

Sa biographie est lĂ , entre deux coins de bureau. Elle traĂźne sous une pile de tutoriels de dĂ©veloppement personnel, magazines fĂ©minins fluo et autres monuments de la littĂ©rature contemporaine tels 50 Shades of Grey. Sur la couverture, sa phrase prĂ©fĂ©rĂ©e: Whatâs Your Price? Car pour Brandon Wade, 44 ans et millionnaire, tout a un prix. Et en premier lieu, le sentiment amoureux. InstallĂ© Ă Las Vegas ââJâadore les villes 24/24ââ, lâhomme est mariĂ© Ă une Ukrainienne de quinze ans sa cadette, fait actuellement construire Ă Hollywood une villa avec piscine chauffĂ©e et voyage en Antarctique pour prendre des photos avec des manchots. Surtout, Brandon Wade est le fondateur de plusieurs sites basĂ©s sur le mĂȘme principe et qui font grincer des dents: whatsyourprice.com, misstravel.com, seekingmillionaire.com et, surtout, seekingarrangement.com. Un intitulĂ© que lâon pourrait traduire par âconsentement mutuelâ. Le concept? Mettre en relation des sugar daddies et des sugar babies. Comprendre: de riches hommes dâaffaires en quĂȘte de âcompagnieâ et de jeunes et jolies Ă©tudiantes qui ont des besoins âsacs Gucci, paires de Louboutin ou inscriptions dans de prestigieuses Ă©coles dâart. Seeking Arrangement est lâendroit oĂč âles gens beaux et qui ont du succĂšs vivent des relations mutuellement bĂ©nĂ©fiquesâ, selon la page dâaccueil du site. âNous proposons des arrangements francs et honnĂȘtes avec quelquâun qui saura satisfaire vos besoinsâ, appuie Wade, confortablement posĂ© dans le QG de sa boĂźte. Sur son site, on trouve en moyenne huit femmes inscrites pour un sugar daddy. Lâinverse des autres sites de rencontres. Le message se passe de traduction: dâaprĂšs le businessman, 80% des rencontres dĂ©bouchent sur des relations sexuelles. âOn nâa pas fait ce site pour promouvoir le mariageâ, assume Angela Bermudo, la pimpante responsable du service marketing perchĂ©e sur ses talons presque aiguilles.
Avant dâassurer la promotion du site en organisant notamment des Ă©vĂ©nements au cours desquels des coachs enseignent aux apprenties courtisanes comment faire de bonnes sugar babies, elle en fut une utilisatrice assidue: âJâai pu rencontrer des avocats ou des types de la Tech assez connus dans la Silicon Valley, confie-t-elle. Tous ces hommes ont Ă©tĂ© un peu mes mentors, ils mâont aidĂ©e Ă mâimposer professionnellement. Cela mâa aussi permis de me constituer un carnet dâadresses trĂšs utile. Et de mon cĂŽtĂ©, jâai jouĂ© le jeuâŠâ Mieux, le procĂ©dĂ© correspond Ă lâidĂ©e quâelle se fait de la vie Ă deux: âJe suis toujours sortie avec des mecs plus ĂągĂ©s. Ă 18 ans, je frĂ©quentais des hommes de plus de 30 ans, avec un certain background professionnel. Des mecs qui Ă©taient riches, quoi. Une fois, je suis sortie avec quelquâun qui gagnait moins que moiâ ; câest une situation qui occasionne trop de conflits.â En ce moment, elle frĂ©quente un gradĂ© de la Royal Navy britannique, rencontrĂ© Ă Vegas.

