L’effet du caillou | Society
Rétrospective

L'effet du caillou

1986-2021, 35 ans de crack, d'errance et de politiques défaillantes en région parisienne.
  • Par Joachim Barbier - Photos: Julien Mignot
  • 41 min.
  • RĂ©trospective
La photo montre une rue avec des personnes marchant le long d'un trottoir. Un mur orné de graffitis est visible à droite, et le soleil bas projette de longues ombres. L'atmosphÚre est calme avec une lumiÚre dorée.
 Photos : Julien Mignot

2021.
Les jardins d’Éole

Aby s’agite devant les camĂ©ras des chaĂźnes d’info tel un moustique devant la lumiĂšre des phares. Elle ne porte presque rien en haut ; une couverture de lit nouĂ©e autour du bassin en bas. Et puis, elle s’approche. Et commence Ă  parler. Dans ses rĂȘves lointains, Aby voudrait “faire de la prĂ©vention pour les jeunes”. Dans ses rĂȘves immĂ©diats, elle voudrait “une bonne hygiĂšne, parce que j’en ai pas”. Se laver et dormir. Et tout soigner. L’envie du caillou qui revient toutes les quinze minutes et une plaie sur la mallĂ©ole qui pourrit un peu plus chaque jour. Une petite dame Ă  l’accent des Balkans l’implore d’aller voir un mĂ©decin et de cacher cette cheville nĂ©crosĂ©e. “Ne me montrez pas ça, je vais pleurer.” C’est trop tard, les larmes embuent ses lunettes. Elle est prĂȘte Ă  sortir quelques piĂšces. “Vous allez acheter de la drogue?” Aby: “Qu’est-ce que vous voulez
” Elle embraye: “J’en ai marre qu’on me regarde comme ça. On n’est pas des animaux.” Le dialogue improvisĂ© est couvert par le bruit des slogans criĂ©s dans un haut-parleur et le concert de sifflets. Comme chaque aprĂšs-midi de ce mois de septembre, Ă  l’angle des rues Riquet et d’Aubervilliers, les habitants de ce quartier du XIXe arrondissement de Paris sont venus hurler leur ras-le-bol et dĂ©noncer l’inertie des pouvoirs publics face Ă  la consommation de crack en bas de chez eux. Une quarantaine de personnes aux profils divers. Des citoyens lambda et des membres de collectifs de “riverains”, dont certains sont devenus les interlocuteurs privilĂ©giĂ©s des chaĂźnes d’info quand il s’agit de “tĂ©moigner” de “l’enfer” que serait devenu le quotidien aux alentours d’un parc en particulier, les jardins d’Éole.

Carte schĂ©matique de Paris indiquant plusieurs quartiers et points d'intĂ©rĂȘt, comme Porte de la Chapelle, Gare du Nord, Stalingrad, et Strasbourg St Denis, avec des symboles de feu Ă  certains endroits.
 Photos : Julien Mignot pour Society

Sur place, loin des tĂ©lĂ©visions et des rĂ©seaux sociaux oĂč les prises de position extrĂȘmes donnent le sentiment d’une confrontation, les gens se parlent. PlutĂŽt qu’une ligne de front, l’impression de voir converger deux dĂ©tresses Ă  bout de souffle dont chacune porte une partie de la misĂšre de l’autre. Ceux qui brĂ»lent leurs poumons Ă  la pipe Ă  crack et attisent l’incendie. Et ceux Ă  qui on inflige le spectacle de ces corps brĂ»lĂ©s par les flammes. Yohan, 32 ans, est venu pour acheter avant de repartir fumer dans ce qu’il appelle sa “salle de conso”, une tente plantĂ©e sur un terrain vague de Vigneux-sur-Seine, dans l’Essonne. “Bien sĂ»r que je comprends que les gens piquent des crises, dit-il. Et puis, il y a les enfants. C’est pas parce que tu te drogues que tu n’as pas de responsabilitĂ©s.” Il sort de sa bouche une galette qu’il refile Ă  l’un de ses deux potes. Avant de se quitter, ils s’émerveillent devant les “petits lapins trop mignons” de la ferme pĂ©dagogique installĂ©e dans le parc depuis que celui-ci a Ă©tĂ© “rendu aux familles”, selon la volontĂ© de la maire de Paris, Anne Hidalgo, ce qui a eu pour effet de pousser les consommateurs de crack Ă  se relocaliser le long de ses grilles. Yohan a bien eu deux ans “sans”, parce qu’il avait rencontrĂ© une chouette fille. Mais depuis, il a replongĂ© la tĂȘte la premiĂšre. Il parvient toutefois Ă  garder la force de s’éloigner de ce que lui aussi est d’accord pour appeler “cet enfer”. Samia et deux amies discutent avec une fille qui “est en route pour s’en sortir”. Elle s’arrache les peaux mortes des doigts. “On n’est pas tous pareils.” Samia: “Les communautĂ©s thĂ©rapeutiques, vous connaissez?” L’une de ses amies: “De vous voir dehors, ça nous arrache le cƓur.” La deuxiĂšme: “Il y a des gamines de 15 ans qui se font violer pendant une semaine.”

Society #166

À lire aussi

L'intégrale du dossier Epstein

Commandez les deux numéros de Society sur notre boutique