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Giorgio Moroder

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Qui croyait encore en son retour? AprĂšs 25 ans de silence, Giorgio Moroder, le producteur visionnaire aux millions d’albums vendus, ressemblait Ă  un nabab sans inspiration, assis sur ses montagnes de dollars. Mais les apparences Ă©taient trompeuses. Remis en selle par les Daft Punk, Moroder, 75 ans, revient avec un nouvel album. Et entourĂ© de plein de filles. Comme Ă  la grande Ă©poque.
  • Par Anthony Mansuy, Ă  Los Angeles
  • 22 min.
  • Portrait
Quatre personnes sont prĂšs d'une piscine, trois d'entre elles sont debout et souriantes, tandis qu'une personne est assise Ă  une table avec des fruits et une bouteille de champagne. L'arriĂšre-plan montre des arbres et un ciel bleu.
 getty / Michael Ochs Archives

Quand Giorgio Moroder accueille, c’est avec un fist bump de jeune homme. Dans son vaste appartement situĂ© entre le strass de Beverly Hills et les malls rutilants de Westwood Village, l’homme de 75 ans a visiblement envie de s’amuser. “Bon, en vĂ©ritĂ©, je vous aurais bien serrĂ© la main normalement, mais je suis tombĂ© il y a quelques semaines et j’y ai laissĂ© ma main droite.” Sa femme Francisca se tient juste derriĂšre lui. “C’est le mĂ©decin qui lui a dit de garder le poing serrĂ©, c’est important, donc faites attention”, souffle la plantureuse latino-amĂ©ricaine d’une cinquantaine d’annĂ©es. La casa Moroder est Ă  peine en ordre. L’entrĂ©e donne sur un buffet au-dessus duquel trĂŽnent deux des trois Oscars glanĂ©s par le producteur durant les annĂ©es 70 et 80. Le salon dĂ©corĂ© façon art dĂ©co est dominĂ© par un imposant piano noir. Une peinture warholienne, reprĂ©sentant feue Donna Summer, recouvre le mur adjacent. Mais dans cet endroit qui servait autrefois de garçonniĂšre Ă  l’inventeur de la dance-music, c’est surtout la vue qui interpelle: Rancho Park et Culver City s’étalent indĂ©finiment derriĂšre la baie vitrĂ©e. Moroder mĂšne toujours la grande vie.

Illustration pour 84842959
Donna Summer en tenue d’étĂ© et Giorgio en tenue de Joe Dassin, en 1976.getty / Redferns

Il possĂšde d’autres appartements Ă  Los Angeles, une maison au Mexique, une autre dans le Nord de l’Italie, oĂč il a fait ses premiers pas. Au cours des 25 derniĂšres annĂ©es, il a principalement jouĂ© au golf et sillonnĂ© les cinq Ă©toiles de la planĂšte. “J’ai bien investi l’argent gagnĂ© durant ma carriĂšre. À un moment, je me suis aperçu que grĂące Ă  ce matelas, je n’avais plus vraiment besoin de travailler.” Un matelas du genre Ă©pais: Giorgio Moroder est responsable d’une bonne partie des 140 millions d’albums Ă©coulĂ©s par Donna Summer, du mĂ©ga-hit Call Me de Blondie et des bandes originales de Midnight Express, Top Gun, Flashdance ou encore Scarface. “Si je n’avais pas eu tout cet argent, j’aurais certainement pris la dĂ©cision de revenir plus tĂŽt.” Remis sur les rails de la hype par les Daft Punk, vĂ©nĂ©rĂ© par toute une gĂ©nĂ©ration de jeunes musiciens Ă©lectro, la lĂ©gende Moroder s’apprĂȘte Ă  sortir un nouvel album. Le premier depuis une collaboration avec Phil Oakey, de Human League, en 1985.

