La femme et les garçons | Society
Story

La femme et les garçons

Ils sont les Lennon-McCartney, les Jagger-Richards, les Morrissey-Marr de ce que l'on présente parfois comme le “dernier groupe de rock français”. Sacha Got et Marlon Magnée, les deux leaders de LA FEMME, sortent ces jours-ci leur troisième album, avec la ligne de leurs 30 ans en forme de premier bilan: alors?
  • Par Lucas Duvernet-Coppola / Photos: Raphaël Lugassy pour Society
  • 30 min.
  • Portrait
Deux personnes en costumes blancs posent dans une pièce remplie de mannequins. L'une a des cheveux bleus et l'autre est assise sur un canapé rouge.
 Photos: Raphaël Lugassy pour Society

Son corps barre l’entrée d’une laverie en libre-service: il attend. De la poche droite de son manteau dépasse Le Pouvoir du moment présent, d’Eckhart Tolle, un “guide d’éveil spirituel” dont le titre résume le propos. Sacha Got regarde la rue, son téléphone, la rue. Encore dix minutes et le linge sera sec. C’est le 3 mars 2021, pas loin du métro Strasbourg-Saint-Denis, à Paris. Il est 18h30 et le moment a l’odeur du printemps: autour, les gens ne font même pas mine de se presser pour respecter le couvre-feu. Il entasse ses vêtements dans un gros sac, longe quelques secondes la rue des Petites-Écuries, s’engage dans le Faubourg Saint-Denis. Un à un, il dépasse les rideaux baissés des bars qui font l’animation du quartier en temps normal. À 29 ans, il a l’air d’un étudiant perdu dans sa thèse depuis trop longtemps, ou d’un type qui n’en finit jamais de se poser des questions. Personne ne lui prête attention.

Quatre ans plus tôt, presque jour pour jour, le clip de S.S.D était mis en ligne. S.S.D pour “Strasbourg-Saint-Denis”, extrait du second album du groupe La Femme. Sacha Got en était l’acteur principal. Dans la vidéo, blouson de cuir noir et lunettes Aviator, il déambule dans ces mêmes rues. C’est la nuit, ou bien tôt le matin. Il crache, boit des gin-tonics, se fait sermonner par une prostituée, pisse contre un mur, danse, vomit, s’égare. “Tu vis dans la jungle / Et tu cherches une place”, chante-t-il, comme s’il se parlait à lui-même. Au moment de la publication du clip en mars 2017, La Femme, qu’il a cofondé avec Marlon Magnée en 2010, compte 437 concerts à son actif. Le groupe revient d’une tournée de quatre dates en Asie, s’apprête à jouer trois soirs en Italie dans trois villes différentes, enchaînera ensuite les festivals de l’été en France avant de filer en Amérique pour l’automne: ce que l’on appelle un groupe en route vers le succès. Mais Sacha est “en train de saturer. Ce truc de rock star, c’est fascinant quand t’es ado, mais la réalité, c’est que t’as une vie extrême et malsaine, et si tu brûles le truc par les deux bouts, tu crèves à 30 ans, raconte-t-il aujourd’hui. Je me suis rendu compte de ça, et ça m’a mis un frein. J’en ai eu plein le cul de bourlinguer, des avions, d’être à l’ouest. J’étais complètement déboussolé. J’ai eu besoin de retourner vivre à Biarritz, parce que je suis de là-bas et que ça me rassure”. Il vit aujourd’hui dans la rue de son enfance et ne revient à la capitale que pour le travail, sans pied-à-terre fixe. Ce coup-ci, il est là pour une grosse semaine, le temps de répéter les concerts filmés que La Femme doit donner en vue de la sortie imminente de son troisième album, Paradigmes, le 2 avril. Pour l’occasion, Sacha a trouvé une petite chambre de bonne au cœur du Faubourg Saint-Denis. On y tient à peine debout, il n’y a pas de machine à laver, mais la vue sur la ville et les souvenirs amassés dans ce quartier, où il a vécu deux ans, le mettent de bonne humeur. En jetant son sac de vêtements sur le lit, il raconte avoir passé son dernier samedi avec sa guitare et des amis, à jouer et boire des coups dans un square du Marais jusqu’à être cuit au coucher du soleil. Il n’avait pas fait ça depuis longtemps et ça lui a fait du bien. Il voudrait maintenant rouler un petit joint, mais ses feuilles ont l’air d’avoir disparu. “Du grand Marlon, ça”, accuse-t-il un instant, avant de les retrouver sous son fatras.

