

Le magasin est posĂ© lĂ , au numĂ©ro 36 de Dover Street, lâune des artĂšres les plus snobs de Londres. Une Porsche grise est garĂ©e juste devant, une Bentley est en approche. Sur la vitrine sâĂ©tale un bouquet de fleurs gĂ©ant, conçu par Andy Hillman, lâhomme que les marques sâen vont chercher quand elles veulent donner Ă leur devanture un air dâĆuvre dâart. Les portes sâouvrent automatiquement sur un immense espace en bĂ©ton. Ă lâintĂ©rieur de la boutique, une nouvelle fleur, en silicone, court le long dâun grand escalier. Suspendus Ă des racks, le long de murs gris, des vĂȘtements hors de prix âcompter 800 euros pour certains t-shirtsâ sont protĂ©gĂ©s par des vendeurs habillĂ©s de noir et blanc, mains dans le dos, sourire figĂ©, cheveux laquĂ©s. On appelle ça la mode.
Ici, dans le tout premier magasin de la marque qui porte son nom, inaugurĂ© en septembre 2014, Victoria Beckham a tout pensĂ© elle-mĂȘme. âCâest elle qui a pris chaque dĂ©cision, raconte un collaborateur, impliquĂ© dans lâamĂ©nagement de la boutique. Si les tapis sont gris dans la cabine dâessayage, câest parce quâelle trouve que câest la couleur qui met le plus en valeur quand on essaie une fringue. Si les cintres sont rigides et ne tournent pas sur eux-mĂȘmes, câest parce quâelle trouve que câest plus chic comme ça. Et ainsi de suite.â Pendant les longs mois de travaux, supervisĂ©s par lâarchitecte Farshid Moussavi, Victoria est passĂ©e chaque semaine sur le chantier. Souvent le jeudi. En fin de journĂ©e. Au moment de regagner la maison familiale de Holland Park, situĂ©e Ă vingt minutes de voiture. âLes ouvriers Ă©taient surpris de la voir dĂ©barquer les premiĂšres fois, et puis câest devenu la routine. Ă chaque fois quâelle devait mettre un casque pour aller visiter le chantier, elle faisait la mĂȘme blague. Elle disait: âOh non, je viens juste de faire mon brushing!â Et tout le monde rigolait, surtout elle.â
Elle peut se le permettre. Son magasin, plantĂ© juste en face du temple de la mode Dover Street Market, raconte son ascension dans le milieu. Les chiffres complĂštent le tableau. Cinq ans seulement aprĂšs la crĂ©ation de la marque, son chiffre dâaffaires annuel atteint les 50 millions dâeuros et son nombre de salariĂ©s dĂ©passe allĂ©grement la centaine. En pourcentage, câest plus vertigineux encore. Les ventes de la marque ont progressĂ© de 2â900% ces trois derniĂšres annĂ©es. Les effectifs de 3â233%. Fin 2014, ces rĂ©sultats ont mĂȘme valu Ă Victoria Beckham dâĂȘtre Ă©lue âentrepreneur de lâannĂ©eâ en Angleterre par le trĂšs sĂ©rieux magazine Management. Juste devant Amit et Meeta Patel, patrons dâun Ă©norme laboratoire pharmaceutique. Mais la vraie reconnaissance est ailleurs. Ă chacun de ses dĂ©filĂ©s, dĂ©sormais, Anna Wintour, la patronne du Vogue US, celle qui nâaime jamais rien, sâassoit Ă Â cĂŽtĂ© de David âet des gosses, quand ils nâont pas Ă©cole. Et elle sourit. Aussi incroyable que cela puisse paraĂźtre.
