

Votre livre sort l’année de la pandémie de Covid-19 et vous y dénoncez le fait que l’État ait tendance à ne jouer son rôle que pendant les crises. Mais ne croyez-vous pas que celle-ci est une ‘aubaine’ pour imposer durablement la nécessité d’un État interventionniste? Sans vouloir vous chicaner sur les mots, je ne parlerais pas d »aubaine’ face aux centaines de milliers de morts provoquées par la pandémie et ses dramatiques conséquences économiques et sociales. Mais vous avez raison, cette crise doit effectivement nous faire réfléchir sur la conduite de l’économie en phase ordinaire et longue. Bien entendu, je ne suis pas pour une économie administrée mais l’intervention de l’État reste nécessaire pour la réguler et discipliner les acteurs financiers. Les États des pays démocratiques ne doivent pas renoncer à leur mission, qui est d’incarner l’intérêt général, de rechercher un certain équilibre entre les différents groupes sociaux et de protéger les moins favorisés. Notre président aime citer le Conseil national de la Résistance, qui a inspiré les grands changements de 1945, mais nous ne le voyons pas en cultiver les leçons. En outre, nous commençons à mesurer les atteintes graves que les excès d’un système productiviste portent à la nature et à la vie sur terre. À partir du moment où l’activité humaine pénètre de plus en plus d’espaces où jusque-là le contact n’existait pas entre les espèces animales et l’homme, les risques de transmission de virus deviennent plus grands. Le Covid-19 en est l’illustration.
Dans votre livre, vous revenez longuement également sur la crise financière de 2008, cause, selon vous, de beaucoup de nos maux actuels. Je salue la réactivité du président Nicolas Sarkozy au début de la crise. Il a contribué à l’époque à ce que l’Europe se coordonne pour apporter des réponses rapides, dégager des centaines de milliards d’euros et empêcher l’effondrement du système financier et de l’économie. Mais une fois la crise financière surmontée, alors que les banques et les marchés retrouvaient leurs habitudes et leurs profits, la masse des Français a dû subir une politique d’austérité. Je ne voudrais pas voir ce scénario se renouveler quand nous sortirons de la crise sanitaire, économique et sociale du coronavirus. Le néolibéralisme, qui souhaite que l’État se soucie d’abord du libre jeu des marchés, et dont je montre dans mon livre qu’il a inspiré jusqu’ici la politique du président Macron, est anachronique.
Quelques semaines avant de sortir des milliards d’euros pour faire face à cette crise sanitaire, Macron avait dit: ‘Il n’y a pas d’argent magique.’ Forcément, les Français sont déconcertés. Sans doute. En tout cas, l’idée que l’État régule, intervienne, veille à ce que les inégalités se réduisent devrait être le fil conducteur des gouvernements dans une République dont je rappelle qu’elle est sociale, selon l’article 1er de la Constitution, hérité de celle de la IVe République en 1946. Dans notre devise républicaine, il y a ‘liberté’, mais il y a aussi ‘égalité’ et ‘fraternité’.
Vous expliquez que la doctrine néolibérale s’est imposée jusque dans les cabinets ministériels. À quel moment a-t-elle triomphé? Ce tournant a été amorcé au début des années 1980, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, sous Reagan et Thatcher. La gauche qui venait de gagner en France, en 1981, s’est trouvée à contre-courant face au nouveau cours du capitalisme international et à la façon dont réagissaient nombre de gouvernements, y compris en Europe. Elle n’a pas fait sienne cette nouvelle doctrine mais elle en a subi l’influence. Et puis, après 1988, lors du second septennat de François Mitterrand, la gauche est entrée plus qu’il ne l’aurait fallu dans la logique de la dérégulation financière.