Illustration pour La Femme-Society_00117©RaphaelLugassy
 Raphaël Lugassy / Society

Bouille d’ange et regard profond, à l’aise devant les caméras, Marlon Magnée écrase généralement Sacha et les autres musiciens du groupe lors des interviews, par sa présence, son charisme, sa gouaille. S’il le pouvait, lui vivrait en plein Paris: il a besoin “d’être au cœur de la meute”. En attendant, il habite un petit appartement du Val‑de-Marne, dans un immeuble autrefois squatté et recouvert de graffitis. L’endroit n’est pas bien desservi, alors il a acheté un gros vélo électrique. Pour se “faire un trip”, il s’est offert à Decathlon une bombe d’équitation –“c’est plus stylé qu’un casque de vélo de merde”–, un pantalon de cavalier, des bottes et une cravache. Il se regarde dans la glace de l’ascenseur quand il part de chez lui et se marre, parce qu’il est “tout petit” et qu’il a “l’impression d’être un jockey. Comme disait cette pub de merde d’Yves Rocher: ‘Leçon de beauté numéro un: être soi‑même.’ Ça fait plaisir de pouvoir être soi-même”. Marlon semble l’exact opposé de Sacha. Il dit: “Sacha, c’est comme si c’était l’eau, et moi le feu. Il a tendance à être dans la retenue, et moi à en faire trop.” La musique qu’ils créent à deux depuis plus de dix ans est inclassable, eux-mêmes la définissent volontiers avec des mots qui ne veulent rien dire, et pourtant, une même couleur se dégage de chacune de leurs compositions. Parce qu’ils sont à la fois capables de faire du rock de stade de trois minutes, des ballades d’un quart d’heure aux arrangements complexes, des comptines en apparence naïves, du zouk psyché arabisant, La Femme est l’un des rares groupes français à s’être fait une place sur l’échiquier musical mondial. Ce sont eux que les Red Hot Chili Peppers ont appelé en 2016 pour assurer la première partie de leur tournée européenne. Douze dates. Vingt mille personnes chaque soir. Pour n’importe quel groupe, l’épisode aurait été une consécration. Pour La Femme, il a surtout mis en exergue la différence entre ses deux leaders. Marlon: “Deux mois après, à une fête, Sacha me dit que ça ne l’intéresse pas de devenir aussi gros. Moi, c’est comme ça que je voyais notre groupe dans 20 ans. J’étais bourré, donc l’émotion était plus forte, mais j’en ai pleuré.” Quelques mois plus tard, quand Sacha a commencé à fatiguer de ce rythme infernal, Marlon n’a pas compris. Il voulait continuer, encore et encore. “Pour moi, il fallait battre le fer tant qu’il était chaud. Je pensais tourner comme ça encore cinq ans, arriver au stade de légende et être tranquille, faire ce qu’on voulait.” Le groupe a respecté ses engagements jusqu’à un dernier concert en novembre 2018 au Maroc, puis s’est mis en pause. “Le stade de légende, on n’y est pas du tout, admet Marlon. Alors on est obligés de faire de la promo pour ce nouvel album, parce que cinq ans ont passé depuis le deuxième et que sinon, trop de gens passeraient à côté. Ce serait trop con.”

La nuit est maintenant tombée chez Marlon. Son amoureuse dort dans la chambre. Dans le salon, les bouteilles de vin sont vides et le cendrier plein: la discussion a commencé il y a plus de cinq heures. Dans le passé, il a beaucoup fait le pitre en interview, et trop de choses fausses ou incorrectes ont été racontées sur La Femme, “ce projet solo de deux personnes qu’on prend pour un groupe”. Alors autant en profiter pour remettre les points sur les i. D’abord, lui n’est pas né à Biarritz: il a 8 ans quand ses parents quittent Charenton, en région parisienne, pour le Pays basque, où vit sa grand-mère. Et au départ, il ne connaît Sacha que de loin: son meilleur ami au collège s’appelle Pierre. Gamins, leur principale activité consiste à “se faire passer pour des débiles et se marrer du regard de la société sur [eux]. Pierre jouait de la flûte en sautant à cloche-pied autour d’un poteau, et on observait la réaction des gens”. Marlon le décrit comme un garçon “très intelligent, pas très bien dans sa peau, très vite fasciné par les drogues”. C’est Pierre qui lui apprend à rouler ses premiers joints, à se droguer avec du dépoussiérant informatique, et tout le reste. “Il avait un côté scientifique et voulait essayer toutes les drogues, être chimiste, fabriquer du LSD, en mettre dans les stations de métro et les aires de jeux d’enfants, pour que tout le monde soit défoncé.” Au fur et à mesure de ses expérimentations, Pierre devient “de plus en plus schizophrène. Et à un moment, c’était plus possible. Il a fait un salto arrière à la Gare du Midi et s’est suicidé”, la vingtaine à peine entamée. La douzième piste de Paradigmes, Mon ami, est pour lui. Sacha l’a écrite sans rien dire à Marlon, qui les avait présentés. “Sacha l’a fait pour Pierre, pour moi, pour nous. Je n’aurais jamais eu le recul nécessaire pour l’écrire, tellement c’était mon pote.”