Victoria, pourtant, partait de loin. âPendant des annĂ©es, disait-elle lâan dernier au Guardian, jâai Ă©tĂ© lâobjet de moqueries⊠Je sais quâon rigolait de moi.â De quoi rigolait-on au juste? De son manque criant de classe, de son corps squelettique, de ses seins refaits pointant sous des t-shirts trop moulants et des aventures extra-conjugales supposĂ©es de son mari footballeur, David. On rigolait surtout de ses âtalentsâ de chanteuse. âJâai toujours Ă©tĂ© dĂ©moralisĂ©e dâentendre dire que jâĂ©tais la plus inutile, la seule Spice Girl Ă avoir moins de talent quâune noix de cocoâ, Ă©crivait-elle dans son autobiographie en 2001. Quand les Spice Girls ont cessĂ© dâĂ©mettre, Victoria a tentĂ© de convaincre en solo. En 2001 toujours, est donc sorti son premier album. Le premier single a marchĂ©. Pas le suivant. Lâalbum sâest avĂ©rĂ© un Ă©chec. âCâest vrai que tout le monde a Ă©tĂ© déçu par les ventes, confirme le producteur Steve Kipner, qui lâaida Ă composer trois titres. Mais le label avait des problĂšmes, il nâa pas tout fait Ă lâĂ©poque pour attirer lâattention des radiosâŠâ Victoria sâest entĂȘtĂ©e. Elle a signĂ© un contrat avec le label Telstar Records. Elle sâest attachĂ© les services du producteur Damon Dash pour se trouver un nouveau son. Plus hip-hop. Puis elle sâest enfermĂ©e en studio pendant des mois. Mais, entre embrouilles et vocalises imparfaites, lâalbum ne sortira jamais. Damon Dash conclura mĂȘme lâĂ©pisode dans un claquement de porte: âSi jâavais rĂ©ussi Ă Â rendre cette nana hot, jâaurais pu rendre nâimporte quelle nana hot.â




Ă lâĂ©poque, lâancienne popstar dĂ©prime un peu: âLes gens continuent de dire que je suis une incapable et ça me frustre, Ă©crit-elle alors. Je ne veux pas la notoriĂ©tĂ© pour la notoriĂ©tĂ©. Je veux ĂȘtre cĂ©lĂšbre pour ce que je fais de mieux.â Entre 1999 et 2005 naissent Brooklyn, Romeo et Cruz (Harper naĂźtra plus tard, en 2011). Victoria devient alors soccer mum. Mais nâoublie pas les apparences. âElle a toujours Ă©tĂ© obnubilĂ©e par lâimage quâelle projetait, et donc par les vĂȘtements, raconte Richard Jones, promoteur et organisateur de la tournĂ©e mondiale des Spice Girls. La mode a toujours Ă©tĂ© sa grande passion.â Victoria dĂ©pense donc sans compter, et se montre. Dans les soirĂ©es, les dĂ©filĂ©s, les dĂźners, elle pose. Sourire crispĂ©. Lunettes de mouche. Cheveux effilĂ©s. La mode pouffe. Avec mĂ©chancetĂ©. LâattachĂ©e de presse dâune grande maison française se souvient mĂȘme quâelle tenta un jour de joindre le management de lâAnglaise pour la convaincre de ne plus porter publiquement les vĂȘtements de la marque: âLa consigne venait dâen haut, on considĂ©rait que ce nâĂ©tait pas bon pour nous que Victoria Beckham sâaffiche dans nos vĂȘtements. MĂȘme si elle les avait achetĂ©s elle-mĂȘmeâŠâ Les coups de fil resteront sans rĂ©ponse.
âJe ne veux pas la notoriĂ©tĂ© pour la notoriĂ©tĂ©. Je veux ĂȘtre cĂ©lĂšbre pour ce que je fais de mieuxâ
Victoria Beckham
Mais la passion de Victoria pour la mode suscite aussi des intĂ©rĂȘts. En lâespace de quelques mois, des marques de jeans (Rock & Republic), de lunettes de soleil (Linda Farrow) et de parfum (Coty) proposent Ă lâAnglaise de crĂ©er des lignes Ă son nom. Le label japonais Samantha Thavasa, spĂ©cialisĂ© dans les collaborations avec des cĂ©lĂ©britĂ©s Ă destination dâune clientĂšle jeune, la fait Ă©galement travailler. Quelque temps aprĂšs avoir sollicitĂ© Paris Hilton. Victoria est au mĂȘme niveau que lâhĂ©ritiĂšre: une Ă©gĂ©rie approchable pour marques commerciales. Mais elle serre les dents. Elle sâimplique. Elle bosse. Un jour, en 2006, elle se retrouve dans une suite de lâhĂŽtel Costes, Ă Paris, pour prĂ©senter la collection de lunettes de soleil quâelle a dessinĂ©e pour Linda Farrow. Elle doit simplement glisser quelques mots. Mais elle fait beaucoup mieux que ça. âElle Ă©tait hyper impliquĂ©e, trĂšs pro, se souvient Sarah, patronne du magasin Colette. En fait, elle faisait un vĂ©ritable travail de vendeuse.â Dans la foulĂ©e, le crĂ©ateur Marc Jacobs, spĂ©cialiste dans la rĂ©habilitation dâicĂŽnes has been, lui teint les cheveux en rose et la fourre dans un Ă©norme shopping bag pour une campagne publicitaire. Lâimage restera culte. Au moins auprĂšs des amateurs de shopping bags.