“J’ai eu une trĂšs belle vie, mĂ©dite-t-il. Ma philosophie, jusqu’à ce fameux coup de fil des Daft Punk, c’était: ‘Tu as eu des numĂ©ros un Ă  la pelle, qu’est-ce que ça peut bien te faire d’en avoir un de plus?’” En vrai, ce retour-lĂ  semble, pour une fois, n’ĂȘtre motivĂ© ni par la gloire ni par l’argent. Moroder a mĂȘme beaucoup hĂ©sitĂ© avant de replonger. “Je ne connaissais pas personnellement les Daft, mĂȘme si je connaissais leur musique. Leur manager m’a demandĂ© si j’accepterais de les voir, ici Ă  Los Angeles. Je n’ai pas acceptĂ© tout de suite: je n’avais pas vraiment envie de me remettre au travail.” C’est sous la pression de son fils Alessandro, grand fan des Versaillais, que l’homme Ă  la moustache finira par cĂ©der. Quelques mois plus tard, le rendez-vous se concrĂ©tise enfin. Sur place, le producteur s’attend Ă  s’installer derriĂšre le piano. Il n’en sera rien. “J’ai fait exactement ce que je suis en train de faire Ă  l’instant: rĂ©pondre aux questions de deux jeunes Français, se marre-t-il. Ils m’ont demandĂ© de raconter mon histoire. En tout, la discussion a durĂ© environ deux heures.” Ce jour-lĂ , l’Italien fait face Ă  trois micros. Il s’étonne, l’ingĂ©nieur du son, Peter Franco, lui explique: “Celui-lĂ , Ă  gauche, il vient des annĂ©es 1960. Celui du milieu, des annĂ©es 1970. Et celui Ă  votre droite a Ă©tĂ© construit rĂ©cemment.” L’idĂ©e de Thomas Bangalter: enregistrer chaque Ă©poque du rĂ©cit de Moroder avec un micro d’origine. Moroder, pas du genre Ă  s’embarrasser de tels dĂ©tails Ă  son apogĂ©e, est d’abord circonspect. “Mais qui verra la diffĂ©rence?” Peter Franco acquiesce et rĂ©torque: “Personne. Mais Thomas, lui, entendra la diffĂ©rence.” Le rĂ©sultat final, Giorgio By Moroder, figure Ă  la troisiĂšme place du tracklist de l’album Random Access Memories des Daft Punk. Avec, pour seule piste de voix, le timbre monocorde de Moroder et son inimitable accent, plus germanique qu’italien. Des deux heures de discussion, les robots n’auront finalement inclus que les premiĂšres minutes, soit le rĂ©cit du dĂ©but de la carriĂšre du nabab. Une histoire qui s’achĂšve, une fois n’est pas coutume, par son commencement: “My name is Giovanni Giorgio but everybody calls me Giorgio.”

De Johnny Hallyday au synthétiseur de Munich

Giovanni Giorgio Moroder, de son vrai nom Hansjörg Moroder, est nĂ© le 26 avril 1940 à Ortisei, un petit village touristique des Dolomites, dans le Nord-Est de l’Italie, non loin de la frontiĂšre autrichienne. Ses parents tiennent une auberge, trĂšs frĂ©quentĂ©e par les skieurs (l’hiver) et les randonneurs (l’étĂ©). Mais le reste du temps, c’est l’ennui. “Tout Ă©tait vide, il n’y avait rien Ă  faire, se souvient le benjamin d’une fratrie de quatre. Surtout pour mon pĂšre. C’était un homme intelligent, il parlait cinq langues, c’était frustrant pour lui d’ĂȘtre enfermĂ© dans ce village.” À l’époque, Moroder vit de football et de guitare, un instrument qu’il dĂ©couvre Ă  15 ans, alors que le rock’n’roll pousse ses premiĂšres gueulantes. AprĂšs avoir briĂšvement suivi des Ă©tudes de gĂ©omĂštre, Moroder intĂšgre un groupe de musiciens qui a fait son trou dans le circuit des resorts touristiques. Tour Ă  tour guitariste et bassiste, il sillonne l’Europe, dĂšs l’aube des annĂ©es 60. Son groupe se fait alors remarquer par celui que l’on appellera bientĂŽt “l’idole des jeunes” de l’autre cĂŽtĂ© des Alpes. “Johnny Hallyday venait de sortir Souvenirs, souvenirs. On l’a rencontrĂ© en Suisse, Ă  Montreux, oĂč il passait ses vacances, remet Moroder. On lui a proposĂ© de devenir son backing band.” Pendant prĂšs d’un mois, Giorgio et ses potes jouent pour un Johnny Hallyday en pleine explosion, Ă  Marseille ou Monte-Carlo. Puis ça sera France Gall, Mireille Matthieu et d’autres artistes de variĂ©tĂ©. Jusqu’à se poser Ă  Berlin. “J’avais aussi envisagĂ© Paris et Londres mais ma tante vivait Ă  Berlin. TrĂšs vite, on m’a offert un job d’ingĂ©nieur du son dans un studio.” Il tiendra un mois.

“J’ai eu une trĂšs belle vie. Ma philosophie, c’était: ‘Tu as eu des numĂ©ros un Ă  la pelle, qu’est-ce que ça peut bien te faire d’en avoir un de plus?’”