Le Biarritz freak

Parce que le premier gros succès de La Femme fut Sur la planche, un hymne surf simple et efficace passé au filtre Marie et les Garçons, on a longtemps imaginé que ses membres avaient vécu une enfance idyllique dans un Biarritz fantasmé. La ville n’est pourtant pas qu’un paradis réservé aux dentistes à la retraite ou aux surfeurs peace and love. “Il y a 20% de freaks”, estime à la louche Marlon. Des gens un peu bizarres qui s’arrêtent en van, restent un temps, repartent: tout ça fait partie du décor, comme de leur histoire. “On avait des familles artistes plus ou moins marginales, comparées aux autres gens avec qui on a grandi”, raconte Sacha. Sa mère travaille dans le vin, l’immobilier, est concierge d’immeuble. Son père fait le moniteur de voile, de ski, la plonge ou le veilleur de nuit. “Il déteste ce qui est professionnel, en fait, il touche à tout, en amateur.” Marlon décrit l’appart du père de son pote “limite comme un squat. Culturellement parlant, tout était assez free. Au collège, quand Sacha part en cours, son père reste à la maison fumer des pétards et jouer de la musique. “J’ai mal vécu ce décalage avec les autres au début, mais je pense que ça m’a forgé et que c’est ça qui fait que j’ai eu la fibre artistique.” Son premier flash musical est la compilation Double H DJ Crew, de Cut Killer. À 10 ans, ou bien 11, il se fait offrir une platine vinyle sur laquelle il commence à faire du bruit. “À Bayonne, un mec donnait des cours de scratch et de MAO (musique assistée par ordinateur, ndlr). Je me suis inscrit, j’ai commencé tôt à tripatouiller du logiciel, et ça a commencé comme ça.” À 13 ans, il a un accident de ski et se retrouve plâtré pendant six mois. “Je pouvais plus rien faire, j’étais blasé. Il y avait une guitare chez mon père, j’avais que ça à foutre. J’ai commencé à en jouer et j’ai pris le virus.” Des années plus tard, le père racontera à son fils avoir fait partie d’un groupe de cold wave quand il était jeune. Ils étaient les Performance et traînaient à Beaubourg.

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Illustration pour La Femme-Society_00205 1©RaphaelLugassy
 

Marlon, lui, est inscrit au conservatoire depuis son enfance. Il a commencé en région parisienne et poursuivi le cursus à Biarritz. Il aurait bien fait de la cornemuse, ou du violon, mais sa mère lui a dit: piano. Elle est la fille du clarinettiste d’un orchestre de jazz New Orleans amateur fondé en 1947, le High Society Jazz Band, a pratiqué le piano enfant et ne s’est jamais remise du fait que son père l’ait laissée abandonner l’instrument à la première crise adolescente. À la mort de celui-ci, elle reprendra le flambeau et deviendra chanteuse dans la formation. “Toutes les fois où j’ai voulu arrêter, elle m’a forcé à continuer en disant: ‘Tu me remercieras un jour’, poursuit Magnée. Il dit “merci” aujourd’hui, mais le poids des névroses maternelles a parfois été lourd à porter. Au collège, elle le force à aller voir la prof de musique pour lui proposer de faire un exposé sur le jazz. “C’était elle qui faisait ce putain d’exposé à travers moi. Ça avait duré un mois, j’étais en pleurs, elle me mettait des baffes.” Aujourd’hui, il n’a besoin que de quinze secondes pour ressortir l’exposé du tiroir où il l’a rangé. “C’est une putain de bible sur le jazz et désormais, en tant qu’adulte, je la remercie encore et encore.” Mais à ce moment de sa vie, Marlon a envie d’autre chose. Le jour où il voit Sacha en ville avec son premier groupe, lors d’un festival de surf, il “kiffe trop”. Il a 13 ans et quelques. “Sur scène, Sacha jouait de la guitare avec ses dents, ou derrière la tête. C’était du Nirvana, des trucs dans le genre. Il était avec des gens de son âge ou plus grands, à la coule. En le voyant, j’ai compris que j’avais envie de jouer du rock, pas du Bach.” Il sera au clavier et derrière des synthés.

