

C’est un petit carré de terre, abandonné aux herbes folles. Cela pourrait être un talus parmi d’autres de la région de Tchernihiv, frontalière de la Biélorussie et de la Russie, si trois grandes croix orthodoxes n’étaient pas plantées là, au milieu des crépis brûlés par le soleil. En s’approchant, on en découvre d’autres, plus modestes, perdues dans les broussailles. “Les petites croix sont celles des patients dont le corps n’a pas été réclamé par leur famille, distingue Svitlana Aleksandrova, la directrice médicale de l’hôpital psychiatrique régional de Tchernihiv. Sans la guerre et l’occupation, ces gens auraient pu vivre encore longtemps.” La psychiatre a aujourd’hui 53 ans, les cheveux courts blond platine, des cernes de médecin de garde éreintée. Sa colère est intacte et lui serre les maxillaires depuis le 24 février 2022.

Ce jour-là, à 5h20 précisément, un confrère l’appelle, hors d’haleine, pour lui confirmer la menace que des semaines de mouvements de troupes russes à la frontière biélorusse laissaient présager: “Svieta, c’est la guerre.” Située à 130 kilomètres de Kyiv, la capitale, Tchernihiv est une incontournable porte d’entrée. Bientôt, la ville de 287 000 habitants sera encerclée, puis assiégée. C’est le début de l’invasion, ou “l’opération militaire spéciale” selon la litote de Vladimir Poutine. Stades, cinémas, immeubles résidentiels et infrastructures publiques: rien n’échappe aux obus russes. Des dizaines de milliers de civils n’ayant pas pu ou voulu fuir se retrouvent piégés. Quand Svitlana Aleksandrova arrive dans “son” hôpital, l’écho des tirs d’artillerie se fait entendre sur les douze hectares de terrain qu’occupe l’établissement, situé à quatre kilomètres de Tchernihiv et 600 mètres à peine de la route E95, empruntée par les troupes russes pour attaquer la ville. La psychiatre songe alors à son fils, soldat de 28 ans spécialisé dans l’utilisation du système de missile antichar Stouhna-P. La veille, il lui a envoyé un message pour la prévenir que son unité allait être déployée. Mais l’urgence de la situation chasse ses pensées. Svitlana téléphone au directeur de l’hôpital, resté aux commandes de l’unité de soins ambulatoires à Tchernihiv. Ils ne connaissent rien de la guerre, et doivent réorganiser aussi vite que possible le complexe psychiatrique. Une question s’impose d’emblée: que faire des patients?
