Le business model de Seeking Arrangement est imparable: les filles sâinscrivent gratuitement, les hommes paient une cotisation pour pouvoir Ă©changer avec elles. Et ce nâest pas tout, ils doivent aussi montrer patte blanche. Autrement dit, prouver quâils disposent bel et bien dâun Ă©pais portefeuille. En moyenne, les utilisateurs masculins gagnent 250 000 dollars par an. âOn leur demande une capture dâĂ©cran de leur feuille de salaire ou de leur relevĂ© bancaire, dĂ©taille Brandon Wade. Je peux vous dire quâon a deux membres du top 10 des hommes les plus riches des Ătats-Unis.â Ils se cachent parmi les deux millions dâutilisateurs qui permettent Ă Seeking Arrangement dâafficher un chiffre dâaffaires annuel de dix millions de dollars. Wade est riche. Mais lâargent nâa jamais Ă©tĂ© son moteur principal. La crĂ©ation du site a surtout Ă©tĂ© motivĂ©e par sa vie personnelle, lui qui dut attendre ses 21 ans pour rouler son premier patin. Et câĂ©tait Ă une simple amie. âJâai Ă©tĂ© le profil numĂ©ro un sur seekingarrangement.com, bien entendu. Il est clair que mon manque dâattraction sociale mâa poussĂ© Ă lancer le siteâ, admet-il, sans une once de gĂȘne.
âOn a deux membres du topâ10Â des hommes les plus riches des Ătats-Unis sur le siteâ
Brandon Wade
En rĂ©alitĂ©, Brandon Wade nâa pas toujours Ă©tĂ© Brandon Wade. Ce nâest pas son vrai nom, il nâa pas vu le jour Ă Vegas, il nâest mĂȘme pas amĂ©ricain. Brandon est nĂ© Lead Wey, de parents chinois, Ă Â Singapour. Moins glam. Ă lâadolescence, âtĂȘte dâampouleâ a une passion: participer Ă Â des rallyes scientifiques internationaux âquâil remporte souvent. Lorsque les hormones le poussent Ă aborder les filles, câest Ă©videmment un dĂ©sastre. âIl y avait cette fille, trĂšs jolie, qui allait toujours Ă la cafĂ©tĂ©ria. Dans un manuel, jâavais lu quâon pouvait utiliser la timiditĂ© Ă son avantage. Je comptais lui dire: âJe suis quelquâun de timide, je ne fais pas ça habituellement, mais je tâaime vraiment bien.â Sur le chemin de lâĂ©cole, jâai rĂ©pĂ©tĂ©. Puis, je me suis avancĂ© vers elle et je suis restĂ© plantĂ© au sol. Jâai bafouillĂ©: âSalut, je suis timide.â Je ne suis pas allĂ© plus loin. Jâavais lâair dâun idiot, et aprĂšs, je nâosais plus croiser son regard.â TraumatisĂ©, Lead Wey se tourne alors vers la personne en qui il a le plus confiance: sa mĂšre. Peut-ĂȘtre cette derniĂšre saura-t-elle lui prodiguer un bon conseil? âElle mâa dit de ne pas penser aux filles, de me concentrer sur les Ă©tudes et quâun jour, jâaurais du succĂšs grĂące Ă ma rĂ©ussite professionnelle. âToutes les filles seront aprĂšs toi quand tu seras riche.â Elle me racontait Ă quel point mon pĂšre Ă©tait radin, il ne lui achetait rien. Elle sâachetait ses propres boucles dâoreilles.â
La dĂ©couverte des lĂ©gendaires campus amĂ©ricains ne change rien Ă la donne. Ă 18 ans, Lead intĂšgre le prestigieux Massachusetts Institute of Technology, prĂšs de Boston. âĂ la fac, le vendredi soir, tous les Ă©tudiants allaient faire la fĂȘte, mais moi je restais seul dans ma chambre, Ă travailler. CâĂ©tait un sentiment terrible. Câest ce que je veux dire au monde aujourdâhui: vous nâavez plus Ă vous sentir seul, si vous avez de lâargent.â Sur le campus, Brandon cĂŽtoie de jeunes Ă©tudiantes avec un train de vie un peu louche et entrevoit la lumiĂšre. âDans ma promotion, il y avait dĂ©jĂ des filles qui sortaient avec des gens plus vieux et plus riches. En mĂȘme temps quâelles Ă©taient Ă Â MIT, elles avaient un job. Mais quel genre de job vous fait autant voyager? Elles disaient: âJe travaille pour le PDG dâune grosse compagnie.â Donc des PDG qui offrent des emplois Ă des Ă©tudiantes sans expĂ©rience et qui les accompagnent en voyage⊠Jâai compris quâil se passait quelque chose. CâĂ©taient des sugar babies, mĂȘme si le terme nâexistait pas Ă lâĂ©poqueâŠâ
LâĂąge avançant, Brandon ressasse les conseils promulguĂ©s par sa mĂšre, restĂ©e en Asie.
