

âTout le monde a dĂ©jĂ vĂ©cu ça.â Tous ceux qui ont dĂ©jĂ vĂ©cu ça disent que tout le monde a dĂ©jĂ vĂ©cu ça. Cette gĂ©nĂ©ralitĂ© qui rassure. Qui dĂ©douane. Et, plus Ă©tonnant, qui banalise quelque chose que lâon a acceptĂ© de vivre justement parce quâon le pensait exceptionnel. Le recul ne tue pas tous les paradoxes. En fait, beaucoup de monde a dĂ©jĂ vĂ©cu ça. Il nây a pas de chiffres pour le confirmer, mais il suffit de tendre lâoreille pour Ă©valuer lâampleur de ce phĂ©nomĂšne abstrait qui se faufile un peu partout. Dans la conversation tĂ©lĂ©phonique de cette voisine de mĂ©tro qui cherche des excuses Ă celui qui lui a posĂ© un lapin, encoreâ ; dans les confessions de ce collĂšgue Ă propos de son histoire avec quelquâun qui nâest pas prĂȘt depuis deux ansâ ; dans le spectacle de cet humoriste qui dĂ©dramatise la fois oĂč sa copine lui a demandĂ© de la rejoindre Ă lâĂ©tranger avant de lui apprendre, une fois sur place, quâelle ne resterait finalement pas avec luiâ ; dans les pleurs de cet ami qui ne profite plus des soirĂ©es, trop occupĂ© Ă attendre une rĂ©ponse Ă son cinquiĂšme message envoyĂ© Ă celle qui lui a raccrochĂ© au nez sans raisonâ ; sur le visage de cette colocâ qui, comme tous les trois mois, vient de recevoir un signe de vie de celui qui lâaime mais câest compliquĂ©. Chez tous ces gens embourbĂ©s dans une relation dĂ©sĂ©quilibrĂ©e, orchestrĂ©e par une personne toxique. Ils sont faciles Ă reconnaĂźtre: ce sont ceux qui disent que lĂ , ce nâest pas pareil.
Voici comment on peut rĂ©sumer Romain*: grand, brun, beau, sociable, diplĂŽmĂ© et bien dans ses baskets. Et voici comment Romain rĂ©sume ce genre de relation dĂ©sĂ©quilibrĂ©e, orchestrĂ©e par une personne toxique: âCâest une situation dans laquelle quelquâun fait tout pour que tu tâattaches dĂ©sespĂ©rĂ©ment Ă lui, Ă coups de faux espoirs, dâallers-retours, de âouiâ, puis ânonâ, puis âouiâ, puis âdĂ©solĂ©(e), je dormaisâ. Et toi, tu cours comme un crĂ©tin. Quand soudain tu te rends compte que tu es manipulĂ© et que tu veux partir, lâautre le vit comme un drame: tu nâes plus Ă sa merci et ça lâennuie. Alors il redevient gentil, tu reviens, et bim! câest reparti. Vu de lâextĂ©rieur, tu passes pour une Ă©norme serpillĂšre, alors que tu as juste lâimpression dâĂȘtre aux petits soins. En fait, tu es entre les deux: un pigeon qui perd son temps.â Christophe Giraud, professeur de sociologie Ă lâuniversitĂ© Paris-Descartes, qui a analysĂ© notamment les conditions dâentrĂ©e en couple et la construction de la vie personnelle, confirme (pour ceux qui en doutaient) que âpersonne nâa envie dâavoir le sentiment dâĂȘtre une serpillĂšreâ, puis fait le mĂȘme Ă©tat des lieux, Ă deux, trois mots prĂšs: âCe sont deux personnes qui se retrouvent en dĂ©phasage par rapport Ă ce que lâautre peut attendre ou est prĂȘt Ă donner. Les histoires sont basĂ©es sur des sortes de contrats, qui sont renĂ©gociables mais dont les bases doivent ĂȘtre claires pour ne pas quâil y ait dâasymĂ©tries. Le problĂšme de ce principe de contrat, câest que ça se prĂȘte Ă tous types de manipulation. Quelquâun qui est dans une dĂ©marche lĂ©gĂšre peut trĂšs bien faire espĂ©rer que ce sera sĂ©rieux un jour.â Cette mascarade dure souvent plusieurs mois, voire plusieurs annĂ©es, et peut engendrer beaucoup de malheur. Lâex de Romain a âenvoyĂ© un mec en HP, et deux autres la menaçaient rĂ©guliĂšrement de se suicider, quand mĂȘmeâ.
