAssemblĂ©e nationale: le prĂ©sident a voulu se redonner une majoritĂ© pour cinq ans. Les Français, on le sait, en ont disposĂ© autrement. Quand a eu lieu la passation de pouvoir Ă Matignon, Alain JuppĂ© mâa remis une courte note dans laquelle il me donnait, en gros, son diagnostic et mâindiquait le cap trĂšs orthodoxe que mon gouvernement devrait, selon lui, inĂ©vitablement suivre. Jâai pris cette note, je lâai glissĂ©e dans ma veste et je lui ai dit: âMerci beaucoup, monsieur le Premier ministre, mais je ne suis pas sĂ»r de suivre vos conseils.â Jâai bien fait car, si la conjoncture est devenue effectivement plus favorable que prĂ©vu, notre politique a contribuĂ© Ă ce retournement. Quand nous sommes arrivĂ©s aux responsabilitĂ©s, le dĂ©ficit public de la France Ă©tait largement au-dessus des 3% fixĂ©s Ă Maastricht. Dominique Strauss-Kahn, ministre de lâĂconomie et des Finances, et moi-mĂȘme avons dit Ă Jacques Santer (alors prĂ©sident de la Commission europĂ©enne, ndlr) puis Ă Romano Prodi (son successeur, ndlr): âNous nâallons pas rentrer dans les clous des 3% immĂ©diatement, au risque de casser la croissance. Nous atteindrons cet objectif en deux ans.â Ils nous ont fait confiance. Nous ne nous sommes pas laissĂ© dicter le timing mais nous avons respectĂ© les engagements de la France. Nous avons choisi lâaudace et le rĂ©alisme.
Vous ĂȘtes arrivĂ© au pouvoir un peu par effraction, aprĂšs la dissolution. Disons plutĂŽt par surprise. Car sâil y a eu âeffractionâ, câest le peuple français qui a mis le pied dans la porte: il a portĂ© Ă lâAssemblĂ©e nationale une majoritĂ© de gauche et dâĂ©cologistes. Pendant les deux annĂ©es prĂ©cĂ©dentes, nous avions beaucoup dĂ©battu et travaillĂ© au Parti socialiste sur tous les aspects dâune politique gouvernementale. Dominique Strauss-Kahn sur le terrain Ă©conomique, Martine Aubry sur le versant social et aussi Henri Emmanuelli, qui Ă©tait trĂšs soucieux de voir mener une politique de gauche. Dâautres encore ont conduit ces dĂ©bats autour de moi. Nous Ă©tions donc prĂ©parĂ©s intellectuellement quand la dissolution a avancĂ© dâun an les Ă©lections lĂ©gislatives. On a cherchĂ© Ă nous surprendre alors que nous Ă©tions prĂȘts. Mon message pour la gauche et les Ă©cologistes dâaujourdâhui est: travaillez sur le fond!
Vous ĂȘtes, dans votre livre, sĂ©vĂšre avec le nĂ©olibĂ©ralisme. Mais on a aussi reprochĂ© Ă votre gouvernement dâavoir beaucoup privatisĂ© et ouvert la porte au libĂ©ralisme⊠Quand nous avons ouvert le capital dâentreprises publiques (AĂ©rospatiale, Air France, France TĂ©lĂ©com), câĂ©tait pour les besoins dâune politique industrielle âtrouver des partenaires, nouer des alliances- et non par idĂ©ologie. Notre politique globale a Ă©tĂ© aux antipodes du nĂ©olibĂ©ralisme. Nous nâavons jamais portĂ© atteinte aux acquis du monde du travail. Nous avons conduit une politique Ă©conomique et sociale volontariste: 35 heures, emplois jeunes, lutte rĂ©solue contre le chĂŽmage. Quand le PDG de Toyota est venu installer une usine prĂšs de Valenciennes et que la presse a Ă©voquĂ© les 35 heures, il a rĂ©pondu: âPour nous, ce nâest pas un problĂšme, ce que je connais, câest la valeur des ingĂ©nieurs, des techniciens et des ouvriers français ainsi que la qualitĂ© de vos infrastructures publiques. Câest ça qui nous intĂ©resse.â Il ne voyait pas les 35 heures comme un obstacle. Dâailleurs, si elles ont Ă©tĂ© depuis lors contournĂ©es, le plus souvent par des majoritĂ©s de droite, je constate quâaucun gouvernement nâa pris le risque de les abroger.