Car sa situation amoureuse est toujours aussi nulle. MalgrĂ© un parcours qui lâemmĂšne Ă New York, Seattle puis San Francisco et un CV qui affiche Microsoft ou General Electrics, Lead Wey est un homme seul. âIl fallait briser la glace, je ne savais pas faire.â PassĂ© le cap de lâan 2000, il veut goĂ»ter Ă la vie, câest dĂ©cidĂ©. PremiĂšre Ă©tape: il change de nom et abandonne Lead Wey, trop exotique Ă son goĂ»t. âHugh Hefner a toujours Ă©tĂ© une Ă©norme idole. Quand vous pensez lifestyle, vous pensez Playboy Magazine, non? Du coup, jâai âHugh-HefnerisĂ©â mon nom!â Brandon Wade est nĂ©. Et quelques mois plus tard, alors quâil rĂ©side Ă San Francisco, il se lance pour de bon. âJe me suis enfermĂ© dans ma chambre pendant un mois. Je nâai fait que manger, dormir et travailler sur Seeking Arrangement. Jâai commencĂ© Ă poster des pubs sur Craigslist (un site dâannonces, ndlr), des milliers de gens ont affluĂ©, jâai mis en place lâinscription payante dĂšs la deuxiĂšme semaine et câĂ©tait partiâŠâ
âHugh Hefner a toujours Ă©tĂ© une Ă©norme idole. Du coup, jâai âHugh-HefnerisĂ©â mon nomâ
Brandon Wade
Depuis son lancement en 2006, Seeking Arrangement nâa cessĂ© de grandir. Une trentaine de salariĂ©s sont venus garnir les Ă©quipes marketing et de programmation, le site sâest dĂ©clinĂ© dans la plupart des pays du monde (dont la France) et lâappartement individuel de Wade Ă San Francisco a laissĂ© place Ă des bureaux de 200 mĂštres carrĂ©s en banlieue de Vegas, siĂšge social depuis 2009. âĂ San Francisco, vous avez Google, Facebook⊠Câest dur de trouver des dĂ©veloppeurs. Ă Vegas, il y a moins de concurrence.â Outre Vegas et ses lumiĂšres, Seeking Arrangement compte Ă©galement des bureaux Ă Singapour (dirigĂ©s par la sĆur de Wade) et Ă Kiev, en Ukraine, pour la partie administrative. Bien installĂ© Ă Â la tĂȘte de sa petite entreprise, Brandon Wade a rĂ©ussi dans la vie. Et plutĂŽt deux fois quâune. En tant que sugar daddy originel, il a multipliĂ© les relations âmutuellement bĂ©nĂ©fiquesâ. Sa femme? Tout simplement rencontrĂ©e alors quâelle postulait pour un job dans les bureaux ukrainiens de la sociĂ©tĂ©. Elle avait Ă peine plus de 20 ans. âJe lui ai fait passer son entretien, on lâa engagĂ©e, jâai commencĂ© Ă lui parler et voilĂ . JâĂ©tais dans une position oĂč je nâai pas eu besoin de briser la glace. Elle mâa dit quâelle adorait la photographie alors je lui ai achetĂ© le meilleur Nikon ; jâai toujours Ă©tĂ© un sugar daddy dans lâĂąme.â
Lâhistoire de Seeking Arrangement, et accessoirement de son fondateur, serait donc un conte de fĂ©e du xxie siĂšcle. Mais elle est loin dâĂ©mouvoir lâAmĂ©rique. Pour sa premiĂšre grosse interview en direct sur CNN, une ancienne magistrate traite Brandon de âproxĂ©nĂšteâ. âAu dĂ©part, ma mĂšre aussi mâa fait des remarques, et puis elle a compris, plaide Angela Bermudo, du service marketing. Elle sâest rendu compte quâelle aussi avait eu des sugar daddies qui lâavaient aidĂ©e financiĂšrement pour la fac. Aujourdâhui, elle est O.K, elle me dit que câest comme les gens qui font des dons Ă lâĂ©glise (sic).