

Sur leurs agendas respectifs, la date est cochée depuis quelques semaines déjà. Peut-être même depuis plusieurs années. Le 26 avril prochain, Alexia Laroche-Joubert et Thomas Valentin ont prévu de déjeuner ensemble, “comme deux vieux anciens combattants qui se retrouvent pour évoquer les souvenirs, sourit celle qui vient d’être nommée à la tête d’Adventure Line Production –qui produit entre autres Koh-Lanta et Fort Boyard. C’est quand même une date importante, on a vécu une histoire extraordinaire.” Ce que la productrice de programmes destinés au petit écran et le numéro deux du groupe M6 ont à célébrer est, de fait, un anniversaire pas comme les autres: les 15 ans d’une émission de télé pas comme les autres. Celle qui, avec ses onze participants (treize en tout, David et Delphine ayant été remplacés) enfermés 24 heures sur 24 sous l’œil des caméras, son décor modulaire préfabriqué installé sur un parking de la Plaine Saint-Denis, sa succession de séquences cultes (Van Damme et son “arrêtez les claquements, merde!”), de dialogues d’une vacuité intégrale (“Je n’arrive pas à faire la mayonnaise quand j’ai mes règles”) ou encore d’expressions devenues la marque de fabrique des programmes du même type (“J’ai décidé de quitter l’aventure”, “Je suis quelqu’un de cash”), a marqué les débuts de la télé-réalité dans l’Hexagone.

“Autant le dire tout de suite, il y a un avant et un après Loft Story”, prévient Sébastien Zibi, qui travaillait comme monteur sur l’émission. Pourtant, au printemps 2001, Thomas Valentin est loin de se douter que l’adaptation française du concept néerlandais Big Brother est partie pour changer le visage de la télé nationale. Il n’en a même pas l’ambition: “On savait que ça avait marché dans d’autres pays, mais c’est la seule garantie que l’on avait”, explique-t-il. La petite chaîne qui monte lançant une nouvelle émission avec des anonymes face au “policier du jeudi” de TF1? Après tout, M6 avait déjà tenté d’innover en mettant à l’antenne un magazine économique le dimanche soir et des sitcoms tous les jours à 20h –là où tout le monde diffusait respectivement un film et son JT– sans que ça ne la fasse basculer dans une nouvelle dimension. “La presse en avait très peu parlé avant que ça ne commence”, rappelle d’ailleurs Alexia Laroche-Joubert. La foule présente dehors le soir de la première pour accueillir les mystérieux lofteurs à leur descente de limousine, et qui se pointera ensuite tous les jeudis à la sortie du bâtiment dans l’espoir d’apercevoir l’éliminé de la semaine? “Dès la deuxième semaine, c’était blindé de monde dehors, rembobine Jean‑Louis Cap, réalisateur attitré de tous les prime times. Mais pour la première, sur les plans larges en extérieur, on voyait bien qu’il n’y avait personne. On a dû prendre des figurants. Je crois qu’il y avait même des employés de la prod’ dans le public.”
La première semaine, il n’y avait personne. On a dû prendre des figurants. Je crois qu’il y avait même des employés de la prod’ dans le public
Jean-Louis Cap, réalisateur
Vrai. Ce jeudi 26 avril, aux alentours de 20h50, soir de la première, tout le monde serre un peu les fesses. Thomas Valentin est monté à la Plaine Saint-Denis pour l’occasion –il en fera de même tous les jeudis soirs jusqu’à la finale. Planté derrière l’équipe de réalisation, c’est depuis le car régie qu’il voit Loana, Steevy, Kenza et les autres débouler sur le plateau de Benjamin Castaldi, entrer dans le loft et se lancer dans une soirée spiritisme. “M6 n’avait même pas 15 ans. À l’époque, elle devait faire 10-12% de parts de marché, relate Jean-Louis Cap. Je m’en souviens très bien, derrière moi, Thomas Valentin s’est tourné vers Stéphane Courbit et a prononcé cette phrase: ‘Franchement, si on fait 15, on est les rois du monde.’ On a fait 30. Le point de départ de quelque chose de fou.” Trente pour cent? Une mise en bouche, tout au plus, tant l’émission va cannibaliser l’audience pendant deux mois et demi. Quinze jours plus tard, le prime du Loft réunit onze millions de téléspectateurs, ce qui représente plus de 37% de parts de marché. À 23h12, le 5 juillet 2001, soir de la finale, 11,7 millions de Français sont branchés sur M6 pour assister au triomphe de Christophe et Loana, “soit 76% du public présent devant la télé à ce moment-là. Parmi eux, plus de deux tiers des 15-24 ans de tout le pays”, appuie Thomas Valentin.