De fait, il y a eu dès 1983 le tournant de la rigueur. Plus tard, François Hollande, autre président socialiste, a lui aussi changé de politique en cours de mandat. Votre quinquennat de Premier ministre serait le seul moment où la gauche aurait respecté ses engagements une fois aux manettes? Il est vrai que j’avais dit d’entrée de jeu, quand mon gouvernement s’est mis en place en 1997: ‘Je gouvernerai de façon continue, régulière, sans changement de cap.’ Peut-être parce que j’avais été moi-même marqué par le tournant de la rigueur. Pouvions-nous y échapper? Peut-être pas, dans les circonstances de l’époque. Disons que j’en ai tiré des leçons pour ma propre pratique: partir moins vite, tenir un cap constant. On dit que la conjoncture nous a été favorable. Voyons cela de plus près. En 1997, alors que Jacques Chirac avait déjà renoncé à sa promesse de lutter contre la ‘fracture sociale’, ses conseillers ont pensé que la conjoncture économique allait se dégrader et qu’il lui faudrait accentuer la politique d’austérité. Ce fut la raison majeure de la dissolution de l’Assemblée nationale: le président a voulu se redonner une majorité pour cinq ans. Les Français, on le sait, en ont disposé autrement. Quand a eu lieu la passation de pouvoir à Matignon, Alain Juppé m’a remis une courte note dans laquelle il me donnait, en gros, son diagnostic et m’indiquait le cap très orthodoxe que mon gouvernement devrait, selon lui, inévitablement suivre. J’ai pris cette note, je l’ai glissée dans ma veste et je lui ai dit: ‘Merci beaucoup, monsieur le Premier ministre, mais je ne suis pas sûr de suivre vos conseils.’ J’ai bien fait car, si la conjoncture est devenue effectivement plus favorable que prévu, notre politique a contribué à ce retournement. Quand nous sommes arrivés aux responsabilités, le déficit public de la France était largement au-dessus des 3% fixés à Maastricht. Dominique Strauss-Kahn, ministre de l’Économie et des Finances, et moi-même avons dit à Jacques Santer (alors président de la Commission européenne, ndlr) puis à Romano Prodi (son successeur, ndlr): ‘Nous n’allons pas rentrer dans les clous des 3% immédiatement, au risque de casser la croissance. Nous atteindrons cet objectif en deux ans.’ Ils nous ont fait confiance. Nous ne nous sommes pas laissé dicter le timing mais nous avons respecté les engagements de la France. Nous avons choisi l’audace et le réalisme.
Vous êtes arrivé au pouvoir un peu par effraction, après la dissolution. Disons plutôt par surprise. Car s’il y a eu ‘effraction’, c’est le peuple français qui a mis le pied dans la porte: il a porté à l’Assemblée nationale une majorité de gauche et d’écologistes. Pendant les deux années précédentes, nous avions beaucoup débattu et travaillé au Parti socialiste sur tous les aspects d’une politique gouvernementale. Dominique Strauss-Kahn sur le terrain économique, Martine Aubry sur le versant social et aussi Henri Emmanuelli, qui était très soucieux de voir mener une politique de gauche. D’autres encore ont conduit ces débats autour de moi. Nous étions donc préparés intellectuellement quand la dissolution a avancé d’un an les élections législatives. On a cherché à nous surprendre alors que nous étions prêts. Mon message pour la gauche et les écologistes d’aujourd’hui est: travaillez sur le fond!
Vous êtes, dans votre livre, sévère avec le néolibéralisme. Mais on a aussi reproché à votre gouvernement d’avoir beaucoup privatisé et ouvert la porte au libéralisme… Quand nous avons ouvert le capital d’entreprises publiques (Aérospatiale, Air France, France Télécom), c’était pour les besoins d’une politique industrielle –trouver des partenaires, nouer des alliances- et non par idéologie. Notre politique globale a été aux antipodes du néolibéralisme. Nous n’avons jamais porté atteinte aux acquis du monde du travail. Nous avons conduit une politique économique et sociale volontariste: 35 heures, emplois jeunes, lutte résolue contre le chômage. Quand le PDG de Toyota est venu installer une usine près de Valenciennes et que la presse a évoqué les 35 heures, il a répondu: ‘Pour nous, ce n’est pas un problème, ce que je connais, c’est la valeur des ingénieurs, des techniciens et des ouvriers français ainsi que la qualité de vos infrastructures publiques. C’est ça qui nous intéresse.’ Il ne voyait pas les 35 heures comme un obstacle. D’ailleurs, si elles ont été depuis lors contournées, le plus souvent par des majorités de droite, je constate qu’aucun gouvernement n’a pris le risque de les abroger.
