

Ă lire ce qui sâĂ©crit depuis votre Goncourt, il semblerait donc que vous soyez le ânouveau Balzacâ⊠Câest une bĂȘtise, ça. Une grosse bĂȘtise. Je nâai aucun rapport avec Balzac, si ce nâest une certaine passion pour lâhuĂźtre. Jâen parle un peu dans Boussole, mais je nâai absolument ni le projet littĂ©raire ni rien de Balzac. Câest le cĂŽtĂ© ridicule de toutes ces histoires: tout de suite les grands mots, il faut toujours un truc Ă©norme, alors voilĂ , câest Balzac! Câest absurde.
Votre roman est centrĂ© autour du personnage de Franz, un musicologue orientaliste qui se souvient dâIstanbul, de TĂ©hĂ©ran, de Palmyre. Vous-mĂȘme avez passĂ© du temps dans ces villes et avez Ă©tudiĂ© et enseignĂ© lâarabe. Comment se retrouve-t-on passionnĂ© par lâOrient quand on a grandi Ă Niort? Jâai commencĂ© par faire de lâhistoire de lâart et jâaimais particuliĂšrement lâart de lâislam, câĂ©tait ma matiĂšre prĂ©fĂ©rĂ©e. On nous disait quâil Ă©tait utile dâavoir des rudiments dâarabe et de persan pour Ă©tudier lâart de lâislam, alors je me suis inscrit en langues orientales et en fait, ça mâa passionnĂ©. Au point que, trĂšs vite, jâai abandonnĂ© lâhistoire de lâart et je nâai plus fait que ça. Ensuite, jâai eu la possibilitĂ© de partir Ă lâĂ©tranger, je me suis retrouvĂ© dâabord au Caire, puis en Iran et en Syrie. Ă lâĂ©poque, le service militaire Ă©tait obligatoire et jâĂ©tais dĂ©jĂ sur place, alors jâai eu un poste de coopĂ©rant. Jâai Ă©tĂ© prof de français pendant deux ans en Syrie. Ce qui est un peu surprenant câest que finalement, Ă lâĂ©poque de Hafez el-Assad, tant quâon ne sâintĂ©ressait pas de trĂšs prĂšs Ă la politique trĂšs contemporaine, on Ă©tait assez libre quand on Ă©tait chercheur. Il y avait des biographes, des historiens qui travaillaient tranquillement. On Ă©tait tout le temps surveillĂ©s, mais dâune façon assez distante.
On vous a dĂ©jĂ pris pour un espion? Oui, on me lâa souvent dit. Pourtant, je nâai pas Ă©tĂ© espion. MĂȘme si effectivement, il y avait des gens autour de moi qui le sont devenus. CâĂ©tait simplement des fonctionnaires du ministĂšre de la DĂ©fense. Mais ça nâa jamais Ă©tĂ© mon cas.
Dans lâimaginaire collectif, la Syrie aujourdâhui, câest la guerre, Daech, les migrants. Mais Boussole sâinscrit Ă lâopposĂ© de tout cela. Câest Ă©videmment un sujet qui me touche de prĂšs. Jâai Ă©crit le livre un peu au rythme de ce quâil sâest passĂ© en Syrie ces derniĂšres annĂ©es, et si mon envie dâĂ©crire le roman vient clairement de la relation de proximitĂ© que jâai avec ce pays ou avec le Liban, il y a peut-ĂȘtre aussi un message politique. Ă lâheure oĂč pour nous, le Moyen-Orient devient uniquement associĂ© au fanatisme, au djihadisme, Ă une immense violence, je voulais montrer quâil y a autre chose derriĂšre âsans bien sĂ»r nier que cette violence existe. Mais ce nâest pas la seule rĂ©alitĂ© des relations que nous pouvons avoir avec ce monde. Je pense quâil faut rendre un peu de complexitĂ©. On a tendance Ă trop simplifier. Par exemple, on dit aujourdâhui quâil y a beaucoup de musulmans en Europe. Mais lâislam a Ă©tĂ© la religion majoritaire dâune grande partie de lâEurope: lâAndalousie musulmane, la Sicile, les BalĂ©ares, les Balkans⊠Une partie de lâhistoire de lâEurope sâest dĂ©roulĂ©e en islam. Le roman, la littĂ©rature, peuvent prendre le temps dâexpliquer les choses de façon tout Ă fait diffĂ©rente, sur un autre rythme, notamment parce que le temps que lâon consacre Ă la lecture, ce nâest pas du tout le mĂȘme que celui que lâon passe, par exemple, devant une chaĂźne dâactualitĂ© en direct.