En 1997, Alain JuppĂ© mâa remis une note dans laquelle il mâindiquait le cap trĂšs orthodoxe que mon gouvernement devrait, selon lui, inĂ©vitablement suivre. Jâai pris cette note, lâai glissĂ©e dans ma veste et lui ai dit: âMerci beaucoup, mais je ne suis pas sĂ»r de suivre vos conseils.â
Plus tard, vous avez nĂ©anmoins reconnu que la semaine des 35 heures Ă lâhĂŽpital, câĂ©tait mettre la charrue avant les bĆufs. Pourquoi lâavoir fait si vous Ă©tiez conscient des consĂ©quences? Câest vrai, nous aurions dĂ» attendre un peu. Le point de dĂ©part, câĂ©tait lâidĂ©e âque je crois toujours justeâ que les conditions de travail dâun certain nombre de salariĂ©s Ă lâhĂŽpital âinfirmiers, aides-soignants, brancardiersâ pouvaient sâapparenter Ă ce qui existait dans le monde de la production. Leur accorder les 35 heures, câĂ©tait faire un geste important pour ces personnels. Leurs syndicats les demandaient. Nous avons cĂ©dĂ© Ă cette impatience, tout en opĂ©rant immĂ©diatement des recrutements dâinfirmiers et de mĂ©decins. Pour la premiĂšre fois depuis longtemps, nous avons ainsi Ă©largi le numerus clausus pour les Ă©tudiants en mĂ©decine. Mais ce mouvement de formation et de recrutement prenait du temps et il nâa pas Ă©tĂ© poursuivi. Toutefois, les maux de lâhĂŽpital, notamment ceux qui ont Ă©tĂ© mentionnĂ©s quand a surgi le Covid-19, ne sâexpliquent pas par les 35 heures. Elles avaient dĂ©jĂ 20 ans. En rĂ©alitĂ©, les moyens en personnel et le nombre de lits ont Ă©tĂ© trop longtemps rognĂ©s, tandis quâon introduisait dans lâhĂŽpital public une forme dâorganisation dans laquelle les gestionnaires prenaient le pas sur les mĂ©decins.
âLes socialistes nâont rien Ă gagner Ă substituer les questions sociĂ©tales aux questions socialesâ, peut-on lire dans votre livre. Câest un tacle appuyĂ© Ă Hollande et au mariage pour tous, comme une mesure symbole masquant le manque de sens de son quinquennat? Il nây a lĂ aucun tacle, dâautant que je nâai pas exprimĂ© dâhostilitĂ© au mariage pour tous. Mon opposition rĂ©solue va Ă la gestation pour autrui (GPA), parce que pousser des femmes pauvres Ă porter un enfant pour le remettre Ă dâautres contre une rĂ©munĂ©ration est une forme nouvelle et perverse dâexploitation et de marchandisation du corps. Or, que je sache, François Hollande est aussi contre cette pratique. Je crois quâil faut garder un Ă©quilibre entre les questions sociales -essentielles pour les milieux populaires et la gauche- et sociĂ©tales. Pour autant, nâoublions pas que jâai moi-mĂȘme permis des avancĂ©es sur des questions sociĂ©tales, comme le pacs et la paritĂ© hommes-femmesâŠ

Votre livre commence avec cette usurpation du concept de ârĂ©volutionâ par Emmanuel Macron, qui en a fait le titre de son livre-programme. Vous Ă©crivez quâil âtentait derĂ©veiller la puissance dâun mot fĂ©tiche Ă son profit et, qui sait, Ă ses risques et pĂ©rilsâ. Vous estimez quâil a pris en pleine figure le boomerang quâil avait lancĂ©? Il est vrai que le titre de ce livre mâa surpris, compte tenu des idĂ©es et du parcours dâEmmanuel Macron. Jâai donc accueilli avec un sourire le fait de le voir utiliser ce mot de ârĂ©volutionâ. Ensuite, jâai vu ceux qui lâont accompagnĂ© au pouvoir affirmer sans cesse: âRien nâa Ă©tĂ© fait depuis 30 ans.â On nous a promis quâun ânouveau mondeâ allait succĂ©der Ă lâ âancien mondeâ, dans une Ă©vidente rĂ©fĂ©rence Ă lâAncien RĂ©gime. Cette affirmation mâa paru quelque peu outranciĂšre et un tantinet injuste pour quelques prĂ©cĂ©dents gouvernements, de gauche ou de droite, qui avaient essayĂ© de servir leur pays. Naturellement, Emmanuel Macron a Ă©veillĂ© par cette emphase rĂ©volutionnaire une forme dâespĂ©rance, laquelle a Ă©tĂ© déçue. Câest pourquoi jâai Ă©crit: âĂ ses risques et pĂ©rilsâ. Les boomerangs qui ratent leur cible reviennent assez souvent vers ceux qui les ont lancĂ©s.