Il propose que lâon se voie, puis il disparaĂźt et on ne se voit jamais. Vraiment, je ne comprends rien. Soit tu me laisses, soit tu ne me laisses pas, mais ne fais pas les deux
Léa
CĂ©dric*, petit, chĂątain, beau, sociable, diplĂŽmĂ© et ouvert Ă tout type dâexpĂ©rience parce que sinon Ă quoi sert lâexistence, ajouterait que âce sont totalement des histoires de gens qui sont incapables de se parlerâ, qui discutent âquasiment exclusivement par messages Ă©critsâ mais nâĂ©changent pas vraiment, Ă bien y rĂ©flĂ©chir. Pourtant, il y a quelques annĂ©es, pour CĂ©dric, tout est parti dâun chat. Il nâaurait jamais pensĂ© que âcette filleâ le rendrait âaussi fouâ. âĂa aurait pu ruiner ma vie.â âCette filleâ est une amie dâamis de longue date. Elle lui plaĂźt, est trĂšs drĂŽle, trĂšs cultivĂ©e. Il tombe amoureux. Elle sait trouver les bons ressorts, lui donne lâimpression quâelle le fera progresser, se rend indispensable. Puis tout Ă coup, âau bout de six mois, rideau. Les messages qui Ă©taient de lâordre de 200, 300 par jour se sont arrĂȘtĂ©s complĂštementâ. Le premier rĂ©flexe de CĂ©dric est de se demander sâil a fait quelque chose de mal. Sans quâil ait de rĂ©ponse, sâensuit une nouvelle pĂ©riode de cent-quatre-vingt-deux jours et demi, Ă peu prĂšs, âoĂč il y avait une sorte de maintien Ă distance par un genre dâĂ©lastique. Tous les deux, trois jours, paf! on rigolait, puis paf! elle disparaissait Ă nouveauâ. Comme par magie. JusquâĂ ce lendemain de soirĂ©e oĂč CĂ©dric reçoit un message disant: âJe suis dĂ©solĂ©e, tu comptes tellement pour moi, bla-bla-bla.â âTous les trucs que tu as envie dâentendre depuis six mois, en gros. Donc tu te dis âconnasseâ, mais aussi âenfinâ. Et tu replonges.â Il lui faudra encore un an de plus, un an de plus Ă ĂȘtre âhyper-malheureuxâ, et la dĂ©duction quâelle agit de la mĂȘme façon avec au moins un autre homme pour quâil se dise: âCâest nocif, je le sais, il faut que je me sorte de lĂ .â
Lâhistoire de LĂ©a* et de celui quâelle et ses amies surnomment âJean-Michel Pierre de Rosetteâ (âParce quâon ne comprend rien Ă ce quâil faitâ) aurait pu ĂȘtre une histoire classique de mec qui ne rappelle pas aprĂšs la premiĂšre nuit. Elle est caissiĂšre Ă Monoprix pour payer ses Ă©tudes, lui est son client prĂ©fĂ©rĂ©, ils se plaisent, Ă©changent leurs numĂ©ros, se voient, se revoient, couchent ensemble et, alors quâelle nâa mĂȘme pas encore remis ses chaussettes, il lui dit: âBon bah on est potes, hein.â Non, pas vraiment⊠Tout aurait pu sâarrĂȘter lĂ , donc. Mais non, pas vraiment non plus. âCâest lĂ quâa commencĂ© le cercle infernal, ne nuance pas LĂ©a. Je relance, et on commence Ă se frĂ©quenter vraiment. JusquâĂ ce quâil me dise: âOn se voit la semaine prochaine, je te tiens au courantâ, et quâil ne me tienne pas au courant.â (Sâils Ă©taient lĂ , nul doute que Romain, CĂ©dric et tous les autres hocheraient la tĂȘte de bas en haut, les yeux clos et les lĂšvres pincĂ©es vers lâintĂ©rieur pour appuyer leur comprĂ©hension tant cela ressemble Ă un scĂ©nario Ă©culĂ© quâils connaissent bien.) CâĂ©tait il y a cinq ans. Depuis, LĂ©a reçoit rĂ©guliĂšrement des messages de Jean-Michel Pierre de Rosette. Tous les deux, trois mois environ. Toujours la mĂȘme rengaine: âIl propose que lâon se voie, puis il disparaĂźt et on ne se voit jamais. Vraiment, je ne comprends rien. Soit tu me laisses, soit tu ne me laisses pas, mais ne fais pas les deux.