En 1997, Alain Juppé m’a remis une note dans laquelle il m’indiquait le cap très orthodoxe que mon gouvernement devrait, selon lui, inévitablement suivre. J’ai pris cette note, l’ai glissée dans ma veste et lui ai dit: ‘Merci beaucoup, mais je ne suis pas sûr de suivre vos conseils.’
Plus tard, vous avez néanmoins reconnu que la semaine des 35 heures à l’hôpital, c’était mettre la charrue avant les bœufs. Pourquoi l’avoir fait si vous étiez conscient des conséquences? C’est vrai, nous aurions dû attendre un peu. Le point de départ, c’était l’idée –que je crois toujours juste– que les conditions de travail d’un certain nombre de salariés à l’hôpital –infirmiers, aides-soignants, brancardiers– pouvaient s’apparenter à ce qui existait dans le monde de la production. Leur accorder les 35 heures, c’était faire un geste important pour ces personnels. Leurs syndicats les demandaient. Nous avons cédé à cette impatience, tout en opérant immédiatement des recrutements d’infirmiers et de médecins. Pour la première fois depuis longtemps, nous avons ainsi élargi le numerus clausus pour les étudiants en médecine. Mais ce mouvement de formation et de recrutement prenait du temps et il n’a pas été poursuivi. Toutefois, les maux de l’hôpital, notamment ceux qui ont été mentionnés quand a surgi le Covid-19, ne s’expliquent pas par les 35 heures. Elles avaient déjà 20 ans. En réalité, les moyens en personnel et le nombre de lits ont été trop longtemps rognés, tandis qu’on introduisait dans l’hôpital public une forme d’organisation dans laquelle les gestionnaires prenaient le pas sur les médecins.
‘Les socialistes n’ont rien à gagner à substituer les questions sociétales aux questions sociales’, peut-on lire dans votre livre. C’est un tacle appuyé à Hollande et au mariage pour tous, comme une mesure symbole masquant le manque de sens de son quinquennat? Il n’y a là aucun tacle, d’autant que je n’ai pas exprimé d’hostilité au mariage pour tous. Mon opposition résolue va à la gestation pour autrui (GPA), parce que pousser des femmes pauvres à porter un enfant pour le remettre à d’autres contre une rémunération est une forme nouvelle et perverse d’exploitation et de marchandisation du corps. Or, que je sache, François Hollande est aussi contre cette pratique. Je crois qu’il faut garder un équilibre entre les questions sociales -essentielles pour les milieux populaires et la gauche- et sociétales. Pour autant, n’oublions pas que j’ai moi-même permis des avancées sur des questions sociétales, comme le pacs et la parité hommes-femmes…

Votre livre commence avec cette usurpation du concept de ‘révolution’ par Emmanuel Macron, qui en a fait le titre de son livre-programme. Vous écrivez qu’il ‘tentait deréveiller la puissance d’un mot fétiche à son profit et, qui sait, à ses risques et périls’. Vous estimez qu’il a pris en pleine figure le boomerang qu’il avait lancé? Il est vrai que le titre de ce livre m’a surpris, compte tenu des idées et du parcours d’Emmanuel Macron. J’ai donc accueilli avec un sourire le fait de le voir utiliser ce mot de ‘révolution’. Ensuite, j’ai vu ceux qui l’ont accompagné au pouvoir affirmer sans cesse: ‘Rien n’a été fait depuis 30 ans.’ On nous a promis qu’un ‘nouveau monde’ allait succéder à l’ ‘ancien monde’, dans une évidente référence à l’Ancien Régime. Cette affirmation m’a paru quelque peu outrancière et un tantinet injuste pour quelques précédents gouvernements, de gauche ou de droite, qui avaient essayé de servir leur pays. Naturellement, Emmanuel Macron a éveillé par cette emphase révolutionnaire une forme d’espérance, laquelle a été déçue. C’est pourquoi j’ai écrit: ‘À ses risques et périls’. Les boomerangs qui ratent leur cible reviennent assez souvent vers ceux qui les ont lancés.