Est-ce que vous comprenez quâune partie des Ă©lecteurs de gauche aient votĂ© pour lui? Disons que je lâai constatĂ©. LâinflĂ©chissement vers un certain social-libĂ©ralisme Ă la fin du dernier quinquennat a pu en dĂ©complexer certains. Mais surtout, François Hollande nâĂ©tant pas candidat Ă sa réélection, une partie de lâĂ©lectorat socialiste sâest dispersĂ©e et sâest trouvĂ©e disponible. Emmanuel Macron Ă©tait sĂ©duisant: jeune, brillant, Ă©nergique, dotĂ© dâune bonne rhĂ©torique. Il promettait une rupture, un changement. DâoĂč la tentation de le suivre. Il reste Ă savoir quels choix auront demain ceux dâentre eux qui sont aujourdâhui déçus.
Est-ce que dĂšs le dĂ©but, quand Macron sâest posĂ© en alternative crĂ©dible, vous avez dĂ©celĂ© le risque dâune explosion durable du bipartisme Ă la papa? Quâil allait rĂ©ussir Ă imposer lâidĂ©e quâil Ă©tait la seule opposition au Rassemblement national? Voyons-nous aujourdâhui une vĂ©ritable recomposition? Je ne le crois pas. Un paysage politique sâest dĂ©fait, câest vrai, sans que lui ait succĂ©dĂ© un systĂšme suffisamment stable. De Gaulle avait une lĂ©gitimitĂ© historique: il avait incarnĂ© la RĂ©sistance extĂ©rieure et conduit la libĂ©ration du pays. Il a rassemblĂ© pour cela des compagnons autour de lui. Mitterrand a trouvĂ© sa place dans lâhistoire en rejoignant et en revivifiant lâancien Parti socialiste de JaurĂšs et de Blum. Il a redonnĂ© de lâĂ©lan au courant du socialisme dĂ©mocratique et conduit la gauche au pouvoir. Emmanuel Macron paraissait surgir de nulle part et son parcours a un caractĂšre beaucoup plus personnel. Dâailleurs, trois ans aprĂšs son Ă©lection, son mouvement, La RĂ©publique en marche, presque Ă lui seul majoritaire Ă lâAssemblĂ©e nationale, nâa pas de vĂ©ritable existence dans le pays: nous lâavons vu crĂ»ment au moment des Ă©lections municipales. En outre, au sein de ce mouvement, les principes fondamentaux de la vie dĂ©mocratique -lâĂ©lection des dirigeants, la dĂ©signation par les militants des candidats- nâont pas cours. Câest pourquoi, malgrĂ© son talent, il y a une sorte de solitude chez Emmanuel Macron et une fragilitĂ© latente dans la construction politique dont il est le sommet. Or si lâextrĂȘme droite, avec le Rassemblement national, nâa pas brillĂ© aux Ă©lections municipales, les europĂ©ennes avaient montrĂ© que sa force nâĂ©tait pas entamĂ©e dans les scrutins dâampleur nationale. Comme nous allons traverser des mois, voire des annĂ©es, difficiles avec la crise du Covid-19 et ses prolongements, nous pouvons nous inquiĂ©ter de la potentielle instabilitĂ© de la configuration politique actuelle. Le prĂ©sident de la RĂ©publique aurait peut-ĂȘtre mieux Ă faire que de continuer Ă essayer dâaffaiblir les partis rĂ©publicains, mĂȘme sâil pense que cela rendra sa tĂąche plus aisĂ©e face Ă lâextrĂȘme droite lors de lâĂ©lection prĂ©sidentielle.