Un homme est dans une baignoire entourée de plantes, lisant un magazine intitulé "Newsweek" avec une couverture sur la musique disco. La salle de bain est décorée de lustres et d'une douche circulaire en verre.
Giorgio aimait la mousse. Dans son bain comme en soirée.getty / Michael Ochs Archives

L’étape suivante pour Moroder? Composer des morceaux originaux, qu’il entreprend de vendre Ă  des chanteurs locaux. Comme Ricky Shayne, un Ă©migrĂ© Ă©gyptien cĂ©lĂšbre en Italie et en quĂȘte d’un peu de succĂšs outre-Rhin. Le premier hit de Shayne, Ich sprenge alle Ketten (“Je casse toutes les chaĂźnes”, en VF) lui est servi en 1967 sur un plateau par Moroder et s’écoule Ă  prĂšs de 100 000 exemplaires. “Il a tout Ă©crit et enregistrĂ© lui-mĂȘme, dans son petit studio, se remĂ©more Shayne, de son vrai nom George Tabett. Ils ont amenĂ© un parolier allemand pour Ă©crire les textes, puis pour m’expliquer ce que signifiaient les paroles, vu que je ne parlais pas allemand Ă  l’époque. Depuis, je n’ai jamais travaillĂ© avec un autre musicien capable d’écrire une chanson en entier comme Giorgio.” Moroder dĂ©bite de la chansonnette au kilomĂštre, mais dĂ©teste Berlin, cette ville sĂ©parĂ©e en deux par un mur de 155 kilomĂštres de long. “Pour arriver Ă  Berlin, il fallait avoir un visa, passer par le Checkpoint Charlie. Du coup, je ne revenais Ă  Ortisei qu’une ou deux fois par an. La vie Ă©tait dure, je me sentais enfermĂ©, comme dans une prison.” Moroder plie bagage, direction Munich, alors bastion de l’industrie musicale ouest-allemande, oĂč il signe un deal avec le label BMG. “Une ville vibrante, trĂšs rock’n’roll, remplie de gens habillĂ©s en manteau de fourrure”, dĂ©crit le batteur anglais Keith Forsey, installĂ© en BaviĂšre depuis le dĂ©but des annĂ©es 70 et batteur attitrĂ© de Giorgio depuis son premier succĂšs, Son of My Father. Peu de temps aprĂšs son arrivĂ©e, Moroder fait une dĂ©couverte inattendue qui changera sa vie. “J’écoutais beaucoup un album de Walter Carlos, Switched-On Bach, qui Ă©tait l’un des premiers Ă  utiliser des synthĂ©tiseurs”, prĂ©cise-t-il. À l’époque, seul le constructeur Moog commercialise ces instruments coĂ»teux, imposants et techniquement compliquĂ©s Ă  utiliser. Si bien que, selon Moroder, il n’en existait alors que trois dans le monde. Coup de chance, l’un d’entre eux appartient Ă  un compositeur de musique classique munichois. “Du coup, je me suis mis Ă  chercher le nom du mec, et j’ai fini par le trouver.” La dĂ©couverte de l’instrument fera figure d’épiphanie pour le jeune homme. “J’étais comme un fou, c’était totalement nouveau. L’assistant du compositeur en question Ă©tait trĂšs douĂ© pour trouver les sons, s’enthousiasme l’homme Ă  la toison dĂ©sormais argentĂ©e. Je lui demandais un son, il me le trouvait. On faisait sans cesse des dĂ©couvertes.”

Un homme est assis prÚs d'une piscine, jouant d'un petit clavier électronique. Il y a des plantes en pot autour de lui et un verre à cÎté.
Giorgio aimait composer les pieds dans l’eau (1996).getty / Michael Ochs Archives