Est-ce que vous comprenez qu’une partie des électeurs de gauche aient voté pour lui? Disons que je l’ai constaté. L’infléchissement vers un certain social-libéralisme à la fin du dernier quinquennat a pu en décomplexer certains. Mais surtout, François Hollande n’étant pas candidat à sa réélection, une partie de l’électorat socialiste s’est dispersée et s’est trouvée disponible. Emmanuel Macron était séduisant: jeune, brillant, énergique, doté d’une bonne rhétorique. Il promettait une rupture, un changement. D’où la tentation de le suivre. Il reste à savoir quels choix auront demain ceux d’entre eux qui sont aujourd’hui déçus.
Est-ce que dès le début, quand Macron s’est posé en alternative crédible, vous avez décelé le risque d’une explosion durable du bipartisme à la papa? Qu’il allait réussir à imposer l’idée qu’il était la seule opposition au Rassemblement national? Voyons-nous aujourd’hui une véritable recomposition? Je ne le crois pas. Un paysage politique s’est défait, c’est vrai, sans que lui ait succédé un système suffisamment stable. De Gaulle avait une légitimité historique: il avait incarné la Résistance extérieure et conduit la libération du pays. Il a rassemblé pour cela des compagnons autour de lui. Mitterrand a trouvé sa place dans l’histoire en rejoignant et en revivifiant l’ancien Parti socialiste de Jaurès et de Blum. Il a redonné de l’élan au courant du socialisme démocratique et conduit la gauche au pouvoir. Emmanuel Macron paraissait surgir de nulle part et son parcours a un caractère beaucoup plus personnel. D’ailleurs, trois ans après son élection, son mouvement, La République en marche, presque à lui seul majoritaire à l’Assemblée nationale, n’a pas de véritable existence dans le pays: nous l’avons vu crûment au moment des élections municipales. En outre, au sein de ce mouvement, les principes fondamentaux de la vie démocratique -l’élection des dirigeants, la désignation par les militants des candidats- n’ont pas cours. C’est pourquoi, malgré son talent, il y a une sorte de solitude chez Emmanuel Macron et une fragilité latente dans la construction politique dont il est le sommet. Or si l’extrême droite, avec le Rassemblement national, n’a pas brillé aux élections municipales, les européennes avaient montré que sa force n’était pas entamée dans les scrutins d’ampleur nationale. Comme nous allons traverser des mois, voire des années, difficiles avec la crise du Covid-19 et ses prolongements, nous pouvons nous inquiéter de la potentielle instabilité de la configuration politique actuelle. Le président de la République aurait peut-être mieux à faire que de continuer à essayer d’affaiblir les partis républicains, même s’il pense que cela rendra sa tâche plus aisée face à l’extrême droite lors de l’élection présidentielle.
De Gaulle avait une légitimité historique. Mitterrand a trouvé sa place dans l’histoire en rejoignant et en revivifiant l’ancien parti socialiste de Jaurès et de Blum. Le parcours d’Emmanuel Macron a un caractère beaucoup plus personnel.