De Gaulle avait une lĂ©gitimitĂ© historique. Mitterrand a trouvĂ© sa place dans lâhistoire en rejoignant et en revivifiant lâancien parti socialiste de JaurĂšs et de Blum. Le parcours dâEmmanuel Macron a un caractĂšre beaucoup plus personnel.
LREM et le RN ont selon vous une proximitĂ© dynamique, cet intĂ©rĂȘt commun dâaller Ă la prĂ©sidentielle lâun contre lâautre en marginalisant les autres partis. Ă aucun moment ne mâeffleure lâidĂ©e quâil y aurait une connivence entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, entre le pouvoir et le Rassemblement national. Il se trouve simplement que ces deux personnalitĂ©s ont intĂ©rĂȘt Ă reproduire en 2022 le face-Ă -face dont les Français disent pourtant ne pas vouloir. Il y a donc objectivement un jeu dangereux Ă installer cette nouvelle polarisation. Certes, des courants historiques de la vie politique française se sont Ă©tiolĂ©s, par exemple le parti issu du gaullisme ou celui -dont je suis membre-du socialisme dĂ©mocratique. Dans une dĂ©mocratie, justement, dont lâessence est pluraliste, il est dangereux de sâobstiner Ă araser ces forces pour introduire des oppositions binaires et simplificatrices. Installer le Rassemblement national en seule opposition qui vaille, câest lui donner le visage de lâalternance. Si le choix proposĂ© demain aux Français est entre, dâun cĂŽtĂ©, un courant qui existe surtout par un seul homme, le prĂ©sident, et de lâautre un mouvement dâextrĂȘme droite, ce choix est risquĂ©. Je prĂ©fĂšrerais que nous lâĂ©vitions.
Votre livre est un vrai plaidoyer pour un retour en force des partis, qui semblaient passĂ©s de mode depuis 2017 au profitdes âmouvementsâ. Je nâai jamais Ă©tĂ© fascinĂ© par les modes. Je les regarde, je les vois passer. Je rappelle que les partis -qui sont inscrits dans notre Constitution- sont des instruments fondamentaux de la dĂ©mocratie. Ils la structurent, ils sont -ou devraient ĂȘtre-des lieux de dĂ©bats et des Ă©coles de formation. Câest souvent en leur sein que se prĂ©parent les candidats qui recevront ensuite lâonction du peuple. Je crains les sociĂ©tĂ©s atomisĂ©es et dĂ©structurĂ©es. Je regrette depuis toujours la faiblesse du syndicalisme français, sa division. Je mâinquiĂšte de voir des institutions sâaffaiblir, comme lâĂ©glise catholique par exemple, ou le monde associatif se dĂ©liter. Je crains les sociĂ©tĂ©s pulvĂ©risĂ©es dans lesquelles les individus restent isolĂ©s comme des atomes ou sâagitent en tous sens sans aucune cohĂ©rence. Je plaide non pas pour des appareils, mais pour des partis qui nous aident Ă penser Ă la meilleure façon de vivre ensemble et Ă rechercher le bien commun. Sâil nây a plus de formations politiques vivantes, qui accaparera lâexpression publique? Les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques? Les groupes de pression? Les fabricants de fake news ? Les complotistes?