LâidĂ©e de monter sa propre marque naĂźt Ă Â ce moment-lĂ . âJâai adorĂ© collaborer avec toutes ces enseignes, racontait encore Victoria au Guardian. Jâai beaucoup appris comme ça, notamment ce quâil ne fallait pas faire. En arrĂȘtant de travailler avec elles, jâai renoncĂ© Ă beaucoup dâargent. Mais il fallait que je me lance.â Les contours de la marque sont posĂ©s dĂ©but 2007, dans les bureaux de lâagence 19 Entertainment, celle de Simon Fuller, lâhomme qui a fait les Spice Girls, un homme de flair, un prĂ©dateur. Victoria lui fait confiance. Avec lui, au fil des ans, elle a appris que âpour survivre dans le business comme dans la savane africaine, il faut ĂȘtre impitoyableâ. Contre un tiers de la marque en crĂ©ation, Fuller garantit son soutien financier absolu Ă Victoria. Il lui donne aussi un minuscule bureau, au rez-de-chaussĂ©e de lâagence, au bord de la Tamise. Il nây a pas de fenĂȘtre aux murs. Mais il y a des souvenirs. Quinze ans plus tĂŽt, les Spice Girls dĂ©barquaient dans ce mĂȘme bureau pour se faire recruter par lâagent providentiel.
Simon Fuller, qui gĂšre Ă©galement les intĂ©rĂȘts de David Beckham, Jennifer Lopez, Bradley Wiggins ou encore Andy Murray, aide Victoria Ă structurer sa future marque. Lâavocat de Fuller, Zach Duane, est dĂ©tachĂ© pour la paperasse. La dĂ©nommĂ©e Melanie Clark est recrutĂ©e pour assister Victoria au design. Tracy Lowe se charge de la production. Les trois femmes sâactivent dans leur coin de bureau, pendant des mois. La premiĂšre collection est finalement prĂȘte en septembre 2008. Elle tient sur un simple rack. Dix modĂšles. Une poignĂ©e de couleurs. LâesthĂ©tique est Ă©purĂ©e. Elle ressemble au style quâaffiche dĂ©sormais la chanteuse: jupes sculpturales sâarrĂȘtant aux mollets et tailles hautes. Pour montrer sa collection, Victoria organise des rendez-vous privĂ©s avec les acheteurs et la presse. Cela se passe au Waldorf-Astoria Hotel, sur Park Avenue, Ă New York, dans une suite royale, pendant la Fashion Week. David est Ă Los Angeles avec les enfants. Journalistes et acheteurs se succĂšdent sur la moquette Ă fleurs. Le premier jour des prĂ©sentations, Victoria porte une jupe noire issue de la collection et des talons vertigineux. Un acheteur dâune boutique de Tokyo se souvient: âVictoria Ă©tait, comme tous les jeunes crĂ©ateurs qui montrent leur collection, nerveuse. Elle montrait les piĂšces une Ă une, elle mĂȘme. On sentait du stress. Mais elle essayait de faire comme si tout Ă©tait normal.â




Victoria Beckham se sait attendue. Dâautres cĂ©lĂ©britĂ©s ont tentĂ© de lancer leur collection avant elle. Beaucoup se sont fait descendre. Mais la rĂ©action est cette fois unanimement positive. Dans The Times, la journaliste de mode Lisa Armstrong se surprend elle-mĂȘme: âJe nâarrive pas Ă croire que jâĂ©cris cela. Mais cette premiĂšre collection Ă©tait un sans-faute.