

Épisode précédent : L'étrange cas du docteur Péchier
Et vous, vous réagiriez comment si l’homme avec lequel vous aviez été mariée pendant plus de vingt ans, et eu trois enfants, était accusé d’être un tueur en série comme la France n’en a jamais connu? À cette question a répondu Nathalie Péchier, lundi 1er décembre, à la barre du palais de Justice de Besançon, au 55e jour du procès de son ancien époux, Frédéric Péchier. Au terme d’une instruction vertigineuse, la justice soupçonne ce dernier d’avoir commis 30 empoisonnements, dont douze mortels, dans deux cliniques bisontines, entre 2008 et 2017, quand il était encore un flamboyant anesthésiste réanimateur. Society avait raconté cette sombre histoire dans un long format publié au mois d’août. Quelques semaines avant la parution de l’article, nous avions envoyé un SMS à Nathalie Péchier pour l’informer de notre démarche et lui proposer d’échanger. Un mail avait également été envoyé à son ancien mari. Ce dernier avait répondu pour les deux. Il ne nous parlerait pas. Son ex-épouse, non plus.
Depuis l’ouverture du procès, le 5 septembre dernier, les débats se sont essentiellement concentrés sur les faits: pourquoi le cœur de tel(le) patient(e) a-t-il soudain cessé de battre? S’agit-il vraiment d’un empoisonnement, et pas d’une erreur médicale? Place, désormais à l’étude de la personnalité du mis en cause. Il faut, avant d’aller plus loin, rappeler quelques éléments biographiques: Nathalie Péchier est interne à Belfort lorsqu’elle rencontre Frédéric Péchier en 1997. Lui se prépare à être anesthésiste. Elle s’apprête à devenir cardiologue. Ils se marient en 1999. Les ennuis judiciaires débutent en mars 2017, date de la première mise en examen de l’anesthésiste. Il est d’abord accusé de sept empoisonnements. Puis, peu à peu, l’enquête s’élargit. En 2019, la justice interdit à Frédéric Péchier d’apparaître dans le Doubs, et l’éloigne de facto du domicile familial. Il n’a plus le droit d’exercer la médecine, retourne vivre chez ses parents, sombre dans l’alcoolisme. En 2021, le couple divorce. Peu après, Frédéric saute de sa chambre d’adolescent avec 2,6 grammes d’alcool dans le sang. Nathalie Péchier, tout ce temps, n’a eu de cesse de clamer l’innocence de son ancien mari. Elle n’a pas voulu changer de nom et n’a pas l’intention de le faire. Jamais, jusque-là, elle ne s’était exprimée publiquement.
La voilà qui s’avance à la barre, fière, droite. En tant qu’ancienne épouse, elle n’a pas à prêter serment et dit d’emblée son empathie aux victimes, à leurs familles. “On est tous ici pour la vérité”, ajoute-t-elle en introduction, avant de se mettre à raconter la banalité du bonheur: la gentillesse de Frédéric, son humour, le pain qu’il allait chercher chaque matin à la boulangerie, les tâches ménagères faites à deux, les tétines des enfants qu’il remettait la nuit. Le couple, “très fusionnel”, est aussi très pris par le travail. Un premier tournant se situe au début des années 2000, avec la naissance coup sur coup des deux premières filles. Quand, en 2002, la cardiologue débute son activité libérale et ouvre son cabinet en ville, Frédéric est en poste au CHU de Besançon. Il travaille deux week-ends par mois, en plus des deux gardes par semaine. C’est trop pour Nathalie. “Je lui ai demandé une solution, il a choisi de partir à Saint-Vincent”, explique-t-elle. Vingt-sept des 30 empoisonnements dont il est question lors de ce procès ont été perpétrés à la clinique Saint-Vincent. Les trois autres ont eu lieu à la polyclinique de Franche-Comté lors du bref passage de l’anesthésiste dans l’établissement. Depuis le début du procès, l’accusation pense Nathalie responsable des choix de carrière de son ancien mari, le contraignant à passer d’un établissement à un autre, ce qui susciterait de la frustration. “Je n’étais pas une épouse soumise, et Frédéric n’était pas un époux soumis, répond-elle simplement. Nous étions juste un couple”. Mais il n’y a pas que le CV de l’ancien anesthésiste que la cour a décortiqué. Entre les trois premiers mois de l’audience et les huit années de l’instruction, tant de choses ont été racontées de Nathalie, de son couple, de sa vie. Les beaux voyages, les belles voitures, la belle maison, les cours de golf, les engueulades, les menaces de divorce, la tentative de suicide de Frédéric le soir de la communion de leur deuxième fille, en 2014, et même ce repas de février 2016 chez des amis, dans lequel le ministère public voit un moment de bascule conduisant son principal suspect vers plus de folie encore. A priori rien de spectaculaire: lors d’un dîner à trois couples, Nathalie se plaint que son mari passe plus de temps à la clinique qu’à la maison. L’un des collègues anesthésistes de Saint-Vincent, Sylvain Serri, répond que c’est peut-être ce dont Frédéric a envie. Dans la voiture du retour, une dispute éclate au sein du couple Péchier puis, le lundi, entre Frédéric et Sylvain. Cette année-là, sept arrêts cardiaques inexpliqués seront comptabilisés à la clinique Saint-Vincent.