ConsidĂ©rez-vous que les primaires, telles quâon les a vues Ă droite et Ă gauche, ont contribuĂ© Ă lâaffaiblissement des partis? Au dĂ©part, jâĂ©tais peu favorable aux primaires ouvertes. Elles ont Ă©tĂ© un temps trĂšs prisĂ©es et sont aujourdâhui dĂ©criĂ©es. Ă mon sens, les dĂ©signations de candidats devraient se faire Ă lâintĂ©rieur des formations politiques, ne serait-ce que pour respecter les droits des adhĂ©rents, ceux qui distribuent des tracts ou tweetent, participent aux rĂ©unions et dĂ©fendent des idĂ©es. Pour ce qui concerne lâĂ©lection prĂ©sidentielle, nous avons appris, y compris Ă nos dĂ©pens, que le premier tour peut ĂȘtre aussi crucial que le second. Vouloir dĂ©fendre ses idĂ©es dans cette Ă©lection majeure est lĂ©gitime et en tout cas tentant pour tout courant politique. Certains se satisferont de tĂ©moigner au premier tour, mĂȘme avec des scores modestes. En revanche, pour ceux qui peuvent espĂ©rer accĂ©der aux responsabilitĂ©s du pays mais prennent conscience quâils ne peuvent y parvenir seuls, la division est un risque majeur. Câest le sens du message, Ă la fois simple et essentiel, que jâai adressĂ© aux responsables des formations de gauche et Ă©cologistes. Vous contestez la politique actuelle, vous souhaitez introduire dans le pays un Ă©quilibre Ă©conomique et social plus juste tout en menant vraiment la lutte contre le rĂ©chauffement climatique? Tout cela se jouera au second tour. Vous devez y ĂȘtre prĂ©sents. Construisez donc une plateforme commune et voyez qui pourra le mieux lâincarner et la porter. Sinon, chacun restera dans son couloir, et au bout du couloir se trouvera un mur, le mur de lâĂ©limination.

Vous avez lâimpression que ce que vous dites est entendu par les leaders actuels? Je me rĂ©jouis que mon livre ait reçu un accueil plutĂŽt positif, au moins Ă gauche et chez les Ă©cologistes. Ils savent que jâai conduit, de façon dĂ©sintĂ©ressĂ©e, une rĂ©flexion sur la situation de la France, mesurĂ© nos risques et nos chances, puis Ă©voquĂ© leur responsabilitĂ©. Naturellement, les choix leur appartiennent. Câest Ă la gĂ©nĂ©ration dâaujourdâhui dâapporter ses rĂ©ponses.
Mais vous aviez un besoin fort de vous exprimer. AprĂšs avoir quittĂ© la vie politique active, jâai dĂ©jĂ Ă©crit quelques livres. Pendant la pĂ©riode oĂč jâĂ©tais au Conseil constitutionnel, entre 2015 et 2019, jâai naturellement respectĂ© le devoir de rĂ©serve. Quand jâai retrouvĂ© ma libertĂ© de parole, le paysage politique français avait Ă©tĂ© si bouleversĂ© que jâai Ă©prouvĂ© le besoin dây voir clair. Jâai voulu partager mon dĂ©chiffrement avec des lecteurs. Jâai aussi voulu attirer lâattention sur trois confrontations qui vont ĂȘtre dĂ©cisives pour le monde: entre les dĂ©mocraties et les despotismes, entre les migrations et les nations, et enfin entre lâexpansion de lâhomme et la sauvegarde de la vie sur terre.
Notre président aime citer le conseil national de la résistance, qui a inspiré les grands changements de 1945, mais nous ne le voyons pas en cultiver les leçons.