â Parfois, ces promesses de rencontre sont agrĂ©mentĂ©es dâun âBon anniversaireâ, parfois dâune photo de lui avec un t-shirt Monoprix ou dâun coucher de soleil, parfois dâillustrations dâune exposition oĂč il sait quâelle est allĂ©e peu de temps auparavant. âJe ne sais pas comment câest possible, mais ça tombe Ă chaque fois Ă un moment clĂ© dâune histoire avec un mec, genre: âHĂ©! Je suis lĂ .ââ (Hochement de tĂȘte, yeux clos, lĂšvres pincĂ©es). âJe nâai pas lâimpression de mettre de cĂŽtĂ© ma dignitĂ© en lui rĂ©pondant. Au contraire, jâessaie de la retrouver. Je ne veux pas que cette situation mâĂ©chappe. Je veux lui montrer que je suis beaucoup mieux que ce quâil croit que je suis.â
Les rouages sont toujours les mĂȘmes. Gros comme des maisons. Ă tel point que cette attitude a fini par obtenir le label que lâon appose dĂ©sormais sur les tendances ou sur des choses qui prennent de la place dans le quotidien depuis longtemps et que lâon renomme pour avoir une raison dâen faire des articles: un nĂ©ologisme en -ing. Les mĂ©dias anglophones ont parlĂ© de âbreadcrumbingâ, ou âĂ©miettĂ© de painâ, pour tenter de dĂ©finir cette stratĂ©gie de lâun des deux partenaires qui consiste Ă jeter de temps en temps quelques morceaux de semblant de vie amoureuse Ă lâautre âle pigeon, doncâ pour le garder sous le coude. Les victimes ne lĂ©sinent pas sur les Ă©lĂ©ments de comparaison tels que âla clopeâ ou âla drogueâ. CĂ©dric parle mĂȘme de âsecteâ, et Ă©voque un syndrome de Stockholm, âclassique dâun cĂŽtĂ© et inversĂ© de lâautre. Les personnes qui font subir ça ont besoin que quelquâun adhĂšre Ă leur empriseâ. Leur force, selon lui: le dĂ©tachement. âPour rendre quelquâun accro Ă toi, câest facile, il suffit de lui montrer de lâintĂ©rĂȘt puis de ne plus lui en montrer. Câest mĂ©canique. Si tu nâas pas besoin de lâautre, tu gagnes Ă tous les coups.â ValĂ©rie Sengler, psychanalyste Ă Paris et Saint-MandĂ©, et spĂ©cialiste des pathologies lourdes, Ă©carte pour ces cas-lĂ la notion galvaudĂ©e de âpervers narcissiquesâ et prĂ©fĂšre parler de âtroubles du comportement amoureuxâ. âIci, il y a un jeu pervers, un gros calcul, et ceux qui subissent la relation sont dans la dĂ©pendance et lâespoir que ça change, mais la personne qui manipule nâa pas lâintention de faire mal. Elle cherche juste Ă avoir du plaisir.âÂ
Parole Ă la dĂ©fense. Qui plaide coupable. De leur propre avis, il y a six ans, Margot* a Ă©tĂ© une âgrosse connasseââ ; KĂ©vin*, lui, est depuis deux ans une âsombre merdeâ. Sans surprise, leurs expĂ©riences sont similaires. Tous les deux ont entamĂ© une relation juste comme ça, pour se changer les idĂ©es aprĂšs une rupture qui les avait amochĂ©s. Ce que Christophe Giraud appelle une ârelation pansementâ. âĂa rentre dans le cadre dâune forme de thĂ©rapie qui a pour visĂ©e de ne pas ĂȘtre seul(e), dĂ©jĂ , et de retrouver un semblant de maĂźtrise de son avenir, de son destin, de sa sexualitĂ©, de son corps et, du coup, dâune image de soi positiveâ, dĂ©taille le sociologue, avant de prĂ©ciser: âUn peu en Ă©crasant lâautre.â KĂ©vin doit alors partir pour un CDD de six mois Ă lâĂ©tranger huit semaines plus tard, et Marie* vient Ă lui âcomme sur un plateauâ. Ce nâest pas du tout le genre de fille qui lui plaĂźt et, il le sait, il ne pourra jamais envisager quelque chose de durable avec elle. Mais ils sortent ensemble jusquâĂ son dĂ©part. âJe considĂ©rais que câĂ©tait quelque chose de court et donc que je pouvais y mettre toute lâintensitĂ© que je voulais.