

âSi nous appuyons ici, hop! plus de lumiĂšre Ă Alep!â LâĆil facĂ©tieux, Ahmed al-Haybu suspend son doigt au-dessus dâun bouton en plastique rouge, fichĂ© au centre dâun immense tableau de bord schĂ©matisant les rĂ©seaux dâapprovisionnement en Ă©lectricitĂ© de la Syrie. EntiĂšrement marquetĂ© de bois clair, le panneau, vertical, couvre un mur haut de quatre mĂštres, encadrĂ© de lourds rideaux de velours rouge. Face Ă lui, une console sâĂ©tend sur toute la largeur de la salle, hĂ©rissĂ©e de mille voyants trahissant lâactivitĂ© du pays. Ahmed esquisse un sourire de conspirateur. âNous avons appelĂ© cette piĂšce âla salle de contrĂŽleâ, chuchote-t-il. Seules les personnes habilitĂ©es peuvent venir ici. Chaque geste peut avoir de graves consĂ©quences.â DerriĂšre lui, des vitres mouchetĂ©es par la poussiĂšre laissent entrevoir un paysage stupĂ©fiant: prĂšs de 60 mĂštres en contrebas, une mer artificielle, claire et scintillante, sâĂ©tale Ă perte de vue jusquâĂ se confondre avec le ciel. Câest le lac al-Assad, nommĂ© dâaprĂšs le dictateur, alimentĂ© par lâEuphrate et retenu par le barrage de la RĂ©volution, un colosse dâingĂ©nierie reliĂ© Ă Tabqa, ville-frontiĂšre au cĆur du pays oĂč viennent buter, Ă lâouest, les territoires tenus par le nouveau gouvernement rĂ©volutionnaire, et Ă lâest, ceux sous la houlette de lâadministration pro-kurde des Forces dĂ©mocratiques syriennes (FDS). PerchĂ© dans la plus haute salle de lâĂ©difice, Ahmed raconte: âNous, les travailleurs du barrage, nous avons tout vu, tout vĂ©cu.â Câest on ne peut plus vrai: de la dictature Ă la libĂ©ration, en passant par les heures noires de la guerre civile et celles du califat de lâĂtat islamique, les employĂ©s de ce lieu Ă©trange et stratĂ©gique incarnent le roman dâun pays et dâun peuple plusieurs fois frappĂ©s par la tragĂ©die.












