Goncourt de circonstances | Society
entretien

Goncourt de circonstances

Après des semaines d’éliminatoires, c’est donc lui qui a eu le fameux prix Goncourt: Mathias Énard, 43 ans, auteur de Boussole, un livre sur une bande d’universitaires passionnés d’Orient qui prend l’actualité à rebours. Interview post-festivités.
Un homme est assis sur une chaise dans un jardin, fumant une cigarette. Il porte une chemise blanche et un jean, et est entouré de verdure et d'un mur en pierre.
 Pasco / Alexandre Isard
  • Par Hélène Coutard
  • 8 min.
  • Interview

À lire ce qui s’écrit depuis votre Goncourt, il semblerait donc que vous soyez le ‘nouveau Balzac’… C’est une bêtise, ça. Une grosse bêtise. Je n’ai aucun rapport avec Balzac, si ce n’est une certaine passion pour l’huître. J’en parle un peu dans Boussole, mais je n’ai absolument ni le projet littéraire ni rien de Balzac. C’est le côté ridicule de toutes ces histoires: tout de suite les grands mots, il faut toujours un truc énorme, alors voilà, c’est Balzac! C’est absurde.

Votre roman est centré autour du personnage de Franz, un musicologue orientaliste qui se souvient d’Istanbul, de Téhéran, de Palmyre. Vous-même avez passé du temps dans ces villes et avez étudié et enseigné l’arabe. Comment se retrouve-t-on passionné par l’Orient quand on a grandi à Niort? J’ai commencé par faire de l’histoire de l’art et j’aimais particulièrement l’art de l’islam, c’était ma matière préférée. On nous disait qu’il était utile d’avoir des rudiments d’arabe et de persan pour étudier l’art de l’islam, alors je me suis inscrit en langues orientales et en fait, ça m’a passionné. Au point que, très vite, j’ai abandonné l’histoire de l’art et je n’ai plus fait que ça. Ensuite, j’ai eu la possibilité de partir à l’étranger, je me suis retrouvé d’abord au Caire, puis en Iran et en Syrie. À l’époque, le service militaire était obligatoire et j’étais déjà sur place, alors j’ai eu un poste de coopérant. J’ai été prof de français pendant deux ans en Syrie. Ce qui est un peu surprenant c’est que finalement, à l’époque de Hafez el-Assad, tant qu’on ne s’intéressait pas de très près à la politique très contemporaine, on était assez libre quand on était chercheur. Il y avait des biographes, des historiens qui travaillaient tranquillement. On était tout le temps surveillés, mais d’une façon assez distante.

On vous a déjà pris pour un espion? Oui, on me l’a souvent dit. Pourtant, je n’ai pas été espion. Même si effectivement, il y avait des gens autour de moi qui le sont devenus. C’était simplement des fonctionnaires du ministère de la Défense. Mais ça n’a jamais été mon cas.

Dans l’imaginaire collectif, la Syrie aujourd’hui, c’est la guerre, Daech, les migrants. Mais Boussole s’inscrit à l’opposé de tout cela. C’est évidemment un sujet qui me touche de près. J’ai écrit le livre un peu au rythme de ce qu’il s’est passé en Syrie ces dernières années, et si mon envie d’écrire le roman vient clairement de la relation de proximité que j’ai avec ce pays ou avec le Liban, il y a peut-être aussi un message politique. À l’heure où pour nous, le Moyen-Orient devient uniquement associé au fanatisme, au djihadisme, à une immense violence, je voulais montrer qu’il y a autre chose derrière –sans bien sûr nier que cette violence existe. Mais ce n’est pas la seule réalité des relations que nous pouvons avoir avec ce monde. Je pense qu’il faut rendre un peu de complexité. On a tendance à trop simplifier. Par exemple, on dit aujourd’hui qu’il y a beaucoup de musulmans en Europe. Mais l’islam a été la religion majoritaire d’une grande partie de l’Europe: l’Andalousie musulmane, la Sicile, les Baléares, les Balkans… Une partie de l’histoire de l’Europe s’est déroulée en islam. Le roman, la littérature, peuvent prendre le temps d’expliquer les choses de façon tout à fait différente, sur un autre rythme, notamment parce que le temps que l’on consacre à la lecture, ce n’est pas du tout le même que celui que l’on passe, par exemple, devant une chaîne d’actualité en direct.