“Sylvain Serri était jaloux, commente Nathalie. S’il était un vrai ami, il n’aurait jamais dit ça en ma présence. Cet homme est malveillant. Avant que Frédéric n’arrive à Saint-Vincent, c’était Sylvain Serri le leader. Ça l’a mis en rage. Il y avait énormément de jalousie autour de Fred et de notre couple.” Et si Sylvain Serri était le vrai coupable?, suggère la défense depuis le début de l’affaire comme depuis le début du procès. C’est peut-être même le seul point sur lequel Frédéric Péchier est resté constant. Sur tout le reste, il a changé de versions un nombre incalculable de fois. Avant l’ouverture des débats, l’une de ses thèses principales consistait, contre toute évidence, à nier la réalité de tous les empoisonnements, sauf un, dont il se disait lui-même victime. Les autres cas? Des aléas thérapeutiques. Des maladresses de ses confrères, hélas incompétents. Ou encore des erreurs grossières de la part des experts chargés par la justice d’analyser les faits. Aussi fou que cela puisse sembler, Frédéric Péchier avait répété tout cela le jour-même de l’ouverture de son propre procès, face à Marc-Olivier Fogiel, dans la matinale de RTL où il était l’invité vedette, et même dans un livre, écrit par une journaliste de la station, paru début septembre. Ces déclarations affirmées avec aplomb sont donc obsolètes: au cours de l’audience, l’ancien médecin a peu à peu reconnu l’existence de douze empoisonnements, auxquels il se dit totalement étranger. Il aurait été convaincu, a-t-il expliqué à la barre, par les explications des experts, quand bien même ces derniers n’ont fait qu’expliciter leurs travaux figurant déjà au dossier.
Tandis que Nathalie s’exprime face à la cour, un rang entier de la salle d’audience est occupé par la famille Péchier. Le père et la mère de l’accusé ont parlé avant elle. Tous deux médecins à la retraite, ils ont dit leur certitude de l’innocence de leur fils, et tout le mal qu’ils pensaient de l’instruction, menée d’après eux à charge, et de ce procès, qu’ils pensent inéquitable (leur fils s’est pourtant déjà exprimé près de 72 heures, plus que toutes les parties civiles réunies). La petite sœur de Frédéric est assise juste à côté de lui: elle est l’une de ses avocates. L’aîné de la fratrie, qui occupe un haut poste dans une grande banque française, s’exprimera dans l’après-midi. L’autre frère, dentiste, est également présent. Les deux derniers enfants de Frédéric et Nathalie complètent le tableau familial -leur aînée remplacera Nathalie à la barre. Sur des écoutes téléphoniques présentes au dossier, les uns et les autres disent parfois beaucoup de mal de Nathalie, mais ce lundi, tout le monde parle d’une même voix. “Vous n’avez aucune preuve contre Frédéric, se permet à son tour l’ancienne épouse, en toisant l’avocate générale. Il y a une enquête à charge depuis le départ. Je le connais depuis 20 ans, je le connais par cœur, et je sais que c’est pas lui, voilà.” À ses poignets, les bijoux brillent. Son assurance à elle, leur assurance à tous, contraste avec les mots et les doutes des familles de victimes, pour la plupart issues de milieux plus modestes. Il y a quelque chose d’une lutte de classes dans ce procès hors-norme.
Besançon est une petite ville. Tout le monde connaît quelqu’un passé par l’une des deux cliniques où les empoisonnements ont été commis. Le quotidien local, L’Est Républicain, ne devait couvrir en direct que les moments les plus importants de l’audience, mais devant le succès phénoménal de ses lives, le site internet du journal retransmet finalement chaque journée en continu. Des dizaines de milliers d’internautes suivent tous les jours ces retransmissions. On fait la queue, parfois pendant des heures, pour entrer dans le Palais de Justice et prendre place dans la salle d’audience réservée en priorité aux 156 parties civiles et à leurs proches. Quand celle-ci affiche complet, on s’assoit dans une autre salle, qui retransmet les débats. Lors des pauses, tout ce petit monde se mélange, se parle, ou bien s’évite. Frédéric Péchier comparaît libre. Il a certes un escalier réservé pour sortir plus rapidement s’il le souhaite, mais il va et vient au milieu de la foule. On peut le croiser dans les escaliers, en train de fumer une clope, aux toilettes, au café, dans la rue, à la supérette du coin, ou bien en train de papoter avec les siens, l’audience terminée, pour se demander dans quel bistrot aller boire un coup le soir, comme si de rien n’était.
“J’ai divorcé parce que c’était une question de survie”, raconte Nathalie, en parlant de sa douleur, et de celle de ses enfants. Frédéric est maintenant “[s]on meilleur ami”. Il a été interrogé une dernière fois ce vendredi 5 décembre, à 14h. Maintenant vont commencer les plaidoiries et le réquisitoire. Le délibéré est attendu avant Noël.





