

Sur lâimage, il quitte la terre comme une flĂšche. Bien quâil nâait pas choisi son destin, il semble lâavoir acceptĂ© dans les derniers instants de sa vie. Sâil ne tombait pas, il pourrait trĂšs bien ĂȘtre en train de voler. Il paraĂźt dĂ©tendu, fonçant dans les airs. Pas intimidĂ© par lâattraction divine de la gravitĂ© ou par ce qui lâattend. Ses bras sont tendus le long du corps, lĂ©gĂšrement Ă©cartĂ©s. Sa jambe gauche est pliĂ©e au genou, presque nonchalamment. Sa chemise blanche, ou sa veste, ou sa blouse, ondule dans les airs, dĂ©gagĂ©e de son pantalon noir. Ses chaussures noires montantes sont encore Ă ses pieds. Sur tous les autres clichĂ©s, les personnes qui ont sautĂ© semblent se dĂ©battre contre quelque chose de trop grand pour elles. Elles sont rendues insignifiantes par les tours en toile de fond, dressĂ©es comme des colosses, et puis par lâĂ©vĂ©nement lui-mĂȘme. Certains sont torse nu ; leurs chaussures sâarrachent de leurs pieds dans lâagitation de la chute, ils ont lâair dĂ©sorientĂ©s, comme sâils essayaient de descendre Ă la nage le flanc dâune montagne. Lâhomme sur la photo, en revanche, est parfaitement vertical, et donc en accord avec les lignes des bĂątiments derriĂšre lui. Il les divise en deux parties Ă©gales: Ă sa gauche est la tour nord, Ă sa droite est la tour sud. Bien quâinconscient de lâĂ©quilibre gĂ©omĂ©trique quâil a accompli, il est lâĂ©lĂ©ment essentiel de la crĂ©ation dâun nouveau drapeau, une banniĂšre entiĂšrement composĂ©e de barres dâacier qui brillent au soleil. Certains ont vu dans cette image du stoĂŻcisme, un symbole de rĂ©signation ; dâautres y ont lu quelque chose de dissonant et donc de terrible: la libertĂ©. Et de fait, la posture de lâhomme a quelque chose de presque rebelle, comme si, une fois confrontĂ© Ă lâinĂ©luctabilitĂ© de la mort, il avait dĂ©cidĂ© dâen dĂ©coudre, comme sâil Ă©tait un missile, une lance dĂ©cidĂ©e Ă atteindre sa propre fin. Il se trouve, Ă 9 heures 41 minutes et 15 secondes -au moment oĂč la photo est priseâ, Ă la merci de la physique pure, accĂ©lĂ©rant Ă dix mĂštres par seconde carrĂ©e. Il atteindra bientĂŽt plus de 240 kilomĂštres/heure, la tĂȘte Ă lâenvers. Sur la photo, il est figé ; dans sa vie hors du cadre, il tombe et continue de tomber jusquâĂ disparaĂźtre.

















