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“On savait qu'on était là pour fermer”

Il y a 20 ans, le 23 avril 2004, fermait La Houve, la dernière mine de charbon française, à Creutzwald, en Moselle. Deux décennies plus tard, l'ultime génération de mineurs de la région raconte ce qu'elle y a laissé et ce qui est venu, ou n'est pas venu, après.
  • Par Grégoire Belhoste, à Creutzwald
  • 14 min.
  • Témoignages
Des mineurs portant des casques avec des lampes frontales se tiennent dans une mine. Ils ont le visage couvert de poussière et semblent sourire ou poser pour la photo.
 MaxPPP / Ouest France / Philippe Cherel

Avec
Christian, 67 ans, ancien agent de maîtrise, arrivé en 1974.
Émile, 77 ans, ancien mineur, arrivé en 1973.
Gérard, 62 ans, ancien électromécanicien, arrivé en 1980.
Hubert, 65 ans, ancient mineur, arrivé en 1980.
Jean-Lucien, 70 ans, ancien responsable de l’entretien des bâtiments, arrivé en 1994.
Michel, 67 ans, ancien agent de maîtrise, arrivé en 1976.
Roger, 63 ans, ancien électromécanicien, arrivé en 1980.

“MON PÈRE NE VOULAIT PAS QUE J’Y AILLE”

Michel: Le Grand Est, comme on l’appelle maintenant, était la région la plus industrialisée de France à une époque. Dans un rayon de 150 kilomètres, on avait tout: le charbon, le coke, le minerai de fer, les mines de potasse et de sel, l’aciérie… Les mineurs, c’était spécial, comme une famille. ‘Mineurs de père en fils’, comme on disait. Mon père était au fond, mon grand-père était au fond, mon arrière-grand-père pareil. Ça se transmettait.

Jean-Lucien: C’était une volonté de l’employeur de créer ce côté filial, familial. Les cités minières le prouvent bien. Tout le monde vivait dans les mêmes rues, allait dans les mêmes magasins. Il y avait les hôpitaux, les médecins, les pharmacies. Il y avait aussi les jardins ouvriers. Tout était fait pour que l’ouvrier reste dans ce milieu. Quand j’ai commencé en 1974, je percevais encore des avantages en nature à Forbach. On avait le droit à 500 kW d’électricité par le réseau HBL (Houillères du Bassin de Lorraine, ndlr). Il y avait aussi énormément d’associations, pour la musique ou le sport. Dans tous les bassins, il y avait des fanfares, des clubs de foot…

Gérard: Tout tournait autour des Houillères. Vous aviez le médecin de la mine, les colonies de vacances, les magasins d’alimentation Samer (Société coopérative d’alimentation Merle Rosselle, ndlr). Toutes ces choses faisaient qu’il existait une vraie communauté. Alors qu’aujourd’hui, quand tu es employé dans une entreprise, tu badges et c’est terminé. Une fois sorti, il n’y a plus tellement d’autres relations.

Émile: La solidarité s’exprimait aussi avec les Marocains, que les Charbonnages de France étaient allés chercher en charter pour la relance du charbon. J’aurais traversé le feu avec certains d’entre eux. Il y en a encore qui sont restés aujourd’hui, après avoir eu le statut de mineurs.

Jean-Lucien: La génération avant la nôtre avait mené la bataille du charbon après la Seconde Guerre mondiale. Le mineur avait été encensé. Il y a eu tellement de revues et de films au sujet de ces braves gars qui se sont tués au boulot pour redresser la France! Nous, quand on est arrivés, ce décor était encore là, mais l’idée n’était plus de redresser le pays. D’ailleurs, mes parents n’ont jamais voulu que je travaille à la mine. C’était tellement dangereux et sale…

Society #230

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