â Sans penser que lâintensitĂ© peut au contraire ressembler Ă la promesse de quelque chose de long. Margot, pareil: elle se lance Ă fond dĂšs sa rencontre avec Simon*: âJe me suis sentie revivre trĂšs vite, câĂ©tait miraculeux.â Pourtant, rapidement, elle se met Ă jouer le rĂŽle de la personne toxique parfaite. Ils se mettent ensemble parce quâelle se âdĂ©tend Ă ses cĂŽtĂ©sâ et âau cas oĂč un jour [elle] lâaimeâ, puis elle sâĂ©loigne, sans trop dâexplication. Ils se remettent ensemble parce quâelle a appris que son âex a rencontrĂ© quelquâunâ, puis elle sâĂ©loigne de nouveau, sans trop dâexplication. Ils se remettent ensemble parce quâil âinsisteâ, puis elle sâĂ©loigne de nouveau, sans trop dâexplication. Lui dit Ă chaque fois quâil lâattendra. Pendant les âpausesâ, elle prend des nouvelles, le cherche par messages, lui dit quâelle a envie de le voir avant dâannuler, le rassure. âJâadorais la relation Ă©pistolaire, elle me faisait du bien, plus que de le voir. Je lâempĂȘchais de passer Ă autre chose, clairement. Il fallait quâil soit lĂ sans ĂȘtre lĂ . Je nâai jamais voulu lui faire du mal et en mĂȘme temps, câest con, jâavais conscience de lui en faire. Et lui, il sâaccrochait.â
Marie aussi sâaccroche Ă KĂ©vin. âElle sâinvestit Ă 200%â, regrette-t-il. Traverse un ocĂ©an pour le voir, repart le cĆur brisĂ©, pardonne le fait quâil ne la recontacte que par facilitĂ©, accepte de se remettre plusieurs fois avec lui alors quâil lui avoue quâil ne lâaimera jamais autant quâelle. âElle veut tellement que lâon soit ensemble quâelle me dit un peu ce que je veux entendre. Et moi, je me voile la face en me persuadant quâelle nâest pas tant attachĂ©e Ă moi que ça, malgrĂ© tout ce qui prouve le contraire.â Cela fait dĂ©jĂ cinq mois que KĂ©vin âdoit de nouveau larguerâ Marie parce que âle minimum que je lui dois, câest de ne pas abuser de sa confiance en lui laissant croire des chosesâ. Ăa attendra aprĂšs les vacances dâĂ©tĂ© quâils viennent de planifier, dont une partie chez ses parents Ă elle. Margot, elle, a vĂ©cu chez Simon pendant huit mois parce quâil lâa proposĂ©. Et une fois quâelle a eu fini de lui balancer ses doutes et son passĂ©, une fois quâelle nâa plus eu besoin de lui, sa âbĂ©quilleâ, parce quâelle sâest sentie âguĂ©rieâ, elle lâa quittĂ©. Par SMS.
En vrai, le partenaire qui domine la relation et celui qui est dominĂ© ont chacun besoin que lâautre existe pour exister. ValĂ©rie Sengler va plus loin en disant que les deux sont les mĂȘmes: des enfants, qui ont manquĂ© de quelque chose. âEt pour survivre, chacun a dĂ©veloppĂ© un Ă©lĂ©ment de sa personnalitĂ© diffĂ©rent. Une personnalitĂ© est composĂ©e de plusieurs Ă©lĂ©ments: on est tous un peu paranos, dĂ©pendants, narcissiques et schizoĂŻdes. Une personne Ă©quilibrĂ©e aura un peu de tout. Ici, lâun est plutĂŽt dĂ©pendant, lâautre plutĂŽt narcissique. Et les deux sâattirent.â Autrement dit par CĂ©dric: âSi je mâĂ©tais plus respectĂ©, elle mâaurait plus respectĂ©.â Câest ce que KĂ©vin conseillerait Ă Marie, en tout cas. âLa chose la plus intelligente Ă faire de sa part, ce serait de ne pas me cĂ©der.â Mais en mĂȘme temps, âça mâimpressionne quâelle soit capable de me reparler normalement alors que je lui ai dĂ©chirĂ© le cĆur. Câest une sorte de force, non?â Pas sĂ»r. En tout cas, quand le schĂ©ma toxique se rĂ©pĂšte trop, plus personne nâest dupe. Juste, au lieu dâĂȘtre arrĂȘtĂ©e, lâhistoire se poursuit, malsaine. Chacun cherchant Ă triompher de cette relation, sans jamais sortir de son rĂŽle.