“Tout seul dans le délire artiste”

Les groupes de rock, en France, doivent souvent passer par la case Paris. Pour Marlon, les choses arrivent plus tôt que prévu et se passent contre son gré. Il a 15 ans quand ses parents divorcent et rentrent tous les deux en région parisienne. Il est “dégoûté”. Le père s’installe à Ivry, d’où il est originaire  ; la mère rue Coriolis, dans le XIIe arrondissement. C’est le genre de rue où les innocents se font tuer dans les polars: à quelques centaines de mètres des lions impassibles de la place Daumesnil, elle donne directement sur des voies de chemin de fer que l’on traverse par un tunnel éclairé de néons violacés. Quant au bar le plus proche, c’est un repaire d’anciens légionnaires sur la porte duquel un autocollant proclame: “Le  diable rit avec nous.” Marlon est inscrit au lycée Paul-Valéry, vers la porte Dorée, le mauvais bahut de l’est de la ville, où il ne connaît personne. Mais dans sa classe de seconde, à la rentrée, il voit un type avec une veste militaire pleine de peinture, trois dreads sur la tête et des Doc’ rouges. Il s’appelle Sam Lefèvre et dit aujourd’hui: “Quand des mecs écoutent du punk et du rock à Paul-Valéry, ils deviennent potes. Avec Marlon, on est devenus potes.” Sam connaît Noé Delmas depuis l’enfance parce que leurs pères sont copains. Noé a une grosse crête, il est au lycée Voltaire avec Lucas Nuñez Ritter. Lui, tout le monde l’appelle Nuñez, et Nuñez est comme aimanté par “ces mecs si chelous”. Les quatre écument les scènes alternatives de l’est de la ville, descendent des packs de bières devant le Panthéon. Trop bizarres pour être invités aux soirées.

Le jour où Marlon voit Sacha jouer avec son premier groupe, il « kiffe trop ». « J’ai compris que je voulais jouer du rock, pas du Bach »

Sacha, lui, est encore à Biarritz. Même s’il a un groupe de musique, il ne s’épanouit pas non plus au lycée. En S, dans la classe sport-études rugby, il est “tout seul dans le délire artiste”, se pointe en cours avec son harmonica, s’habille “en mode sixties avec des vestes en jean”, commence à “sentir le décalage”. L’éloignement avec Marlon les fait devenir “vraiment potes”. En seconde, Marlon a découvert le logiciel GarageBand et lui a envoyé une première “prod’”. Sacha a répondu. Chaque semaine, pendant trois ans, ils s’envoient des maquettes, se font des retours détaillés, progressent. Aujourd’hui encore, leurs compositions se font généralement comme ça. “Découvrir que malgré tout ce qui se passait autour, malgré les engueulades et les situations stressantes, je pouvais m’isoler et créer, j’ai trouvé ça vraiment puissant. Plus qu’une drogue ou qu’une relation amoureuse. J’ai eu la sensation que ça allait être mon meilleur copain”, décrit Sacha.

À 17 ans, Marlon s’enregistre en train de parler, tout seul. Plus vraiment garçon, pas encore homme, il disserte sur le sens de la vie, sa propre existence, son destin. Au micro, il annonce que pour lui, “ce sera soit tout, soit rien. J’explique que je peux devenir clochard, ou alors artiste. Je sens surtout que je peux faire de grandes choses”. Ses bonnes notes en seconde lui ont permis de rejoindre le lycée Charlemagne, au cœur du Marais. Le changement d’ambiance est vivifiant. C’est la grande période du Gibus, ce sous-sol près de République où défilent les premiers bébés rockeurs français, Naast, Brats, Les Shades, Second Sex, Les Plastiscines. “Toute cette synergie ‘kéké’ m’a donné de l’énergie, dit Marlon. Si des mecs tout maigres avec des jeans slims et des chaussures pointues faisaient de la musique, pourquoi pas moi?” Il crée sa première formation à la base-line programmatique: “Rock français antimoderne”. Le groupe s’appelle SOS Mademoiselle. Sam, qui a commencé la musique en rencontrant Marlon, est à la guitare. Olivier Peynot, plus âgé, au chant. Nuñez et Noé sont de toutes les répétitions mais ne font que servir les pastis. SOS joue comme dans les sixties, reprend quelques standards de La Souris déglinguée, se produit dans des salles minuscules. Marlon appelle Sacha: il faut absolument qu’il vienne à Paris après le bac.