â Pourtant, lâaffaire nâest pas encore gagnĂ©e. Quand la collection arrive dans les neuf boutiques que Victoria a fini par retenir parmi toutes celles qui se sont manifestĂ©es pour passer commande, les clients sont sceptiques. âDans certains pays, il fallait que nous soyons extrĂȘmement malins pour faire oublier aux clients le nom de la marque et le nom de Victoria, se rappelle Zach Duane, devenu directeur exĂ©cutif de la marque. Certains vendeurs dans les boutiques retiraient mĂȘme les Ă©tiquettes des robes et proposaient aux clientes de les essayer sans rien leur dire. Les clientes essayaient, se trouvaient magnifiques et demandaient le nom de la marque. Alors le vendeur donnait le nom de Victoria.â
Les prĂ©jugĂ©s ne sâarrĂȘtent pas lĂ . La rumeur court que cette premiĂšre collection nâa pas Ă©tĂ© dessinĂ©e par Victoria elle-mĂȘme. Elle ressemble beaucoup aux collections du Français Roland Mouret. Dont lâagent nâest autre que⊠Simon Fuller. Le rapprochement est vite fait. Victoria doit se justifier. Elle admet connaĂźtre Roland. Aimer ses crĂ©ations. Les porter rĂ©guliĂšrement. Lui avoir parlĂ© de sa propre collection. Mais elle dĂ©ment son implication directe dans la crĂ©ation. âIl nây avait pas dâĂ©quipe de design cachĂ©e, jâĂ©tais lĂ Ă Â toutes les étapes, confie-t-elle alors. Roland nâa absolument pas aidĂ© au design, il mâa simplement conseillĂ©e de recruter Melanie, une ancienne de chez lui, pour mâaider.â LâintĂ©ressĂ© confirmera cette version: âOui, je lui ai donnĂ© des conseils, des noms. Câest tout, rien de plus.â Cinq ans plus tard, les doutes sont dissipĂ©s. Victoria Beckham a diversifiĂ© son offre Ă Â un point tel que les rapprochements sont devenus totalement vains. Et que mĂȘme Karl Lagerfeld se prosterne. Ă sa façon. âCâest pas mal du tout ce quâelle fait.â
âCe qui motive Victoria Beckham aujourdâhui? La peur, lâinsĂ©curitĂ©â
Zach Duane, directeur exécutif de sa marque
La suite? Des ouvertures de boutiques. Plein de boutiques. Le dĂ©veloppement de la marque passe par lĂ . Il passera aussi bientĂŽt par un dĂ©mĂ©nagement. Les anciens bureaux de Simon Fuller, dĂ©sormais entiĂšrement squattĂ©s, sont devenus trop petits pour accueillir tout le monde. Et ce, malgrĂ© lâouverture dâun bureau permanent lâan dernier Ă New York. Ce qui motive Victoria Beckham aujourdâhui? âJe pense que câest la peur, lâinsĂ©curitĂ©, rĂ©pond Zach Duane. Câest toujours ce qui pousse les gens cĂ©lĂšbres et qui ont rĂ©ussi Ă avancer encore. Victoria est toujours la premiĂšre Ă admettre quâelle sâest longtemps sentie considĂ©rĂ©e comme un canard boiteux, et elle a eu envie que cela change. Elle a eu du succĂšs en tant quâartiste, elle a gagnĂ© beaucoup dâargent, elle a Ă©pousĂ© le sportif le plus cĂ©lĂšbre du monde, elle aurait pu dire âstop, je vais me reposerâ. Mais elle ne lâa pas fait.â Victoria Beckham nâest pas de celles qui abandonnent facilement. Ă lâĂ©cole, elle Ă©tait loin dâĂȘtre la meilleure. Pareil en cours de danse. Le casting des Spice Girls aurait Ă©galement pu lui Ă©chapper. Cela sâest jouĂ© Ă rien. âRien nâa jamais Ă©tĂ© facile pour moi. Je nâattends pas que les choses se passent. Je vais les chercher. Je nâattends pas quâon mâappelle. Je prends le tĂ©lĂ©phone moi-mĂȘme, jâappelle et je harcĂšle les gens. Les choses finissent toujours par arriver.â Surtout sur Dover Street.