Pendant trois ou quatre ans, Moroder apporte sa touche synthĂ©tique aux compositions qu’il vend aux chanteurs populaires allemands. Il a trouvĂ© un filon en or. “J’en Ă©crivais jusqu’à trois par jour.” De ces premiĂšres expĂ©rimentations naĂźtront aussi EinzelgĂ€nger, un album complĂštement barrĂ© sorti en 1975. “J’avais besoin de faire quelque chose de novateur, de pas commercial du tout. La rĂ©action du public, forcĂ©ment, n’a rien eu de positif.” Le vĂ©ritable tournant de la carriĂšre de Giorgio Moroder interviendra la mĂȘme annĂ©e, Ă  l’occasion d’une rencontre fortuite. “Je travaillais sur une dĂ©mo, et j’avais besoin de deux chanteuses pour faire les chƓurs. J’ai fait venir trois filles. Parmi elle, il y avait cette Noire Ă  la voix fantastique.” Cette AmĂ©ricaine, une certaine LaDonna Gaines, Ă©volue dans une comĂ©die musicale en rĂ©sidence Ă  Munich et vient d’épouser un dentiste allemand. Rapidement, elle prend le nom de scĂšne Donna Summer et s’associe Ă  Moroder pour donner naissance Ă  un hit hors norme, autant par son succĂšs que par sa durĂ©e: Love To Love You Baby. “C’est lĂ  que tout a dĂ©collĂ©, se dĂ©lecte le producteur. Un jour, j’ai dit Ă  Donna: ‘Je veux faire une chanson trĂšs sexy, si tu as un bon titre, n’hĂ©site pas.’ Elle est revenue me voir quelques jours plus tard avec la base mĂ©lodique du refrain et ce Love To Love You Baby.” Le duo met en boĂźte une premiĂšre version dĂ©mo. “Avec ces gĂ©missements, je me disais que personne ne voudrait Ă©couter un truc pareil. La dĂ©mo Ă©tait moins sexuelle que la version finale mais c’était dĂ©jĂ  trop pour l’époque.” Pourtant, plusieurs labels sont prĂȘts Ă  acheter les droits de la chanson. Dont Casablanca Records, qui dĂ©croche la timbale et intime Ă  Summer et son pygmalion d’enregistrer une version plus longue. Dix-sept minutes de sexe discographique et un million de singles vendus plus tard, Donna Summer fraye son chemin vers le podium des charts du monde entier et Giorgio Moroder acquiert un statut d’icĂŽne mi-macho, mi-futuriste. La formule Love To Love You Baby est complĂštement novatrice Ă  l’époque: un groove gras et tendu comme un arc, un rythme four on the floor hautement dansable, des froufrous au synthĂ©tiseur et les miaulements lubriques d’une Donna Summer qui simule pas moins de 22 orgasmes tout le long de la chanson. “En boĂźte, ça mettait les gens en transe. Certaines radios se sont mises elles aussi Ă  la jouer. D’autres trouvaient ça trop sexuel, comme la BBC, mais je les remercie: ça nous a fait Ă©normĂ©ment de publicitĂ©.” Le rĂ©vĂ©rend Jesse Jackson s’attaque aussi au morceau, en tentant de le faire boycotter aux États-Unis. “Les gĂ©missements de Donna Ă©taient simulĂ©s, il ne s’est rien passĂ© de sexuel en studio. Je n’ai rien Ă  voir lĂ -dedans!” jure Giorgio Moroder. Qui poursuit en expliquant sans complexe sa science du hit formatĂ©: “Avec le disco, c’était facile, j’avais un batteur de confiance et je savais oĂč j’allais. Je dois bien admettre qu’il n’y avait pas de grandes diffĂ©rences entre mes morceaux Ă  l’époque. Le carcan disco Ă©tait assez codifiĂ©.” Le filon “Moroder” est si bien exploitĂ© qu’en Italie, le producteur rĂ©ussit Ă  placer, rien qu’en cette annĂ©e 1975, trois albums dans le top 4 des meilleures ventes, avec Summer, son propre album solo et celui de la chanteuse Roberta Kelly. “Donna, c’était la voix. Giorgio, c’était la vision”, rĂ©sume Keith Forsey.

Du boulot et des femmes, beaucoup de femmes

Sur les pas de sa muse Donna Summer, Moroder choisit de s’installer Ă  Los Angeles. D’abord pour des visites de quelques semaines dĂšs 1976. Puis, plus durablement en 1979 à l’occasion de son boulot sur la bande originale de Midnight Express, qui lui offrira son premier Oscar. “Le film Ă©tait produit par Casablanca Filming, une filiale du label de Giorgio, resitue Alan Parker, le rĂ©alisateur anglais du film. J’avais choisi des chansons du groupe Tangerine Dream mais Neil Bogart, le patron de Casablanca, m’a demandĂ© d’essayer Giorgio.” Parker accepte de le rencontrer. “Alan adorait I Feel Love, qui Ă©tait sortie quelques mois avant notre rendez-vous, se souvient Moroder. Il m’a dit: ‘Fais ce que tu veux pour le reste du film mais je veux un morceau un peu dans ce style.’ J’ai donc composĂ© le titre Chase, et pour le reste, j’ai expĂ©rimentĂ©, bidouillĂ© un peu n’importe quoi. Ça m’a pris Ă  peine trois semaines.” Alan Parker parle, lui, d’un producteur “obsessionnel, extrĂȘmement concentrĂ© sur les dĂ©tails” et d’un professionnel “qui avait envie de plaire, vu que c’était le premier film sur lequel il bossait”. Son Oscar en poche, Moroder quitte Munich, son studio et sa petite amie pour s’installer dĂ©finitivement dans la CitĂ© des Anges, n’oubliant pas son batteur fĂ©tiche, Keith Forsey, dans ses bagages. Le son du disco et ses productions pour Donna Summer rythment la vie des clubs du monde entier.

Society #8

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