âOn dit aujourdâhui quâil y a beaucoup de musulmans en Europe. Mais une partie de lâhistoire de lâEurope sâest dĂ©roulĂ©e en islamâ
On a prĂ©sentĂ© Boussole comme lâanti-Soumission de Michel Houellebecq. Mais les deux livres partagent une chose: une description assez cruelle du monde universitaire. Oui, câest aussi le cĂŽtĂ© David Lodge de lâaffaire. Le monde universitaire est trĂšs drĂŽle parce que ce sont des gens qui sont extraordinairement savants et on voudrait associer leur savoir Ă une certaine sagesse, censĂ©e les prĂ©server de la mesquinerie, de la mĂ©chancetĂ©, de certaines petitesses. Alors que pas du tout. Ils peuvent ĂȘtre aussi mesquins que tout un chacun. Câest cette contradiction qui fait quâils deviennent des personnages drĂŽles: des gens qui sâintĂ©ressent Ă des sujets immenses, qui sont trĂšs savants, trĂšs accomplis sur tout, sauf sur le plan humain.
Vous avez fait partie du comitĂ© de rĂ©daction de la revue Inculte, avec Bruce BĂ©gout, Arno Bertina, Maylis de Kerangal⊠Vous vous voyez comme un mouvement littĂ©raire? Câest un groupe qui remonte Ă 2003, 2004, quand on commençait en littĂ©rature, avec aussi des gens comme Claro, Mathieu Larnaudie. LâidĂ©e Ă©tait dâavoir un laboratoire, que la revue soit pour nous une possibilitĂ© dâexpĂ©rimenter des choses, de nous confronter les uns aux autres, dâavoir un travail en commun, parce que nos Ă©critures sont un peu diffĂ©rentes. On continue Ă le faire, au moins une ou deux fois par an: on fait un livre collectif autour dâun thĂšme et on travaille tous ensemble. Câest donc un vrai mouvement littĂ©raire, en plus dâĂȘtre une maison dâĂ©dition qui commence Ă ĂȘtre assez importante puisquâelle publie pas mal de textes de littĂ©rature française et Ă©trangĂšre. Câest une aventure qui a Ă©tĂ© trĂšs importante pour moi. La trĂšs grande libertĂ© quâon avait dans la revue et les Ă©changes trĂšs nombreux et frĂ©quents que lâon pouvait avoir autour de la littĂ©rature mâont ouvert Ă©normĂ©ment de perspectives. Jâai du mal Ă rĂ©sonner en terme de gĂ©nĂ©ration, je trouve ça un peu flou. Mais les gens avec lesquels jâai des relations de proximitĂ©, mĂȘme si on ne se voit pas tous les jours, partagent ma vision: que tout est possible dans la littĂ©rature, tous les sujets peuvent ĂȘtre abordĂ©s, mĂȘme les plus lointains. On a envie de tout sâautoriser.
Comme par exemple dans Zone, oĂč les pages du livre correspondaient aux kilomĂštres parcourus dans un train ou dans Boussole, oĂč les chapitres correspondent aux heures de la nuit qui sâĂ©coule? Pourquoi toutes ces contraintes? Il y a encore une autre contrainte dans Boussole. Jâai calculĂ© le livre âlâespace que couvre le livre dans la nuit du personnageâ et une page de ses pensĂ©es correspond Ă 90 secondes. Il fallait que le temps sâĂ©coule dans le livre dâune façon rĂ©guliĂšre et inexorable, de la mĂȘme façon que dans la vie. Le rythme de nos pensĂ©es personnelles ou de nos divagations peut ĂȘtre tout Ă fait diffĂ©rent, mais nĂ©anmoins, il y a cette chose extĂ©rieure qui est le temps et qui sâĂ©coule de la mĂȘme façon pour tout le monde. Un peu comme en musique, on met un mĂ©tronome. Lâavantage quâon a dans la littĂ©rature au xxie siĂšcle, câest quâon est trĂšs libres, il y a des gens qui ont ouvert le champ du roman au xxe siĂšcle et qui font quâaujourdâhui on peut tout se permettre, y compris des romans dans lesquels il nây a pas de fiction, des romans sans personnage ou avec des contraintes comme les miennes⊠à  un moment, je voulais aussi mettre dans la marge la partition de la musique quâĂ©coute Frantz, le personnage. Comme une sorte de bande sonore incorporĂ©e. Et puis, je me suis dit que câĂ©tait une trĂšs mauvaise idĂ©e, que ça faisait un peu cuistre. Dâautant quâaujourdâhui, grĂące Ă Â Internet, on a la possibilitĂ© dâaller faire un tour sur YouTube et dâĂ©couter trĂšs facilement les morceaux dont je parle, alors ça ne servait Ă rien.
Est-ce quâil est vrai que vous travaillez actuellement sur un roman tout Ă fait diffĂ©rent: une histoire rurale en France? Oui, câest le cas, et câest toujours dâactualitĂ©. Câest peut-ĂȘtre surprenant pour le public mais pour moi, câest naturel: jâai grandi Ă la campagne. Mais bon, câest moi qui lâĂ©cris, alors ça ressemblera forcĂ©ment Ă ce que jâai fait jusquâici.Â