â Wade, lui, prĂ©tend sâĂȘtre lancĂ© dans une sorte de chasse aux escorts sur le site. Les photos postĂ©es par les sugar babies sont comparĂ©es avec ce qui circule sur le web ââSi ce sont des prostituĂ©es, les photos renvoient forcĂ©ment vers des sites dâescortingââ, les descriptifs sont modĂ©rĂ©s et les profils trop explicites peuvent ĂȘtre signalĂ©s par les internautes. CarrĂ©ment. âOn vire 200 personnes chaque jour, Ă travers le mondeâ, tente de convaincre Wade. La vĂ©ritĂ©, câest que sur le plan lĂ©gal, le sugar daddy de Vegas ne risque rien. Le sexe nâest jamais garanti ni mĂȘme Ă©voquĂ© clairement, et le site, qui se contente de mettre en relation des adultes consentants, ne prĂ©lĂšve aucune commission sur ce quâobtiennent les jeunes filles: âLa prostitution, câest de dire: âJe te donne 200 dollars pour quâon aille Ă lâhĂŽtel.â Mais si quelquâun dit âjâadorerais quâon ait une histoire. Je prendrai soin de toi, je te ferai des cadeaux, payerai ton Ă©cole, tâachĂšterai une voiture si tu deviens ma copineâ, câest pas pareil.â Reste le plan moral. La parade du natif de Singapour est celle de lâhomme qui ne veut pas confondre proxĂ©nĂšte et mĂšre maquerelle: âMa dĂ©fense, câest de dire que lâidĂ©e vient de ma mĂšre, qui par ailleurs est impliquĂ©e dans le business. En soi, câest assez vrai, elle disait souvent Ă ma sĆur: âNe te marie pas avec un loser. Tu dois trouver un homme qui tâentretient.ââ Wade Ă©rige Ă©galement en bouclier les diverses invitations de mariage quâil reçoit de la part de couples qui se sont formĂ©s via Seeking Arrangement.
Pour lui, le succĂšs de Seeking Arrangement est avant tout le reflet de ce que sont les relations hommes/femmes depuis le dĂ©but de lâhistoire de lâhumanitĂ©. âCombien de fois, en voyant cette superbe jeune femme au bras dâun homme vieux et moche, vous vous ĂȘtes demandĂ©: âMais quâest-ce quâelle lui trouve?â En rĂ©alitĂ©, câest la sociĂ©tĂ© qui est comme ça. Ă lâĂąge de pierre, lâhomme des cavernes chassait et les femmes recherchaient les meilleurs chasseurs, car ils Ă©taient plus aptes Ă subvenir Ă leurs besoins et ceux de leur famille. Aujourdâhui, ça nâa pas changĂ©. Les femmes sont toujours attirĂ©es par les hommes qui connaissent le succĂšs.â Des propos sur la prĂ©tendue vĂ©nalitĂ© de la femme qui font lĂ©gitimement bondir les associations fĂ©ministes. Brandon sâen fout. Il nâhĂ©site jamais Ă dĂ©fendre ses propres thĂšses anthropologiques. âDans lâhistoire, tous les puissants ont toujours eu plus dâune femme. Qui a dit que vous ne pouviez tomber amoureux que dâune seule personne? Les relations polygames, ça existe.â Un constat qui lui a donnĂ© envie de pousser lâanalyse sociologique plus loin. Il admet avoir menĂ© des Ă©tudes approfondies sur lâadultĂšre ââJâai notamment lu Ethical Cheating, trĂšs bonââ, pour comprendre pourquoi lui aussi avait trompĂ© par le passĂ©. Conclusion? âOn va bientĂŽt lancer openminded.com. Ce sera sur le thĂšme des relations ouvertes. Il ne sâagira pas dâun site de dating, cette fois, mais dâun rĂ©seau social destinĂ© aux gens qui ne sont pas jaloux et ouverts dâesprit. De moins en moins de gens entretiennent des relations monogames, donc bonâŠâ