“On dit aujourd’hui qu’il y a beaucoup de musulmans en Europe. Mais une partie de l’histoire de l’Europe s’est déroulée en islam”

On a présenté Boussole comme l’anti-Soumission de Michel Houellebecq. Mais les deux livres partagent une chose: une description assez cruelle du monde universitaire. Oui, c’est aussi le côté David Lodge de l’affaire. Le monde universitaire est très drôle parce que ce sont des gens qui sont extraordinairement savants et on voudrait associer leur savoir à une certaine sagesse, censée les préserver de la mesquinerie, de la méchanceté, de certaines petitesses. Alors que pas du tout. Ils peuvent être aussi mesquins que tout un chacun. C’est cette contradiction qui fait qu’ils deviennent des personnages drôles: des gens qui s’intéressent à des sujets immenses, qui sont très savants, très accomplis sur tout, sauf sur le plan humain.

Vous avez fait partie du comité de rédaction de la revue Inculte, avec Bruce Bégout, Arno Bertina, Maylis de Kerangal… Vous vous voyez comme un mouvement littéraire? C’est un groupe qui remonte à 2003, 2004, quand on commençait en littérature, avec aussi des gens comme Claro, Mathieu Larnaudie. L’idée était d’avoir un laboratoire, que la revue soit pour nous une possibilité d’expérimenter des choses, de nous confronter les uns aux autres, d’avoir un travail en commun, parce que nos écritures sont un peu différentes. On continue à le faire, au moins une ou deux fois par an: on fait un livre collectif autour d’un thème et on travaille tous ensemble. C’est donc un vrai mouvement littéraire, en plus d’être une maison d’édition qui commence à être assez importante puisqu’elle publie pas mal de textes de littérature française et étrangère. C’est une aventure qui a été très importante pour moi. La très grande liberté qu’on avait dans la revue et les échanges très nombreux et fréquents que l’on pouvait avoir autour de la littérature m’ont ouvert énormément de perspectives. J’ai du mal à résonner en terme de génération, je trouve ça un peu flou. Mais les gens avec lesquels j’ai des relations de proximité, même si on ne se voit pas tous les jours, partagent ma vision: que tout est possible dans la littérature, tous les sujets peuvent être abordés, même les plus lointains. On a envie de tout s’autoriser.

Comme par exemple dans Zone, où les pages du livre correspondaient aux kilomètres parcourus dans un train ou dans Boussole, où les chapitres correspondent aux heures de la nuit qui s’écoule? Pourquoi toutes ces contraintes? Il y a encore une autre contrainte dans Boussole. J’ai calculé le livre –l’espace que couvre le livre dans la nuit du personnage– et une page de ses pensées correspond à 90 secondes. Il fallait que le temps s’écoule dans le livre d’une façon régulière et inexorable, de la même façon que dans la vie. Le rythme de nos pensées personnelles ou de nos divagations peut être tout à fait différent, mais néanmoins, il y a cette chose extérieure qui est le temps et qui s’écoule de la même façon pour tout le monde. Un peu comme en musique, on met un métronome. L’avantage qu’on a dans la littérature au xxie siècle, c’est qu’on est très libres, il y a des gens qui ont ouvert le champ du roman au xxe siècle et qui font qu’aujourd’hui on peut tout se permettre, y compris des romans dans lesquels il n’y a pas de fiction, des romans sans personnage ou avec des contraintes comme les miennes… à un moment, je voulais aussi mettre dans la marge la partition de la musique qu’écoute Frantz, le personnage. Comme une sorte de bande sonore incorporée. Et puis, je me suis dit que c’était une très mauvaise idée, que ça faisait un peu cuistre. D’autant qu’aujourd’hui, grâce à Internet, on a la possibilité d’aller faire un tour sur YouTube et d’écouter très facilement les morceaux dont je parle, alors ça ne servait à rien.

Est-ce qu’il est vrai que vous travaillez actuellement sur un roman tout à fait différent: une histoire rurale en France? Oui, c’est le cas, et c’est toujours d’actualité. C’est peut-être surprenant pour le public mais pour moi, c’est naturel: j’ai grandi à la campagne. Mais bon, c’est moi qui l’écris, alors ça ressemblera forcément à ce que j’ai fait jusqu’ici. 

Society #19

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