Vous avez gouvernĂ© avec les communistes en 1981, puis en 1997 dans la gauche plurielle. Est-ce que lâaffaiblissement des partis historiques, le âdĂ©gagismeâ, nâont pas Ă©tĂ© aussi favorisĂ©s par ces pĂ©riodes dâouverture, comme lorsque Sarkozy a intĂ©grĂ© dans son gouvernement des personnalitĂ©s de gauche dont vous avez Ă©tĂ© proche, Besson ou Kouchner par exemple? En 1981, appeler des communistes au gouvernement, ce nâĂ©tait pas une ouverture, câĂ©tait tenir lâengagement ancien du programme commun. Au plan parlementaire, les socialistes Ă©taient Ă eux seuls majoritaires et nous nâavions pas besoin du PC pour faire passer les lois. Mais Georges Marchais avait appelĂ© les 15% dâĂ©lecteurs ayant votĂ© pour lui au premier tour Ă porter leurs voix sur François Mitterrand au second. Dans le petit groupe de responsables quâavait rĂ©uni Ă lâĂ©poque François Mitterrand pour se prononcer sur la prĂ©sence ou non des communistes au gouvernement, tous, sauf un (Gaston Defferre, ndlr), ont Ă©tĂ© partisans de les associer. CâĂ©tait rester fidĂšle Ă lâengagement historique sur la base duquel le PS et la gauche sâĂ©taient reconstruits. Une pression extĂ©rieure sâest pourtant exercĂ©e sur nous. Le prĂ©sident amĂ©ricain, Ronald Reagan, a envoyĂ© Ă Paris son vice-prĂ©sident, George Bush, pour dire au nouveau chef de lâĂtat français que, pour les Ătats-Unis, lâentrĂ©e de communistes au gouvernement dans un pays important du monde occidental, membre de lâAlliance atlantique, Ă©tait un problĂšme. George Bush a Ă©tĂ© Ă©coutĂ© courtoisement, mais câest tout. Lâouverture au centre pratiquĂ©e par le prĂ©sident Mitterrand réélu en 1988 a Ă©tĂ© toute diffĂ©rente. Les personnalitĂ©s estimables qui nous ont rejoints Ă lâĂ©poque ne sont dâailleurs pas restĂ©es longtemps avec nous. Lâouverture pratiquĂ©e par le prĂ©sident Sarkozy a Ă©tĂ© encore dâune autre nature. Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce une façon de tenter, a minima, ce que Jacques Chirac nâavait pas envisagĂ© de faire cinq ans plus tĂŽt. Réélu en 2002 par 82% des Ă©lecteurs, puisque toute la gauche avait appelĂ© Ă voter pour lui face Ă Le Pen, il nâavait pas cru devoir donner une traduction politique Ă ce vote exceptionnel.
Vous avez tardĂ© Ă vous prononcer sur ce deuxiĂšme tour de 2002. Vous avez attendu cinq jours pour inviter, sans citer le nom de Chirac, les Français Ă âexprimer leur refusâ de lâextrĂȘme droite. Ă mes yeux, ce message Ă©tait clair. Il correspondait en tout cas exactement Ă ce que jâavais envie de dire Ă lâĂ©poque.
En 2012, Bayrou avait appelĂ© Ă voter Hollande. JusquâĂ quel point ce dernier aurait-il pu ou dĂ» ouvrir au centre droit? On peut imaginer que ça aurait tuĂ© dans lâĆuf lâinitiative de Macron et son logiciel du âet de droite et de gaucheâ. Je ne veux pas refaire lâhistoire. Dans mon livre, je dis simplement que François Hollande ne lâa pas fait, ni pour Bayrou ni pour MĂ©lenchon, qui lui aussi avait appelĂ© Ă voter en sa faveur.
Vous nâaccordez pas beaucoup de crĂ©dit aux projets de rĂ©formes constitutionnelles formulĂ©s par Hamon et MĂ©lenchon en 2017. La Ve RĂ©publique vous semble ĂȘtre un horizon indĂ©passable? En tout cas, elle a dĂ©jĂ plus de 60 ans dâexistence. Je ne pense pas que les questions institutionnelles soient aujourdâhui prioritaires. Les problĂšmes de la France et des Français sont tels âau plan Ă©conomique, social, environnemental et aussi culturelâ quâun nouveau prĂ©sident et une nouvelle majoritĂ© ont intĂ©rĂȘt Ă se concentrer sur eux sans se lancer dans un dĂ©bat sur la Constitution. RĂ©former la Ve RĂ©publique sera, au-delĂ des mots, difficile car, Ă mon sens, le principal problĂšme en ce domaine est sans doute celui de lâexistence de deux tĂȘtes dans lâexĂ©cutif. Ce nĆud gordien nâest pas prĂšs dâĂȘtre tranchĂ©.