LREM et le RN ont selon vous une proximité dynamique, cet intérêt commun d’aller à la présidentielle l’un contre l’autre en marginalisant les autres partis. À aucun moment ne m’effleure l’idée qu’il y aurait une connivence entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, entre le pouvoir et le Rassemblement national. Il se trouve simplement que ces deux personnalités ont intérêt à reproduire en 2022 le face-à-face dont les Français disent pourtant ne pas vouloir. Il y a donc objectivement un jeu dangereux à installer cette nouvelle polarisation. Certes, des courants historiques de la vie politique française se sont étiolés, par exemple le parti issu du gaullisme ou celui -dont je suis membre-du socialisme démocratique. Dans une démocratie, justement, dont l’essence est pluraliste, il est dangereux de s’obstiner à araser ces forces pour introduire des oppositions binaires et simplificatrices. Installer le Rassemblement national en seule opposition qui vaille, c’est lui donner le visage de l’alternance. Si le choix proposé demain aux Français est entre, d’un côté, un courant qui existe surtout par un seul homme, le président, et de l’autre un mouvement d’extrême droite, ce choix est risqué. Je préfèrerais que nous l’évitions.
Votre livre est un vrai plaidoyer pour un retour en force des partis, qui semblaient passés de mode depuis 2017 au profitdes ‘mouvements’. Je n’ai jamais été fasciné par les modes. Je les regarde, je les vois passer. Je rappelle que les partis -qui sont inscrits dans notre Constitution- sont des instruments fondamentaux de la démocratie. Ils la structurent, ils sont -ou devraient être-des lieux de débats et des écoles de formation. C’est souvent en leur sein que se préparent les candidats qui recevront ensuite l’onction du peuple. Je crains les sociétés atomisées et déstructurées. Je regrette depuis toujours la faiblesse du syndicalisme français, sa division. Je m’inquiète de voir des institutions s’affaiblir, comme l’église catholique par exemple, ou le monde associatif se déliter. Je crains les sociétés pulvérisées dans lesquelles les individus restent isolés comme des atomes ou s’agitent en tous sens sans aucune cohérence. Je plaide non pas pour des appareils, mais pour des partis qui nous aident à penser à la meilleure façon de vivre ensemble et à rechercher le bien commun. S’il n’y a plus de formations politiques vivantes, qui accaparera l’expression publique? Les intérêts économiques? Les groupes de pression? Les fabricants de fake news ? Les complotistes?
Considérez-vous que les primaires, telles qu’on les a vues à droite et à gauche, ont contribué à l’affaiblissement des partis? Au départ, j’étais peu favorable aux primaires ouvertes. Elles ont été un temps très prisées et sont aujourd’hui décriées. À mon sens, les désignations de candidats devraient se faire à l’intérieur des formations politiques, ne serait-ce que pour respecter les droits des adhérents, ceux qui distribuent des tracts ou tweetent, participent aux réunions et défendent des idées. Pour ce qui concerne l’élection présidentielle, nous avons appris, y compris à nos dépens, que le premier tour peut être aussi crucial que le second. Vouloir défendre ses idées dans cette élection majeure est légitime et en tout cas tentant pour tout courant politique. Certains se satisferont de témoigner au premier tour, même avec des scores modestes. En revanche, pour ceux qui peuvent espérer accéder aux responsabilités du pays mais prennent conscience qu’ils ne peuvent y parvenir seuls, la division est un risque majeur. C’est le sens du message, à la fois simple et essentiel, que j’ai adressé aux responsables des formations de gauche et écologistes. Vous contestez la politique actuelle, vous souhaitez introduire dans le pays un équilibre économique et social plus juste tout en menant vraiment la lutte contre le réchauffement climatique? Tout cela se jouera au second tour. Vous devez y être présents. Construisez donc une plateforme commune et voyez qui pourra le mieux l’incarner et la porter. Sinon, chacun restera dans son couloir, et au bout du couloir se trouvera un mur, le mur de l’élimination.

Vous avez l’impression que ce que vous dites est entendu par les leaders actuels? Je me réjouis que mon livre ait reçu un accueil plutôt positif, au moins à gauche et chez les écologistes. Ils savent que j’ai conduit, de façon désintéressée, une réflexion sur la situation de la France, mesuré nos risques et nos chances, puis évoqué leur responsabilité. Naturellement, les choix leur appartiennent. C’est à la génération d’aujourd’hui d’apporter ses réponses.