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“Quand t’as vécu 18 ans à Biarritz, t’as envie de voir la vie, répond aujourd’hui Sacha. J’avais vraiment envie d’en découdre, de vivre une aventure.” En terminale S, il a lu Vian, Bukowski, Kerouac, Wilde, Hermann Hesse, Barbey d’Aurevilly: il s’inscrit en fac de lettres, à Paris 3. Sacha devient naturellement le guitariste de SOS Mademoiselle, faisant glisser Sam à la basse. Marlon, qui est en musicologie, veut faire de SOS le meilleur groupe de rock du pays, mais il faudrait passer à l’étape supérieure, répéter tous les jours, mais tous n’y sont pas prêts. C’est l’année scolaire 2009‑2010. Sacha et Marlon arrêtent d’aller en cours. La fac ne leur a pas apporté grand-chose, mais c’est tout de même lors d’un cours d’anglais où il fallait construire une phrase avec les mots “sable”, “plage” et “vague” que Sacha a trouvé les premières paroles de Sur la planche (“Sur la plage, dans le sable / Je recherche des sensations”), que Marlon a ensuite eu l’idée de répéter à l’infini. Sacha et Marlon ont le vague à l’âme: ils se sont fait larguer par leur copine quasiment au même moment. Après s’être apitoyés sur leur sort, ils y voient “un signe mystique”. Leur projet s’appellera désormais La Femme, celle qui ne les quittera jamais. Pendant un mois, ils s’isolent au Pays basque avec du matériel, dans la maison de campagne de la mère de Sacha, et composent ce qui deviendra l’ossature de leur premier album.

Direction l’Amérique

Marlon et Sacha n’ont pas écrit Sur la planche pour leur groupe, mais pour une pote surfeuse, Pandora Decoster, qui leur a demandé une bande-son “cool et originale” pour une vidéo de ses exploits sur l’eau. Elle convainc aussi son équipementier d’engager La Femme pour jouer lors du Roxy Jam, un festival de surf et de musique qu’il organise à Biarritz le 9 juillet 2010. Il s’agit d’assurer la première partie de Micky Green et des Plastiscines. “On avait trois mois pour former l’équipe live et trouver des dates de chauffe.” Il commence par appeler Sam, qui vient de se faire recaler des concours d’écoles d’art: il est OK pour tout plaquer et revenir à la basse. Noé, déscolarisé depuis la première et batteur “dans cinq ou six groupes de punk qui tabasse”, monte aussi à bord. Plus tard, Nuñez, qui n’a jamais fait de musique, viendra “faire le porno-punk sur scène en tapant sur un pad. Mais pour l’instant, il faut surtout trouver la chanteuse. Clémence Quélennec habite un petit village à côté de Quimper, elle vient d’enregistrer un EP piano-voix avec l’aide de son frère, qu’elle a mis sur Myspace. Les garçons l’ont remarquée et lui proposent de “passer un casting”. Elle adore déjà leurs chansons et elle aussi cherche à vivre “une aventure”. “Il n’y avait aucune info sur eux, se souvient-elle aujourd’hui. J’avais 18 ans et je pensais tomber sur des gens de 25 balais. En fait de casting, je déboule dans la cave des parents de Noé, vers Bercy. Je suis la seule meuf et je vois trois mecs de mon âge, Marlon, Sacha et Noé, je comprends que leur groupe n’a jamais fait de live, qu’ils y sont allés au bluff, mais que dans trois mois, ils doivent jouer devant 5 000 personnes.” Elle chante Sur la planche, une reprise, et voilà. Aujourd’hui encore, elle ne sait pas si les garçons ont vu d’autres filles ni pourquoi ils l’ont prise. En sortant de l’audition, elle fait quelques pas jusqu’au métro avec Marlon. Ils passent devant le palais omnisports de Bercy, la plus grande salle de Paris à l’époque. Il dit: “Dans deux ans, on joue là-dedans et c’est sold out.” Elle pense: Inch’Allah.” “On l’a fait six ans plus tard, trois soirs de suite avec les Red Hot.”

Society #153

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