Si les responsables des formations de gauche et Ă©cologistes ne construisent pas une plateforme commune, chacun restera dans son couloir et au bout du couloir se trouvera un mur, le mur de lâĂ©limination.
Du coup, que peut-on faire des aspirations Ă plus de dĂ©mocratie exprimĂ©es notamment par les Gilets jaunes? Cela passe au moins, selon moi, par des changements dans la pratique du pouvoir. Il doit sâouvrir davantage sur la sociĂ©tĂ© et ceux qui lâaniment. Le mouvement des Gilets jaunes a Ă©tĂ©, entre autres, une rĂ©action Ă la verticalitĂ© de lâactuelle prĂ©sidence. Instiller lâesprit dĂ©mocratique dans la pratique du pouvoir est peut-ĂȘtre la dĂ©marche la plus sage. Car nous le voyons sous nos yeux: rĂ©aliser un consensus entre les forces politiques -lequel est nĂ©cessaire pour consulter le peuple par rĂ©fĂ©rendum sur des rĂ©formes de la Constitution- semble impossible.
Dans votre livre, vous mettez en parallĂšle la verticalitĂ© du pouvoir macroniste et lâhorizontalitĂ© du mouvement des Gilets jaunes⊠Il est vrai que la verticalitĂ© revendiquĂ©e par le prĂ©sident sâest heurtĂ©e Ă lâabsolue horizontalitĂ© du mouvement des Gilets jaunes, qui a refusĂ© de se donner des reprĂ©sentants et de dĂ©signer des dĂ©lĂ©guĂ©s pour nĂ©gocier, mĂȘme quand des figures Ă©mergeaient de ses rangs. Bien sĂ»r, ce mouvement a eu dâautres causes: des difficultĂ©s Ă vivre, un sentiment dâabandon, parfois mĂȘme lâimpression dâĂȘtre mĂ©prisĂ©. En tout cas, cette absence de reprĂ©sentants explique sans doute en partie la durĂ©e du mouvement tout autant que sa difficultĂ© Ă obtenir un dĂ©bouchĂ© positif. Le âgrand dĂ©batâ lancĂ© Ă la fin par Emmanuel Macron a Ă©tĂ© pour lui lâoccasion dâune âperformanceâ conduite avec dâautres âles Ă©lus locaux jusquâici ignorĂ©sâ mais pas avec les manifestants, qui en Ă©taient la cause. Je dis dans mon livre que câest le signe dâune Ă©trange Ă©poque.
On est ici Ă la Maison de lâAmĂ©rique latine, Ă deux pas de la station SolfĂ©rino⊠Vous avez un petit pincement au cĆur quand vous revenez dans ce quartier oĂč a Ă©tĂ© implantĂ© le siĂšge du PS de 1981 jusquâĂ sa vente, en 2017? Oui⊠JâĂ©tais premier secrĂ©taire du Parti socialiste quand le siĂšge a Ă©tĂ© achetĂ©. Cet immeuble de la rue de SolfĂ©rino avait une riche histoire, liĂ©e Ă la vie syndicale comme Ă la RĂ©sistance (la FĂ©dĂ©ration gĂ©nĂ©rale des fonctionnaires de la CGT y Ă©tait installĂ©e dans les annĂ©es 1930, avant que lâimmeuble nâabrite pendant la collaboration le ministĂšre de lâInformation de Vichy, et que la rĂ©sistance ne le reprenne en 1944 les armes Ă la main, ndlr). Donc jâai regrettĂ© sa vente âqui Ă©tait peut-ĂȘtre inĂ©vitable pour des raisons financiĂšres. Mais sur une note plus joyeuse, la Maison de lâAmĂ©rique latine est aussi le lieu oĂč nous Ă©tions rassemblĂ©s en 1997 pour fĂȘter notre victoire aux Ă©lections lĂ©gislatives avant dâentrer dans lâaction gouvernementale. Donc ici, pourquoi ne pas espĂ©rer, si câest pour le bien du pays, de nouveaux succĂšs pour la gauche et les Ă©cologistes?