Mais vous aviez un besoin fort de vous exprimer. Après avoir quitté la vie politique active, j’ai déjà écrit quelques livres. Pendant la période où j’étais au Conseil constitutionnel, entre 2015 et 2019, j’ai naturellement respecté le devoir de réserve. Quand j’ai retrouvé ma liberté de parole, le paysage politique français avait été si bouleversé que j’ai éprouvé le besoin d’y voir clair. J’ai voulu partager mon déchiffrement avec des lecteurs. J’ai aussi voulu attirer l’attention sur trois confrontations qui vont être décisives pour le monde: entre les démocraties et les despotismes, entre les migrations et les nations, et enfin entre l’expansion de l’homme et la sauvegarde de la vie sur terre.
Notre président aime citer le conseil national de la résistance, qui a inspiré les grands changements de 1945, mais nous ne le voyons pas en cultiver les leçons.
Vous avez gouverné avec les communistes en 1981, puis en 1997 dans la gauche plurielle. Est-ce que l’affaiblissement des partis historiques, le ‘dégagisme’, n’ont pas été aussi favorisés par ces périodes d’ouverture, comme lorsque Sarkozy a intégré dans son gouvernement des personnalités de gauche dont vous avez été proche, Besson ou Kouchner par exemple? En 1981, appeler des communistes au gouvernement, ce n’était pas une ouverture, c’était tenir l’engagement ancien du programme commun. Au plan parlementaire, les socialistes étaient à eux seuls majoritaires et nous n’avions pas besoin du PC pour faire passer les lois. Mais Georges Marchais avait appelé les 15% d’électeurs ayant voté pour lui au premier tour à porter leurs voix sur François Mitterrand au second. Dans le petit groupe de responsables qu’avait réuni à l’époque François Mitterrand pour se prononcer sur la présence ou non des communistes au gouvernement, tous, sauf un (Gaston Defferre, ndlr), ont été partisans de les associer. C’était rester fidèle à l’engagement historique sur la base duquel le PS et la gauche s’étaient reconstruits. Une pression extérieure s’est pourtant exercée sur nous. Le président américain, Ronald Reagan, a envoyé à Paris son vice-président, George Bush, pour dire au nouveau chef de l’État français que, pour les États-Unis, l’entrée de communistes au gouvernement dans un pays important du monde occidental, membre de l’Alliance atlantique, était un problème. George Bush a été écouté courtoisement, mais c’est tout. L’ouverture au centre pratiquée par le président Mitterrand réélu en 1988 a été toute différente. Les personnalités estimables qui nous ont rejoints à l’époque ne sont d’ailleurs pas restées longtemps avec nous. L’ouverture pratiquée par le président Sarkozy a été encore d’une autre nature. Peut-être était-ce une façon de tenter, a minima, ce que Jacques Chirac n’avait pas envisagé de faire cinq ans plus tôt. Réélu en 2002 par 82% des électeurs, puisque toute la gauche avait appelé à voter pour lui face à Le Pen, il n’avait pas cru devoir donner une traduction politique à ce vote exceptionnel.
Vous avez tardé à vous prononcer sur ce deuxième tour de 2002. Vous avez attendu cinq jours pour inviter, sans citer le nom de Chirac, les Français à ‘exprimer leur refus’ de l’extrême droite. À mes yeux, ce message était clair. Il correspondait en tout cas exactement à ce que j’avais envie de dire à l’époque.
En 2012, Bayrou avait appelé à voter Hollande. Jusqu’à quel point ce dernier aurait-il pu ou dû ouvrir au centre droit? On peut imaginer que ça aurait tué dans l’œuf l’initiative de Macron et son logiciel du ‘et de droite et de gauche’. Je ne veux pas refaire l’histoire. Dans mon livre, je dis simplement que François Hollande ne l’a pas fait, ni pour Bayrou ni pour Mélenchon, qui lui aussi avait appelé à voter en sa faveur.
Vous n’accordez pas beaucoup de crédit aux projets de réformes constitutionnelles formulés par Hamon et Mélenchon en 2017. La Ve République vous semble être un horizon indépassable? En tout cas, elle a déjà plus de 60 ans d’existence. Je ne pense pas que les questions institutionnelles soient aujourd’hui prioritaires. Les problèmes de la France et des Français sont tels –au plan économique, social, environnemental et aussi culturel– qu’un nouveau président et une nouvelle majorité ont intérêt à se concentrer sur eux sans se lancer dans un débat sur la Constitution. Réformer la Ve République sera, au-delà des mots, difficile car, à mon sens, le principal problème en ce domaine est sans doute celui de l’existence de deux têtes dans l’exécutif. Ce nœud gordien n’est pas près d’être tranché.
Si les responsables des formations de gauche et écologistes ne construisent pas une plateforme commune, chacun restera dans son couloir et au bout du couloir se trouvera un mur, le mur de l’élimination.
Du coup, que peut-on faire des aspirations à plus de démocratie exprimées notamment par les Gilets jaunes? Cela passe au moins, selon moi, par des changements dans la pratique du pouvoir. Il doit s’ouvrir davantage sur la société et ceux qui l’animent. Le mouvement des Gilets jaunes a été, entre autres, une réaction à la verticalité de l’actuelle présidence. Instiller l’esprit démocratique dans la pratique du pouvoir est peut-être la démarche la plus sage. Car nous le voyons sous nos yeux: réaliser un consensus entre les forces politiques -lequel est nécessaire pour consulter le peuple par référendum sur des réformes de la Constitution- semble impossible.
Dans votre livre, vous mettez en parallèle la verticalité du pouvoir macroniste et l’horizontalité du mouvement des Gilets jaunes… Il est vrai que la verticalité revendiquée par le président s’est heurtée à l’absolue horizontalité du mouvement des Gilets jaunes, qui a refusé de se donner des représentants et de désigner des délégués pour négocier, même quand des figures émergeaient de ses rangs. Bien sûr, ce mouvement a eu d’autres causes: des difficultés à vivre, un sentiment d’abandon, parfois même l’impression d’être méprisé. En tout cas, cette absence de représentants explique sans doute en partie la durée du mouvement tout autant que sa difficulté à obtenir un débouché positif. Le ‘grand débat’ lancé à la fin par Emmanuel Macron a été pour lui l’occasion d’une ‘performance’ conduite avec d’autres –les élus locaux jusqu’ici ignorés– mais pas avec les manifestants, qui en étaient la cause. Je dis dans mon livre que c’est le signe d’une étrange époque.
On est ici à la Maison de l’Amérique latine, à deux pas de la station Solférino… Vous avez un petit pincement au cœur quand vous revenez dans ce quartier où a été implanté le siège du PS de 1981 jusqu’à sa vente, en 2017? Oui… J’étais premier secrétaire du Parti socialiste quand le siège a été acheté. Cet immeuble de la rue de Solférino avait une riche histoire, liée à la vie syndicale comme à la Résistance (la Fédération générale des fonctionnaires de la CGT y était installée dans les années 1930, avant que l’immeuble n’abrite pendant la collaboration le ministère de l’Information de Vichy, et que la résistance ne le reprenne en 1944 les armes à la main, ndlr). Donc j’ai regretté sa vente –qui était peut-être inévitable pour des raisons financières. Mais sur une note plus joyeuse, la Maison de l’Amérique latine est aussi le lieu où nous étions rassemblés en 1997 pour fêter notre victoire aux élections législatives avant d’entrer dans l’action gouvernementale. Donc ici, pourquoi ne pas espérer, si c’est pour le bien du pays, de nouveaux succès pour la gauche et les écologistes?





